C’était la nouvelle fracassante de la semaine dernière: Johnny Depp et Amber Heard ont annoncé leur divorce après cinq ans de relation, et un mariage célébré en février 2015. L’actrice américaine âgée de 30 ans a en outre demandé une ordonnance restrictive (qu’elle a obtenue) pour empêcher son ancien compagnon de l’approcher: elle l’accuse en effet de violences conjugales et a remis à la justice plusieurs photos de son visage présentant des hématomes. Elle décrit Johnny Depp comme un homme violent, paranoïaque et susceptible.

La suite est tristement prévisible: comme à chaque fois qu’une femme accuse publiquement un homme de violences conjugales (c’est le cas ici), ou bien de harcèlement ou d’agressions sexuelles (on pense en vrac à l’affaire Kesha, ou encore aux témoignages contre le député écologiste Denis Baupin), la parole de la victime présumée est non seulement questionnée, mais aussi fortement contestée. Une bataille a débuté sur les réseaux sociaux entre ceux et celles qui défendent l’acteur Johnny Depp et ceux/celles qui le condamnent, tandis que le victim-blaming – la focalisation sur les mœurs ou le comportement de la victime plutôt que sur les faits qu’elle rapporte – va bon train. Mais dans le cas d’Amber Heard, un autre facteur entre en jeu, en plus de la misogynie centrale dans cette affaire: la biphobie.

UNE ACTRICE OUVERTEMENT BISEXUELLE
Amber Heard a fait son coming-out en 2010. Alors âgée de 24 ans, elle a profité d’un discours lors des 25 ans de la Gay & lesbian alliance against defamation (Glaad) pour annoncer sa bisexualité et faire part de son envie de s’engager pour plus de visibilité et d’inclusion au cinéma. À cette époque, elle est en couple avec la photographe Tasya van Ree. Elle est aussi proche de iO Tillett Wright, photographe engagée qui a fondé le projet Self Evident Truths autour de la visibilité des personnes LGBT, queers, ou qui ne se retrouve pas dans la binarité de genres.

UNE MAUVAISE VICTIME
Depuis l’annonce de la plainte d’Amber Heard pour violences conjugales, on assiste à un déferlement de titres accusateurs envers l’actrice dans la presse. Avant d’être considérée comme une victime, Amber Heard est présentée comme une croqueuse de diamants, qui aurait pour dessein de «plumer» Johnny Depp, de porter atteinte à sa carrière (qui connait des hauts et des bas depuis une dizaine d’années), et désormais d’extorquer un maximum d’argent de son ex-compagnon après avoir tenté de le faire chanter.

Dernier rebondissement en date dans les médias people, la publication de photos de l’actrice en train de rire ou de sourire en compagnie de ses proches. Une façon de décrédibiliser sa parole en impliquant qu’elle ne correspond pas à l’image que l’on attend d’elle: une «bonne» victime ne doit pas sourire.

La palme de l’article le plus édifiant à l’égard d’Amber Heard revient probablement à Gala, qui a publié ce dimanche 29 mai un article violemment à charges contre l’actrice, décrite à de nombreuses reprises comme une «poupée», une «femme scandaleuse» qui «s’arrange avec la réalité». L’article entend révéler au public «la vraie noirceur» d’Amber Heard et la dépeint comme une femme manipulatrice appâtée par le gain. L’article conclut par un sous-entendu appuyé à la bisexualité de l’actrice: «Qu’Amber Heard se soit affichée avec son ex-amante, Tasya van Reese (sic) deux jours après avoir déposé sa demande de divorce ne devrait pas stopper l’encre dans les jours à venir…» L’article a été supprimé ce midi, après la colère de plusieurs internautes.

«AMIES LESBIENNES» ET MARI JALOUX
«Les amies lesbiennes d’Amber Heard ont mis en danger son mariage avec Johnny Depp» titre le site people américain Hollywoodlife. Nombreux sont les médias à évoquer les fameuses «amies lesbiennes» d’Amber Heard comme des fréquentations à l’influence suspecte. On parle aussi de son «passé bisexuel», moyen de qualifier ses relations passées comme des moments d’égarement avant d’avoir trouvé le droit chemin au bras d’un homme. Cette qualification biphobe est d’autant plus scandaleuse qu’Amber Heard a toujours assumé son identité de femme bisexuelle, avant, pendant ou après son union avec un homme hétérosexuel.

Le tabloïd The Sun titre carrément que Johnny Depp aurait «pété un plomb» parce qu’il soupçonnait Amber Heard d’avoir eu une aventure avec la mannequin Cara Delevingne (amie d’Amber Heard et elle aussi ouvertement bisexuelle). Vraie ou fausse, l’allégation n’en est pas moins problématique et dangereuse: elle justifie l’emportement d’un homme contre sa conjointe: jaloux, craignant pour son couple, il «s’emporte» et la frappe. On retrouve la dimension «passionnelle» de l’agression qui vient excuser la violence et lui donner un caractère exceptionnel.

L’ENTRETIEN DES CLICHÉS SUR LA BISEXUALITÉ
Enfin, ramener Amber Heard à sa bisexualité dans ce contexte est aussi préoccupant et entretient les clichés persistants à l’encontre des personnes bisexuelles ou pansexuelles. Elles seraient par essence infidèles (avec toute la connotation morale que cela suppose), auraient aussi un appétit sexuel et affectif supérieur à celui des personnes homos ou hétéros, et une sexualité forcément débridée (voir la définition de la biphobie établie par l’association Bi’Cause). Si Amber Heard est reconnue comme victime de violences, elle n’en demeure pas moins perçue comme une victime problématique, puisque sa bisexualité en est rendue responsable.