Il y a 10 ans jour pour jour, le 26 mai 2006, je me suis fait casser la gueule à Moscou.

Ce jour là, avec quelques dizaines de courageux militants LGBT russes et une poignée de soutiens internationaux (Louis-Georges Tin, Philippe Lasnier, Jean-Luc Romero, Clémentine Autain entre autres côté français, des amis de l’ILGA-Europe dont je suis le seul membre du bureau présent et mandaté – je représente aussi les Verts, le secrétaire national de l’époque Yann Wehrling m’ayant donné mandat, des amis belges ou suisses, comme celui qui deviendra lors de ce séjour mon ami jusqu’à aujourd’hui, Vladimir Schwagerr – mais aussi Volker Beck, député vert allemand ou encore Desireless – oui la chanteuse de Voyage, Voyage – et Merlin Holland, le petit fils – hétéro – d’Oscar Wilde) nous avons eu l’audace, la folie, le courage, au choix, de tenter une première Gay Pride à Moscou. Un rassemblement interdit par les autorités malgré plusieurs recours devant des tribunaux, vilipendé dans les pires termes par le maire homophobe de la capitale russse et à peine moins violemment par le gouvernement de Poutine.

UN OEUF SUR LA TÊTE

Pierre Serne. Photo William Hamon.

Photo William Hamon

Ce fut une journée éreintante, nerveusement, physiquement.  Une journée commencée par une conférence de presse plutôt sereine (on saura plus tard qu’elle était truffée de policiers en civil et d' »espions » de l’extrême droite homophobe, parfois les mêmes d’ailleurs). Puis un rassemblement rapidement avorté devant le monument aux héros de la guerre antifasciste avec l’arrivée, devant des télés du monde entier, d’un mélange de hooligans et de babushkas nous insultant, nous crachant dessus, nous jetant des oeufs, voire dans mon cas l’écrasant carrément à pleine main sur la tête ce qui me vaudra un passage sur CNN (qui à ce moment là fera sourire nombre de mes amis…).

Ces « ennemis » étaient opportunément arrivés en cars, pile au moment où nous commencions un rassemblement censé être resté secret jusqu’au bout… La presse parlera le lendemain de gens qu’on avait été cherché dans des quartiers périphériques de la ville et payé modiquement pour nous harceler. Plus en retrait, de vrais fachos (militants du parti d’extrême droite de l’époque sans doute mêlés à des policiers en civil), observaient tout et nous prenaient en photos méthodiquement avec leurs téléphones portables. A partir de là, quelques fumigènes ont explosé et la police a arrêté quelques uns d’entre nous, notamment Philippe Lasnier, du cabinet de Bertrand Delanoë à l’époque.

DEVANT LA MAIRIE DE MOSCOU
Mais c’est lors du rassemblement principal devant la mairie de Moscou que les choses ont vraiment mal tourné, peu de temps après. Dès notre arrivée, présence massive de contre-manifestants d’extrême droite, chauffés par un député ultra-nationaliste connu et d’une homophobie réputée. Présence massive aussi d’OMON, les CRS russes.

Très rapidement nous avons été pris à partie, insultés, menacés physiquement, et les premiers coups ont plu. Des bombes fumigènes ont explosé un peu partout.

La panique a commencé à nous gagner et la police s’est mise à foncer dans le tas, ne faisant aucune différence entre nous et les contre-manifestants violents. Nikolaï Alekseiev (photo, avec les fleurs à la main) l’organisateur de cette Gay Pride interdite a été presque tout de suite arrêté et embarqué. J’ai eu le temps de voir Desireless arrêtée sans ménagement et traînée par son peu de cheveux, d’apercevoir Volker Beck le nez en sang. Nous nous sommes mis à courir pour nous extirper de ce chaos plein de fumée, de cris, de haine. Nous nous sommes réfugiés au premier étage d’un café à quelques dizaines de mètres et nous avons vu peu à peu la place de la mairie et la grande artère qui passe devant retrouver leur allure normale, pleine de passants affairés comme un samedi après-midi dans n’importe quelle grande rue d’une grande métropole européenne.

