Comment ne pas avoir le cœur brisé par le récit des policiers qui, lorsqu’ils sont finalement entrés au Pulse après l’effroyable carnage, ont été quasi noyés par les sonneries de portables des victimes, que leurs proches cherchaient à joindre? Comment ne pas avoir le cœur brisé à la lecture de ces SMS envoyés par Eddie à sa mère, où il dit « Maman, je t’aime », puis « Il arrive », puis « Je vais mourir »?

Comment ne pas être dubitatif voire révolté, devant la difficulté de certains, hommes et femmes politiques ou médias à prononcer le mot « gay » dans leurs hommages? On peut citer François Hollande et la quasi-totalité de la droite, à l’instar de Nicolas Sarkzoy, Nathalie Kosciuzko-Morizet ou Alain Juppé, qui rendent volontiers hommage au « peuple américain », sans nommer explicitement celles et ceux qui étaient visé.e.s. C’est au mieux de l’invisibilisation, au pire une insulte. Dans le cas des réactions d’une Christine Boutin, d’une Manif pour tous, ou d’un Mariton, qui ont lancé des centaines de milliers de personnes dans la rue contre les droits des homosexuels, ce n’est même plus un affront, plutôt un véritable crachat à la figure des victimes et de leurs familles. Les excuses auraient été bien plus à propos que cette compassion déplacée.

INSTRUMENTALISATION
Et que dire de celles et ceux, qui comme Marine Le Pen, Robert Ménard ou Donald Trump tentent d’instrumentaliser le drame pour attiser la haine à l’égard des musulmans? Les religions ne tuent pas. Les hommes, oui. Comme le rappelait la rabbin Pauline Bebe, dans sa réponse aux propos homophobes de l’ancien Grand Rabbin de France Joseph Sitruk, les religieux ont toujours su adapter ou dépasser les textes quand ceux-ci semblaient obsolètes. Interpréter telle ou telle phrase de n’importe quel livre religieux dans un sens discriminatoire est un choix conscient. C’est ce choix qui doit être condamné, pas le texte. A cet égard, il est choquant de voir des homosexuel.le.s tomber –trop nombreux– dans le panneau sur les réseaux sociaux, ou dans les commentaires sur Yagg, et assimiler l’œuvre d’un assassin de masse à toute une communauté. À tous les musulmans, pour le dire clairement. En réagissant ainsi, on blesse en premier lieu les gays, les lesbiennes, les bi.e.s et les trans musulman.e.s, comme le soulignait Malik dans le beau texte que nous avions publié. On n’assimile pas tous les chrétiens aux excès haineux des protestants américains, si? Faire ce type d’amalgame, c’est ajouter la haine à la haine, les préjugés aux préjugés. Les morts et les blessé.e.s d’Orlando méritent mieux.

Il ne fait aucun doute que le Pulse a été visé parce que c’était un club gay. Le père du tueur a raconté combien son fils était dégoûté par les homosexuels. Tout comme l’attentat à l’Hyper Casher en janvier 2015  était un attentat antisémite, celui du Pulse est d’abord un attentat homophobe. Pour ce qui est du lien avec Daech, il sera déterminé par l’enquête. On pense ce qu’on veut du politicien, mais Jean-Luc Mélenchon a eu des mots assez justes:

« J’ai d’abord attendu de savoir qui revendiquait les meurtres d’Orlando. J’étais préoccupé de l’attribution à Daech, après que le père de l’assassin a démenti l’initiative religieuse, tant j’ai d’angoisse que recommence une vague de haine des musulmans. Puis rentrant en moi, je m’aperçus du contre-sens que je faisais. Ce n’est pas l’assassin qui donne son sens au crime, ce sont les victimes. Ils ont été tués parce qu’ils étaient homosexuels. »

NOUVEAU STONEWALL
Que pouvons-nous faire? Nous rassembler tout d’abord. Rendez vous aux rassemblements ou aux manifestations dans vos villes respectives. Apportez un rainbow flag, une bougie ou venez comme vous êtes. Il faut qu’à Orlando, les familles et les proches des victimes vous voient. Qu’elles et ils constatent qu’en France, comme ailleurs, on pense à elles et à eux. L’expérience du deuil ne peut être apaisée que par le sentiment de ne pas traverser cette épreuve seul.e.

Et puis, il faut que cette solidarité ne soit pas un feu de paille. Que la mort donne naissance à la vie, à un engagement durable. Pour que tout cela, tous ces morts, toutes ces sonneries de portables qui résonnent dans le vide, ne soit pas en vain. En d’autres termes, il faut devenir ou redevenir une communauté, comme nous avons su l’être pendant les années les plus sombres de l’épidémie de sida (dans les pays développés). Faire corps, faire masse.

D’ici à la fin de l’été il reste encore de nombreuses marches des fiertés. Chaque année depuis 1970, ces marches commémorent le moment où les homos, les bi.e.s et les trans ont dit non à la répression, non à la violence et se sont rebellés, avec en creux cette affirmation: nous n’avons plus à imiter les hétéros pour qu’ils nous acceptent, les hétéros doivent nous accepter tel.le.s que nous sommes ; contre la honte et la peur, nous revendiquons, sans haine, notre fierté. C’est ainsi que le mouvement LGBT moderne est né. Le Pulse peut être notre nouveau Stonewall, si nous sommes assez fort.e.s pour cela. Ce serait sans doute le plus bel hommage à rendre aux 49 morts et 53 blessé.e.s d’Orlando.

Suivez le live des événements à Orlando sur Yagg: Live: Orlando, le jour d’après