Marie-Pierre Pruvot alias Bambi est une des rares personnalités trans out. Née en Algérie, en 1935, elle s’est produit sur la scène de plusieurs cabarets, dont le célèbre Carrousel, avec Coccinelle, puis a passé son bac et est devenue professeure de collège. Elle a d’ailleurs reçu les Palmes académiques. Puis, des mains de Roselyne Bachelot, l’Ordre National du Mérite.

Bambi nous reçoit chez elle, par une belle après-midi ensoleillée. Nous parlons d’un coffret de DVD des films de Max Ophüls avec Danielle Darrieux, qui est posé sur la table basse du salon. Et aussi de quelques livres qu’elle a lus. Dont les deux tomes de Vernon Subutex, de Virginie Despentes, un roman qui lui a d’ailleurs inspiré un texte que nous publions sur Yagg. Puis l’entretien proprement dit démarre.

Pourquoi le nom de Bambi? Quand j’ai commencé chez Madame Arthur, à 18 ans, la patronne me dit: « Qu’est-ce que tu as choisi comme nom de scène? » Je n’ai pas osé le dire. J’avais choisi Divine comme nom de scène mais c’était trop prétentieux. Je suis restée muette. L’habilleuse qui était là dit à la patronne: « Appelez-là Cathy, elle ressemble à ma fille ». Sa fille avait deux ans et demi. Rires. Et on m’a annoncé Cathy. Je suis rentrée au Carrousel sous ce nom. J’ai tout de suite eu beaucoup de succès mais le patron m’a demandé de changer de nom. « Il te faut un nom qui soit Carrousel! » Je ne trouvais pas de nom qui fasse Carrousel. Le directeur artistique m’a proposé trois noms, j’ai choisi Bambi. Les autres noms n’étaient pas sortables, c’était Gazelle ou Chiffon.

C’était courant que les artistes choisissent elles-mêmes leur nom? Oui bien sûr. Coccinelle est arrivée chez Madame Arthur pour débuter. L’animateur s’appelait Bigoudi et Coccinelle est arrivée habillée d’une robe rouge à pois noirs. Il lui a dit: « On dirait une Coccinelle. Comment tu t’appelles? «Coccinelle!», a-t-elle répondu du tac au tac. J’arrivais d’Algérie, j’étais très intimidée, mais Coccinelle n’avait peur de rien!

Vous vous souvenez de la première fois où vous l’avez vue? C’était au casino de la Corniche, à Alger. J’avais 16 ans. Puis chez Madame Arthur, la première fois que je l’ai rencontrée, elle me dit: «oh vous êtes belle et sur scène une apparition», en insistant sur le premier a. Quand on s’est retrouvées ensemble au Carrousel quelques mois plus tard, elle m’a proposé d’habiter chez elle, pour que je puisse faire des économies et acheter des robes. Nous étions mal payées à l’époque.

Vous vous sentiez exploitées? Bien sûr, mais que pouvions-nous faire d’autre? Celles qui ne travaillaient pas chez Madame Arthur devaient se prostituer pour vivre. Si on a le courage de le faire, ça va. Les malheureuses qui sont passées par là, c’était très dur, avec la police. C’était très triste. J’ai des amies qui ont été en prison, pour détournement de mineur par exemple.

Quelles dates vous retiendriez dans votre vie? Je ne renie rien de ma vie. J’ai adoré l’Algérie. Le jour de mes débuts chez Madame Arthur a été une grande joie, parce que j’ai compris à ce moment-là que j’allais pouvoir travailler et que j’allais pouvoir vivre. Un autre grand moment est l’obtention du bac. Une fois que j’ai eu le bac, j’ai su que je pourrai rentrer à la Sorbonne et une fois le Capes en poche, j’ai quitté le Carrousel. Mais les larmes aux yeux. J’ai été enseignante, prof, mais ce qui m’a beaucoup marqué c’est l’indépendance de l’Algérie. De Gaulle nous a fait comprendre que l’Algérie n’était pas la France et je lui en suis reconnaissante. Mais tout à coup, votre pays natal n’est plus votre pays, c’est dur à accepter. Mais on nous avait trop dit et répété que l’Algérie c’était la France.