Au bout d’une heure, pensant que tout était désormais calme et sûr nous avons quitté le café, et sommes repartis chacun vers son hôtel ou ses occupations, faisant l’erreur de nous séparer. Une fois dans la rue, je suis repassé devant la mairie pour aller prendre le métro je me suis rendu compte en quelques instants que des petits groupes de skinheads et autres fachos, ceux qui nous avaient harcelés – et photographiés – toute la journée, rodaient un peu partout.
Et un groupe d’une dizaine d’hommes m’a repéré.

LES COUPS PLEUVENT
En quelques secondes ils ont foncé sur moi. Après un coup de poing en pleine figure et quelques balayettes, je suis retrouvé au sol. Et là pendant un temps qui m’a paru interminable les coups ont plu, de partout, sur tout mon corps. Instinctivement je me suis roulé en boule et  j’ai protégé ma tête et mon ventre. Je me souviens comme si c’était hier de ma terreur, de l’absence surprenante pour moi de douleur (je sentais chacun des coups très précisément mais comme s’ils étaient amortis, merci l’adrénaline), de la pensée surtout qu’un coup va finir par toucher ma nuque ou un endroit grave. Je pense que j’ai hurlé mais je n’ai plus de souvenir sonore. Au bout d’un temps – que je ne saurais pas quantifier – j’ai réussi à m’extirper de leurs pieds et j’ai couru, en boîtant, je m’en rends compte alors, pour m’éloigner, en sang, appelant à la rescousse les passants qui passent par dizaines (imaginez la rue de Rivoli un samedi après-midi…) mais qui faisaient comme s’ils ne voyaient rien, s’écartant de moi.

Le groupe m’a rattrapé et m’est tombé dessus à nouveau. Je me souviens clairement avoir pensé que cette fois c’était fini. C’est je pense la première et sans doute seule fois de ma vie où j’ai pensé que c’était la fin.

Et là un car de police qui passait dans la rue a pilé, des hommes en sont descendu et ont fondu sur nous. Mes agresseurs se sont envolés comme des moineaux, la police en attrapant tout de même trois.

AU COMMISSARIAT
La suite est presque dérisoire mais a fait durer encore un peu mon calvaire. Jeté sans trop de ménagement dans le même car de police que mes agresseurs, par des flics patibulaires qui essuient à peine le sang qui coule de ma bouche et ne savent pas trop quoi faire. C’est alors qu’une journaliste française free-lance est apparue comme par « miracle ». Elle avait suivi la conférence de presse du matin, m’a reconnu au moment où la police arrivait et ne m’a plus lâché. Elle a réussi à monter dans le car avec moi, a pris discrètement des photos et a réussi à joindre mes amis à l’ambassade de France.

Je me souviens aussi de la consule générale qui hurlait tellement fort en russe dans mon téléphone qu’elle a obligé le chef flic à lui parler et à dire où on allait. Le commissariat sordide où j’ai attendu des plombes. Où on me fait faire une reconnaissance des agresseurs (oh pas comme dans les films avec une glace sans tain et tout, non non devant eux, à 3 mètres, dans la même salle). Ma surprise en me rendant compte que je n’ai même pas de haine contre ces trois mecs hilares qui doivent avoir entre 15 et 20 ans. L’arrivée, comme une délivrance, de mon ami Jean-François Collin qui est alors en poste à l’ambassade de France et m’héberge pendant mon séjour moscovite, accompagnée de la consule générale qui exige qu’on rédige une plainte en français et en russe qu’elle mettra un point d’honneur à co-signer avec moi. Plainte dont évidemment je n’aurai jamais de nouvelles. Les trois gus sont ressortis avant moi du commissariat d’ailleurs et l’un d’eux faisait le fier et se vantait de son exploit dans une interview le lendemain dans un journal moscovite.

La nouvelle de ma mésaventure ayant couru, l’ambassade a réuni la plupart des militants français dans ses locaux. A mon arrivée à l’ambassade, à voir la tête de mes amis dont certain.e.s ont fondu en larmes je me suis rendu compte que je devais être bien marqué au visage… Et quand enfin je me suis retrouvé seul, pour prendre une douche, j’ai vu l’étendue des dégâts, la lèvre explosée, des bleus absolument partout du haut du crâne jusqu’au talon… Je me rendrai même compte par la suite qu’un de mes bleus est la marque très claire et nette de la semelle d’une rangers…

L’ADRENALIE RETOMBE, LA DOULEUR MONTE
Et là j’ai craqué, pour la première fois depuis le début de la journée les nerfs ont lâché et j’ai pleuré, longtemps, assis dans la douche. La douleur a commencé d’ailleurs à monter à mesure que l’adrénaline retombait.

