Dans Télérama du 3 septembre 2014, Xavier Dolan jette un pavé dans la mare. A l’affirmation suivante de l’hebdo culturel «Vous avez quand même écopé d’un étiquetage de cinéaste gay… Et obtenu la Queer Palm, à Cannes, pour Laurence Anyways», le cinéaste québecois répond:«Que de tels prix existent me dégoûte. Quel progrès y a-t-il à décerner des récompenses aussi ghetoïssantes, aussi ostracisantes, qui clament que les films tournés par des gays sont des films gays? On divise avec ces catégories. On fragmente le monde en petites communautés étanches. La Queer Palm, je ne suis pas allé la chercher. Ils veulent toujours me la remettre. Jamais! L’homosexualité, il peut y en avoir dans mes films comme il peut ne pas en avoir.»

C’est peu de dire que la phrase fait polémique.

« Passons sur la grossièreté évidente qu’il y a à cracher ainsi à la figure de gens qui vous ont remis un prix, qui vous ont soutenu, qui aiment et défendent votre cinéma…, répond Romain Vallet, rédacteur en chef du gratuit gay lyonnais Hétéroclite dans une tribune sur Yagg. Ce qui choque, avant tout, c’est l’emploi du verbe «dégoûter» appliqué par un cinéaste ouvertement gay à un prix LGBT. Est-il vraiment nécessaire de reprendre ainsi le vocabulaire des pires homophobes? Qu’est-ce, au juste, qui justifierait une répulsion aussi viscérale? »

Pour le journaliste, les propos de Dolan « constituent aussi une remise en cause du principe même de tous les festivals de films LGBT du monde, qui ont permis de faire connaître tant d’œuvres qui ne bénéficiaient pas de l’écho médiatique de celles de Dolan. Pire: ils sont une arme de guerre contre tout ce qui revendique une identité gay, ou lesbienne, ou trans’, ou bi. Un média gay, un bar gay, une association gay… »

ENFANT GÂTÉ
Beaucoup y ont vu la réaction d’un enfant gâté, que le succès a rendu condescendant. En recevant quelques jours plus tard le Prix Sebastiane (le Prix LGBT du festival de San Sebastian) pour Une nouvelle amie, François Ozon avait répondu à Xavier Dolan, sans le nommer.  «Je tiens à dire que depuis le début de ma carrière, c’est grâce à des festivals et des prix LGBT que mes courts-métrages et premiers films ont été reconnus puis appréciés du public. Merci donc pour leur soutien et leur fidélité.», a-t-il déclaré malicieusement. 

Sur Yagg , Wieland Speck, le fondateur des Teddy Awards, créés en 1987, ne dit pas autre chose: «Tant mieux pour lui s’il n’a pas besoin de ce genre de prix. Il est tellement émancipé qu’il est solitaire, qu’il n’a pas besoin d’un mouvement politique. C’est peut-être ce qu’il veut mais je ne le pense pas. Je pense qu’il est plus intelligent que ça, mais ce qu’il a dit à ce moment-là n’était pas très malin.»

Pour lui un prix comme les Teddy, peut aider les cinéastes «le fait de donner le Teddy ne ferme pas la porte au public hétérosexuel. C’est ce qu’avait l’air de dire Xavier Dolan, mais ce n’est pas vrai. Peut-être ça pourrait être le cas dans des pays très rétrogrades comme l’Arabie Saoudite, mais dans des pays comme les nôtres. Ce type de réflexion n’est pas très juste.»

Si le public apprécie les prix, les sponsors sont difficiles à trouver en France. Alors que les Teddy Awards sont soutenus par Air France ou Audi, Franck Finance-Madureira, fondateur de la Queer Palm, porte son projet à bout de bras. « Malheureusement, en France aujourd’hui, ce prix qui donne lieu à plusieurs centaines d’articles de presse ou sur le web n’a aucun sponsor et reste très fragile. Je rends grâce à Daniel Chabannes d’Epicentre Films qui est le seul à nous soutenir depuis le début de l’aventure en 2010. D’autre part les distributeurs restent encore très frileux et la mention du prix n’est apparu sur les affiches de films que pour des campagnes ciblées (pour Kaboom et Pride). Seuls « Beauty »et « L’Inconnu du lac » ont eu le courage d’afficher le prix sur les affiches des films. »

Si la Queer Palm est le seul prix LGBT-Queer d’un festival de film « généraliste », il existe plusieurs autres prix, décernés dans le cadre de festivals LGBT comme Chéries-Chéris à Paris ou In & Out à Nice.

