Valérie Pécresse, la nouvelle présidente de Région, a annoncé mardi 14 juin qu’elle lançait une initiative «Vers une Île de France sans sida». Un plan –complémentaire à celui présenté il y a quelques mois par Paris– pour aboutir en 2020 à 90% de personnes séropositives dépistées, 90% des personnes séropositives traitées et 90% de ces personnes en charge virale indétectable. Ce choc de prévention et de prise en charge est la première étape vers l’éradication totale du sida, envisagée à l’horizon 2030.

La tâche de la mise en œuvre de ce plan est confiée au Crips, le Centre régional d’information et de prévention du sida et pour la santé des jeunes. Son nouveau président, Jean Spiri est adjoint (Les Républicains) au maire de Courbevoie.Il a été élu Conseiller régional d’Ile-de-France sur la liste de Valérie Pécresse en décembre dernier. Il succède au très médiatique Jean-Luc Romero-Michel. Information, prévention, PrEP, lutte contre la sérophobie, soutien aux associations LGBT: pour Yagg, Jean Spiri explique quelles seront les grandes orientations du Crips et ses priorités dans la lutte contre le VIH/sida.

Quels sont les premiers souvenirs que vous avez sur le sida? J’ai des souvenirs marquants, comme la capote sur l’obélisque…

C’était en 1993 et j’y étais… J’aurais pensé que c’était plus récent. J’ai le souvenir d’avoir entendu parler relativement tôt du sida, des nombreux morts de l’épidémie, du fait qu’il y avait des personnes séropositives. J’ai aussi pris conscience tôt du caractère mondial de l’épidémie, pour avoir passé du temps en Afrique dans ma jeunesse.

De quand date votre implication professionnelle dans la lutte contre le sida ? Je suis arrivé un peu par hasard au cabinet du ministre de la santé Xavier Bertrand (en 2005), mais très vite les politiques de santé m’ont passionné et j’ai eu l’occasion d’aborder beaucoup de sujets, dont la lutte contre le sida. J’ai eu le plaisir, dix ans plus tard, au Crips, de retrouver pas mal de personnes engagées dans ce domaine.

À mon arrivée au Crips, ce qui m’a choqué, c’est que les chiffres n’avaient pas bougé depuis dix ans.

Enfin, le nombre global, car il y a eu des dynamiques très fortes entre les groupes de population. Il y a vraiment matière à ce qu’on reparle bien davantage du VIH/sida en France. Et puis il y a des sujets comme les tests rapides dont on parlait déjà il y a dix ans ou l’ouverture du don du sang aux gays, sur lequel j’étais déjà intervenu à l’époque au cabinet de Xavier Bertrand. J’avais pu mesurer la résistance de certains acteurs et je me réjouis que cela ait pu être fait. À l’époque également, j’avais pu constater que le système français était très orienté vers le soin, alors qu’il y a beaucoup à faire en matière de prévention. Après le cabinet de Xavier Bertrand, je me suis occupé d’Alzheimer puis je me suis un peu éloigné du monde de la santé. Aussi, j’ai été vraiment heureux que Valérie Pécresse me propose de poser ma candidature pour la présidence du Crips. Je connais ce centre depuis dix ans, je sais qu’il a toujours joué un rôle moteur. Et je trouve que le moment est particulièrement important dans la lutte contre le VIH/sida.

L’acronyme du Crips, c’est le Centre régional d’information et de prévention du sida. Or, une grande partie des activités n’a plus de lien avec l’épidémie? Je ne le dirais pas comme ça. Le Crips doit assumer d’avoir deux missions, et d’ailleurs l’Assemblée générale du Crips vient d’adopter un changement de nom, mais pas de sigle. Nous sommes désormais le Centre régional d’information et de prévention du sida et pour la santé des jeunes. La mission du Crips a été précisée lors de la séance de juin du Conseil régional dans sa dimension d’organisme de prévention santé en direction de la jeunesse francilienne – et de soutien aux professionnels. Il intervient majoritairement dans les lycées et les Centres de Formation des Apprentis, mais pas uniquement, sur l’éducation à la vie affective et sexuelle, et la lutte contre les drogues et les addictions, et nous devrons prendre en compte des problématiques plus transversales. Dans ce socle de prévention, on parle du VIH/sida mais c’est une thématique parmi d’autres.  Mais il y a aussi cette spécificité du Crips sur le sida, liée à son histoire et aussi à l’épidémie en Ile-de-France, une région qui regroupe la moitié quasiment des nouvelles contaminations et un tiers des personnes vivant avec le VIH. La Région a décidé de s’engager dans un plan,  «Pour une Ile-de-France sans sida», en lien avec «Vers Paris sans sida». Le Crips en sera le principal opérateur.

Pour moi, la feuille de route est claire : la clarification des missions en direction de la jeunesse ne signifie pas que la priorité de lutte contre le sida soit diminuée, bien au contraire, puisque la mission du Crips en la matière est réaffirmée avec force.

Ce ne sont pas les mêmes publics, mais le Crips a ces différentes expertises qui lui permettent de remplir ces missions.

Il y avait au Crips une activité très importante, c’est la documentation. Est-ce que cela fonctionne toujours? Oui. Il y a toujours le centre de documentation qui demeure très fréquenté, plutôt par des professionnels et des chercheurs. Il y a aussi une division Info-doc qui écrit des articles remarquables sur le site du Crips et produit notamment une newsletter, organise des ateliers, etc.