Mais nombreux sont ceux qui l’ont mal accepté, cette indépendance? Il fallait mettre un terme à cette guerre, bien sûr que ça s’est mal passé. J’ai regretté qu’il n’y ait pas plus d’accords entre la France et l’Algérie. J’y suis retournée mais l’Algérie a beaucoup changé. Il y a cinq fois plus d’habitants qu’à l’époque, il y a du monde partout, c’est incroyable.

A partir de quel moment vous vous êtes décidée à parler, à être plus engagée? Je pensais ne jamais parler de la transidentité. J’avais quitté le Carrousel dans l’incognito le plus total, puis j’ai fait ma carrière dans l’Education nationale dans l’incognito. J’ai écrit un livre sous un pseudo. Et puis j’ai revu quelqu’un, Monique Nemer* qui a demandé à me connaître. Elle m’a convaincue en m’expliquant qu’on avait besoin de gens comme moi qui ont réussi. J’ai écrit mon autobiographie. Je ne suis pas dans les associations, mais quand on me demande, je réponds. J’explique mon parcours et je répète qu’on n’est pas aliéné.

Marie-Pierre Pruvot, alias Bambi

Photo: Xavier Héraud

Les dates que vous avez évoquées, elles représentent une forme de libération, d’émancipation? C’est ce qui m’a permis de changer ma vie. Quand je passe chez Madame Arthur, j’ai beaucoup de succès je sais que j’ai du travail, je sais que je ne vais pas être à la rue. Et le bac, c’était la possibilité de changer de vie. J’ai vécu 20 ans dans le spectacle et j’ai fait des études tout en restant au cabaret pendant cinq ans. Personne ne m’a rien demandé, il faut se donner du mal. Mais ce n’était pas des ambitions démesurées.

Mais que pensez-vous de celles et ceux qui n’ont pas envie de parler de leur transidentité? Je les comprends parfaitement puisque j’ai fait la même chose pendant 30 ans. Mais si certains ou certaines le faisaient, nous verrions que nous sommes beaucoup plus nombreux et cela ferait du bien à la cause. Dans la mesure où c’est possible, qu’elles le fassent. Certaines que je connais, elles ont un ami. Et si cela se sait, la famille, les proches, cela peut jeter un froid. Et dans le travail aussi. Dans l’éducation nationale, imaginez qu’un gamin m’ait lancé: « Sale travelo! » Comment aurai-je pu réagir? L’état de la société est tel… Coccinelle disait: «Transatlantique, c’est quand on traverse l’Atlantique. Transsexuelle, c’est quand on change de rive mais une fois que c’est fait, c’est fini.»

Cela me rappelle les années 50 ou certaines sociétés contemporaines où le fait de dire son homosexualité devient un moyen de pression des autres sur vous… J’ai débuté chez Madame Arthur. Des gens comme moi se comptaient sur les doigts d’une seule main. Il y avait Capucine, Coccinelle et moi. Et c’est tout. Les autres artistes étaient des garçons qui vivaient leur vie en garçon. Quand on partait en tournée, on était des travestis. On n’utilisait pas le mot trans ou le mot transsexuel. Dans ma rue, personne ne savait qui j’étais, je faisais mes courses avec mon ami, on me disait: « Bonjour madame. Naturellement, les hormones, c’était assez mal vu. Si sur scène, les travestis garçons pouvaient être populaires, si le public venait voir des choses à s’y tromper, c’est nous qui volions la vedette. Alors cela créait des jalousies. Et à la fin, au Carrousel, tout le monde était trans.