PRIX LITTÉRAIRES
Le cinéma n’a toutefois pas l’exclusivité des prix LGBT. On dénombre aussi un certain nombre de Prix littéraires. Aux États-Unis, certains prix sont bien installés. Le Stonewall Book Awards remet des prix depuis 1971 ; Le Lambda Literary, depuis 1989. Chaque année, ce dernier décerne ses récompenses lors d’une cérémonie qui rassemble plus de 600 personnes, avec célébrités, discours, etc. Depuis peu il organise également des résidences d’artiste et des ateliers.

Ces prix ont accompagné l’essor des livres traitant de thématiques LGBT au fil des ans. « Alors que dans les premières années, le comité n’avait qu’une poignée de livres parmi lesquels choisir, en 1995, il a dû choisir les gagnants dans une liste de plus de 800 titres éligibles », note le Stonewall Book Awards sur son site.

Pour Céline Lion, des Editions Dans L’Engrenage ces prix sont « très utiles ». « Ils permettent de mettre en avant le travail des auteurs et différents acteurs de la chaîne du livre LGBT, et probablement d’aider les lecteurs à trouver leur bonheur dans une production très vivace, ce qui à mon sens est une belle attribution ».

En France, les prix littéraires LGBT peinent à exister. Olivier Charneux a reçu le prix du roman gay pour Tant que je serai en vie, en 2013. «J’ai été très content à l’annonce de ce prix et en même temps surpris de ne pas le connaître.», se souvient-il. «Quand j’ai vu qu’il avait été décerné l’année précédente à un auteur publié au Mercure de France, cela a renforcé mon intérêt même si je n’avais pas entendu parler de cet auteur et de ce livre avant. Bref, j’ai bien vu que ce prix avait très peu de relais en France et que le problème venait de ça en partie.»

Chez Violette & co, on regrette de ne pas avoir été mis dans la boucle de ce prix « Nous n’avons même pas été contactées par ceux qui s’en occupent, ni invitées à la remise du prix, nous en avons entendu parler par Yagg.« , expliquent-elles.

Le prix du roman gay est animé Gérard Goyet, fondateur des Editions du Frigo. « Les Éditions du Frigo ont été créée en 2011 pour respecter les derniers souhaits de deux amis disparus… Leur rêve était d’éditer leurs romans, les « grandes » maisons d’éditions n’avaient pas donné suite. »
La maison d’édition a publié d’autres livres depuis.  En janvier 2017, elle remettra son prix pour la quatrième fois. Le jury est composé d' »d’écrivains, critiques, blogueurs, chroniqueurs et éditeurs. »

Gérard Goyet reconnaît que la communication pourrait être meilleure: « En ce qui concerne le service « après-vente », nous le confions aux auteurs eux-mêmes, mis en relation avec les librairies et nous diffusons un communiqué de presse à presque tous les médias… mais nous ne sommes pas très doués dans la communication car nous ne sommes plus sur Paris. »

Le Prix du roman lesbien a remis son dernier prix en 2010. Il avait sacré Les Chroniques d’Ouranos, de Véronique Bréger. Catherine et Christine de Violette & co ont fait partie du jury et ont accueilli la remise du prix.

Pour Céline Lion, le problème vient peut-être aussi d’une offre littéraire LGBT forcément plus limitée qu’aux Etats-Unis. « Si nous avions en France l’équivalent des Lambda étasuniens, par exemple, ce serait certainement intéressant. Cependant, il faut bien dire que la minceur de la production annuelle dans le domaine LGBT francophone rend la chose difficile, je suppose. Et ne rêvons pas : en France, on n’imagine même pas un prix littéraire exhaustif qui serait l’équivalent des César, des Victoires ou des Molière, alors l’imaginer avec, en plus, une catégorie LGBT…!”

Ce sujet a été commandé par Marie-Pierre Pruvot dans le cadre de sa journée « Rédactrice en chef d’un jour« .