Mais je me souviens aussi des centaines de messages et d’appels qui ont commencé à affluer au fur et à mesure que la nouvelle s’est répandue, que le Français agressé c’est moi, que ce n’est pas l’oeuf écrasé sur la tête du début d’après-midi mais un vrai passage à tabac. Et ces messages d’affection, de soutien, par leur nombre et leur chaleur m’ont aidé à rapidement reprendre pied et surtout à me dire que ce que je vivais comme un drame perso était en fait quelque chose qui me dépassait. Que c’était une attaque homophobe parmi d’autres et que finalement ce qui m’est arrivé, même si c’est dans ma chair, ça aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous et que c’était une douleur collective. Cela m’a énormément aider à surmonter le traumatisme je pense. Et la gentillesse de mes hôtes, Jean-François Collin et Béatrice Gatard, et l’ami François Tchékémian, lui aussi de passage à Moscou et qui m’a parlé ce soir là pendant des heures pour être sûr que j’allais réussir à dormir.

Et le lendemain, parce qu’il ne fallait pas perdre de temps, je suis ressorti (avec une immense appréhension) pour une longue interview par Human Rights Watch  qui voulait noter le plus d’éléments pour en garder la trace et documenter cette attaque homophobe. Ils ont photographié ma tête et mes épaules tuméfiées. Il m’arrive parfois de retomber sur ces photos au détour d’un bouquin sur l’homophobie ou d’une recherche google et elles me glacent immédiatement.

Il me restait deux jours à passer encore à Moscou, ville que désormais je détestais et qui me faisait peur. Je me rappelle l’adorable attention de Vladimir Schwager et Alexis Cln, ce couple de Suisses qui fêtant leur un an de vie commune le 28 mai et sachant que c’est aussi mon anniversaire, ont transformé leur dîner en amoureux en diner d’anniversaire pour moi dans un très bon restaurant moscovite où je me souviens de la douleur de la vodka sur ma bouche écorchée…

Et puis le départ, enfin. J’ai répondu à une interview de Fogiel depuis  d’une cabine téléphonique à l’escale de Genève. Je redoutais cet entretien, mais l’animateur a en fait été adorable avec moi, sommant le sous-fifre de l’ambassade de Russie à Paris qu’il interrogeait en même temps i de s’expliquer et de s’excuser (ce qu’il ne fit évidemment pas).

PAS D’EXCUSES OFFICIELLES
Puis les démarches, avec l’Inter-LGBT, pour obtenir que le ministère des affaires étrangères (Bernard Kouchner à l’époque) demande des explications officielles à la Russie. Ce qu’ils ont refusé, gênés aux entournures (on finira par savoir que la France est en pleine négociation d’un contrat gazier énorme avec les Russes). Le rendez-vous, finalement obtenu avec le numéro 2 de l’ambassade de Russie à Paris, où avec une délégation de l’Inter-LGBT je me suis rendu, pour entendre ce diplomate caricatural m’expliquer qu’à titre personnel il était désolé de ce qui m’était arrivé mais qu’il n’avait pas mandat de son gouvernement pour me présenter des excuses officielles.

Et ensuite, les semaines et mois suivants, mes interrogations (« est-ce que le jeu en vaut la chandelle? » « le militantisme mérite-t-il de se mettre à ce point en danger? ») et puis le retour à la vie normale et le retour à l’activisme LGBT dans des zones « chaudes » européennes où à nouveau on frôle le drame, à Vilnius, à Budapest, à Varsovie, à Riga… Et le temps qui passe. Mais cette date, chaque année, le 26 mai, qui me rappelle ces souvenirs terribles.

Et ce jour où je pense, je ne suis sans doute pas passé loin…

Pierre Serne est conseiller Régional (EELV) de la Région Ile de France