Nous parlions du film d’Ophüls «Lola Montes» avant de commencer l’interview. Est-ce que vous n’étiez pas vous aussi des « curiosités » qu’on venait voir? Oui bien sûr nous étions comme de bêtes de cirque ou de scène. Il n’y avait pas une vedette étrangère qui passait à Paris qui ne venait pas au Carrousel. Tout le monde voulait nous voir de près mais sous prétexte de nous complimenter. On avait 20 ans aussi. Je suivais Coccinelle qui disait que c’était très bien. On se mentait un peu à soi-même, en disant que tout cela était très bien. On gagnait notre vie, on avait de belles robes. Mais il ne fallait pas que ça dure trop longtemps. Je me demandais comment en sortir. J’ai pris des cours d’anglais et d’allemand, je parlais aussi l’arabe. Mai 68 est arrivée, la Sorbonne faisait parler d’elle. J’ai appelé pour savoir comment entrer à la Sorbonne, il fallait passer le bac, alors j’ai passé le bac. En histoire géo, la fille qui passait avant moi tombe sur l’économie de l’Ukraine. Si c’était tombée sur moi, j’aurai eu zéro. Ma question était: qu’est-ce qu’un pays du Tiers monde, quelles sont les causes, comment en sortir. Je lisais Le Monde, j’ai toujours été une fidèle lectrice de ce journal, et il fallait choisir un pays. Et j’ai choisi le Brésil. En histoire, pareil. J’ai eu de la chance.

Vous avez surtout beaucoup travaillé pour le bac… C’était très difficile. Surtout la philosophie. Je travaillais de 4 heures à 6 heures du matin, en sortant du cabaret.

Vous êtes ensuite passée à un métier totalement différent, en devenant enseignante. C’est une conversion pas banale? Mon grand sauveur, ça a été la lecture de Proust. J’ai eu un accident de voiture et je suis restée trois jours sans pouvoir sortir. Un ami m’a lu des extraits d’Un amour de Swann. Et j’ai un peu plus tard entamé la lecture de Proust en me demandant pourquoi j’avais abandonné la lecture. Proust m’a donné un courage formidable, cela m’a énormément motivé. J’avais pratiquement arrêtée de lire entre 18 ans et 25-26 ans.

De cette passion de la lecture, comment en êtes-vous venue à l’écriture? Je n’ai pas beaucoup d’imagination. J’avais lu cette phrase de Proust qui disait en substance que l’imagination et la sensibilité peuvent jouer le même rôle. Pour quelqu’un qui est sensible, la sensibilité peut tenir lieu d’imagination. Cela m’a encouragé à écrire. Je me suis interdit de commencer à écrire avant d’enseigner. Mais l’apprentissage a été très difficile pour moi. Chaque livre me demande beaucoup de difficultés.

Je pense aussi à votre livre «Le Gai Cimetière». Vous parlez du sida, qui a beaucoup affecté la communauté trans. Mais ce qui m’a frappé, c’est que vous utilisez souvent l’humour. Pourquoi? Parce que nous n’avons jamais cessé d’avoir des plaisanteries entre nous. Malgré tous ces malheurs, nous étions désespérées, mais la vie continuait. Il ne fallait pas le dire. Quand Lola m’a appris qu’elle était séropositive, elle m’a d’abord dit que c’était une amie avant de m’annoncer que c’était elle. Aujourd’hui, le VIH, ce sont les homosexuels qui en sont le plus atteints. Le sida ne se soigne pas tant que ça!

Sur l’image de la transidentité, comment vous expliquez que les stéréotypes et les idées reçues soient encore si forts? Le physique fait quelque chose. Si on passe, on passe. On peut avoir ses papiers et mener une vie normale. Si on ne passe pas, les mentalités sont là. On met des cloisons, il y a un refus. Dans le milieu gay, il y a un rejet des trans. Je ne sais pas qui tient à ce rejet. Alors pourquoi les mentalités n’évoluent pas plus vite? Je ne veux pas me poser trop de questions, j’ai pris des hormones et il est arrivé de moi ce qui devait arriver. Si je m’étais posée des questions au moment de quitter l’Algérie, laisser ma mère en pleurs, me demander si j’allais être prise chez Madame Arthur, je n’aurais rien fait. Enfin si. J’aurais pesé le tabac toute ma vie.

