Dans la soirée du lundi 2 mai, un incendie criminel a été déclenché par un forcené armé dans une clinique privée de Montréal, le Centre Métropolitain de Chirurgie. Cet établissement occupe une place particulière pour les personnes trans au Canada. En effet, il est spécialisé dans les opérations de réassignation. C’est en outre la seule clinique canadienne qui accepte de prendre en charge les personnes quelle que soit leur couverture médicale.

Alors qu’une enquête a débuté, plusieurs militantes ont déploré le manque de couverture médiatique dédiée à cet incident qui risque d’avoir un impact sur la vie de nombreuses personnes trans, et qui questionne sur leur sécurité. S’agit-il d’un crime de haine? L’homme qui a déclenché l’incendie était en tout cas lourdement armé et disposé d’une hache et d’une machette en plus du matériel qui lui a permis de mettre le feu à une salle d’opération. Aucun.e blessé.e, parmi les patient.e.s ou le personnel n’est à déplorer, mais les dégâts provoqués par l’incendie – estimés à 700 000 dollars – sont tels que plusieurs interventions chirurgicales ont été annulées ou reprogrammées.

L’incendie criminel a eu lieu trois jours après l’agression d’un couple d’hommes à Montréal. Si celle-ci a suscité un sursaut de solidarité avec un kiss-in quelques jours plus tard, l’attaque d’une clinique qui prend en charge les personnes trans n’a pas provoqué le même élan. Sophia Banks, militante et artiste trans résidant à Toronto, a critiqué avec virulence le silence des allié.e.s face à cette attaque, dont les conséquences pour la communauté trans au Canada sont pourtant concrètes:

UN SILENCE SIGNIFICATIF
Pour la militante Caroline Trottier-Gascon, porte-parole du Groupe d’action trans de l’Université de Montréal, l’absence de réactions est de solidarité suite à l’incendie n’est pas si étonnant et s’explique d’abord par une «méconnaissance de ce qui se passe dans les communautés trans»: «Les premiers articles à être parus ne disaient même pas que c’était une clinique de chirurgie de réassignation sexuelle, explique-t-elle à Yagg. Aussi, le fait qu’on en parle comme un crime haineux potentiel plutôt que d’un acte terroriste avéré n’a pas aidé. Et il y a de bonnes raisons à ça, les rumeurs que j’ai entendues indiquent que ce n’est pas clair. N’empêche, peu importe le motif, c’était quelque chose de vraiment significatif.» Elle affirme en outre que le peu de réactions dans la communauté LGB est révélateur d’un certain état d’esprit envers la défense des droits des personnes trans: «Dans les milieux queers, on aime bien parler du potentiel révolutionnaire ou que sais-je des expériences trans, d’à quel point on prouve que le genre est quelque chose de construit, etc..»

«Mais c’est toujours la même chose, les transsexuelles, on est utiles quand on prouve quelque chose pour les milieux féministes, mais après, nos droits, on s’en fiche un peu.»

«Les milieux LGB ne parlent pas non plus de décriminalisation du travail du sexe, ils parlent peu de l’absence de services de santé trans, ils n’ont pas été choqués outre mesure par les coupures à la préservation de la fertilité, alors je ne suis pas nécessairement surprise que quand la seule clinique de vaginoplastie et de phalloplastie au Canada passe au feu, on entende un silence éloquent.»

PLUS DE VISIBILITÉ, PLUS DE VIOLENCES
Caroline Trottier-Gascon constate une augmentation des violences transphobes en Amérique du Nord: «Je pense que c’est vraiment lié à l’hypervisibilité qu’on vit en ce moment. Tout le monde célèbre le fait qu’on parle d’enjeux trans comme une chose positive, mais ça attire aussi beaucoup de violence, par exemple des meurtres de personnes trans, des actions législatives comme HB-2 aux États-Unis (dans l’État de Caroline du Nord, ndlr). On avait aussi une variation sur le thème au Canada, avec l’amendement de Donald Plett à C-279 l’an dernier

«Plus on parle des personnes trans, plus nous sommes en danger.»

«Donc c’est super important de profiter de ce moment pour faire des changements structurels durables. On ne peut pas seulement s’attendre à ce que la visibilité en soi résolve des choses.»

UNE MARCHE DE SOLIDARITÉ LE 17 MAI
Contactée cette semaine par Yagg, la clinique affirme ne pas connaître les conclusions de l’enquête sur la nature de l’incendie. «Pendant les derniers jours, nous avons reçu des centaines de messages de support et d’amour, précise Anne Dubé, infirmière clinicienne pivot au CMC. Un mouvement de solidarité s’est vite fait ressentir et un mot de remerciement a été transmis le 17 mai lors d’une marche pacifique organisée par des membres de la communauté trans.» Lancée sur les réseaux sociaux, la marche était présentée comme un moyen pour les personnes concernées de se rassembler et de montrer leur détermination: «Peu importe les intentions derrière cette attaque, il s’agit malgré tout d’une attaque sur la seule clinique au Canada spécialisée dans les chirurgies pour les personnes trans. C’est une attaque qui nous fait peur, mais c’est en SOLIDARITÉ que nous VAINCRONS la peur.» La marche a rassemblé une quarantaine de personnes non loin du CMC.

La veille du 17 mai (Idahot 2016), le Premier ministre canadien Justin Trudeau a annoncé le dépôt d’un projet de loi pour la «pleine et entière» des personnes trans. Un signal fort du gouvernement en direction d’une communauté encore stigmatisée et victimes de violences et de discriminations.