Aujourd’hui, on parle de la stratégie de prévention diversifiée, avec entre autres la capote, le dépistage, la PrEP, le Tasp, etc. Est-ce une priorité pour le Crips? Oui, tout à fait. La difficulté que l’on connait, c’est qu’il faut expliquer la place de chaque outil de prévention. La PrEP ne signifie pas l’abandon du préservatif. Il y a un discours à ajuster mais les résultats sont là.

J’ai été à San Francisco il y a deux mois, j’ai visité des centres de santé, il serait criminel de ne pas soutenir la PrEP.

Certes, elle n’est pas destinée à tout le monde, il y a un protocole, un suivi. On ne va pas parler de la PrEP en lycée par exemple. Pour être efficace dans la lutte contre le VIH, il faut toucher les populations les plus exposées.

Quelle définition avez-vous de la santé publique? La santé publique c’est prendre les gens comme ils sont. Pas comme on voudrait qu’ils soient. Je suis très clair: bien évidemment, la prévention est là pour engendrer une évolution des comportements ; mais en partant de la réalité. C’est comme cela qu’on a eu des résultats sur d’autres populations comme les usagers de drogue. Pour revenir à la PrEP, entre 100% préservatif et la PrEP, je préfère le préservatif, pour les raisons que l’on connait, notamment la protection d’autres IST. Mais en revanche, entre pas de préservatif et la PrEP, je n’hésite pas deux minutes. Il faut qu’on remette l’accent sur le préservatif, mais ce n’est pas antagoniste avec le message sur la PrEP pour des publics précis.

En ce qui concerne les publics LGBT, on a vu que Valérie Pécresse a bénéficié de soutiens bruyants des anti-égalité. Avez-vous les coudées franches pour accomplir les missions qui vous semblent utiles envers cette population? Je voudrais dire quelque chose de personnel.

Nous avons une présidente de Région qui est vraiment très préoccupée par la lutte contre les discriminations et la lutte contre les LGBTphobies en fait pleinement partie.

Elle l’avait démontré en tant que ministre en lançant la première campagne de lutte contre l’homophobie dans les universités. Elle a été parfois caricaturée pendant la campagne, alors qu’elle a eu le courage de dire que sur le mariage, on n’y reviendra pas, elle l’a affirmé très tôt. Je n’ai pas reconnu la personne que je connais depuis un certain nombre d’années dans l’image qui en a été donnée. Dans les faits, sur les mesures qu’on a prises, la Région a remis une ligne budgétaire sur l’hébergement des jeunes en rupture familiale, une ligne de 300 000 euros qui n’avait pas été dépensée par la précédente majorité. Elle a également conservé son important soutien au festival Solidays. La Région demeure le premier financeur de la Marche des fiertés, où le Crips portera les couleurs de la Région – et j’ai regretté que ce fait soit occulté par une polémique. La lutte contre l’homophobie et la transphobie doit rassembler, il faut arrêter ces procès d’intention. Patrick Karam, vice-président est très sensible à cette question des discriminations LGBTphobes, notamment dans le sport, et aura la charge de conduire la politique régionale de lutte contre les discriminations. Ici au Crips, nous sommes chargés de santé mais on ne peut pas parler de santé publique sans parler des discriminations, en particulier dans la prévention.

Le Crips a connu plusieurs changements de  directeurs et directrices en quelques années, l’équipe a pu être un peu déboussolée. Comment comptez-vous travailler? Je ne peux pas vous dire pourquoi il y a eu ces changements permanents de directeurs et directrices. Mais il faut stabiliser désormais l’ensemble et donner des lignes de force claires pour les années à venir. La subvention du Crips est quasi maintenue, avec une très légère diminution [-120 000 euros en 2016, ndlr]. La Région va définir dans les mois qui viennent un cadre d’action qui donnera lieu à un nouveau contrat d’objectifs et de moyens qui doit nous donner les moyens d’agir. Il y a énormément à faire en matière de santé jeune, énormément à faire du côté de la prévention du VIH et du dépistage et tout le monde doit être en ordre de bataille. Il y a beaucoup de gens passionnés au Crips, beaucoup de compétences, et je sens cet engagement parmi les équipes.

Que diriez-vous de votre prédécesseur à cette fonction de président, Jean-Luc Romero-Michel? Il m’a fait un accueil très sympathique, il a organisé une transmission des dossiers extrêmement précise. Jean-Luc est quelqu’un de profondément passionné et courageux. Il siège toujours au Conseil d’administration du Crips, et nous allons continuer à profiter de son expertise, notamment sur des sujets qu’il a portés comme la lutte contre la sérophobie. Je veux continuer à porter ce sujet. Et nous avons été nommés tous deux Ambassadeurs de l’initiative «Pour une Île-de-France sans sida», ce qui nous permettra d’agir chacun à notre manière, en complémentarité, pour porter cet engagement. Je n’ai pas le même historique de militantisme que lui, mais j’arrive avec d’autres compétences et avec la même envie de réussir. Nous sommes à un moment charnière de la lutte contre le VIH/sida, qui requiert la mobilisation de tous !