Que diriez-vous à un jeune homme ou une jeune femme en transition? Je dis que je ne connais pas les produits actuels. Je dis qu’il faut aller voir les associations pour avoir les renseignements les plus récents. Je vais parfois à l’Existrans, s’il ne pleut pas trop. Mais je crois qu’il faut faire attention à ne pas être trop agressif. Mais il faut un peu des deux. C’est pour ça que je suis pour l’Existrans! [Rires.]

Y-a-t-il des personnes qui vous ont inspirées? Beaucoup d’enseignantes et d’enseignants. Mais Monique Nemer m’a ébloui, c’était une femme brillante, une compétence extraordinaire, un esprit de synthèse et une autorité remarquable. Elle m’a donné des conseils que je n’ai jamais oublié pour écrire. Je citerai aussi Jacques Faneau. Il est venu me lire ces passages de Proust qui m’ont tant marqués. Et puis bien sûr Coccinelle, il faut toujours parler de Coccinelle. Je voudrais qu’on mette une plaque dans sa rue pour honorer sa mémoire, là où elle est née. C’est quelqu’un de très important. Gallia dit: « Elle a tout inventé ». Et c’est vrai. Ce qui l’a précédé a toujours voulu se dire exceptionnel. Mais elle n’était pas du tout comme ça. Elle aidait les autres. Elle avait d’ailleurs formé une association.

C’est une pionnière? Tout à fait. Et de talent! Elle était très tape-à-l’œil. Mais elle était exceptionnelle sur scène. Il y a aussi une actrice qui m’a marquée. J’étais à Alger, j’ai vu par hasard Gilda. Quand Rita Hayworth enlève ses gants, j’ai pensé: mais c’est ça que je veux faire. Je ne me mouchais pas du coude!

Que pensez-vous du parcours de Caitlyn Jenner? C’est bien qu’on en parle mais il ne faut pas que ça devienne trop commercial. C’était un modèle de virilité au départ. Elle dit qu’elle s’est toujours sentie femme, et j’ai lu aussi pas mal de témoignages de pères de famille. Si elles le disent, je le crois. Mais ça a dû les travailler.

Le théâtre, ça vous a tenté? J’ai une anecdote. Je vais prendre le thé chez un acteur du Français. Et arrive Jean Genet. Il parle de la circulation, de l’avantage de prendre le bus. Il explique qu’il aime le Français car il y a une homogénéité. Nous sommes en 1954 et je n’ai pas 20 ans. Puis tout d’un coup, il me dit: alors toi, qu’est-ce que tu aimes au théâtre. je suis encore imprégnée de mes études. Je lui dis: Célimène, Andromaque. « Oh, mais je ne te demandes pas ça, pas ses rôles-là! » me lance-t-il. Il me dit: « Dis-moi peau de con! » Je suis restée bouche bée, je n’avais jamais parlé comme ça. Il me prend le bras, me fait me lever, et s’approche de moi. Il était plus petit que moi. Et il me répète: « dis-moi peau de con! » Impossible pour moi de prononcer ces mots. Il se tourne vers l’acteur: « Il faut lui apprendre l’expression du mépris ». Tout ça est tombé à l’eau. J’étais estomaquée. J’avais lu Le Roman de la rose, cette rencontre a été extraordinaire, mais sans suite. D’après ce qu’on m’avait dit, la pièce s’appelait Splendid’s. c’est une bande de voyous qui assassine une femme. J’étais censée être le chef de la bande, qui tue en garçon mais qui doit ensuite se transformer pendant le spectacle, en femme mais qui perd tout son pouvoir sur la bande. C’était grandiose, mais cette rencontre m’a guérie du théâtre pour le restant de ma vie!

*Editrice, biographe de l’écrivain Raymond Radiguet et professeure de littérature comparée. Décédée le 8 février 2016.