Yagg: Marie-Pierre, pourquoi avez-vous désiré vous entretenir avec Hervé Latapie?

MP: Nous avons des parcours qui se ressemblent. De l’enseignement au spectacle et inversement, pas dans les mêmes années bien sûr. En plus, Hervé avait organisé au Tango une soirée pour la réédition de mon autobiographie et j’avais été très heureuse, c’était très réussi.

HL: J’ai rencontré Marie-Pierre lors d’une soirée d’anniversaire organisée par Marie-France. Il y avait tout un parcours pour accéder à Marie-Pierre et il y a eu ce soir-là un espèce de coup de foudre entre nous!

MP: Ensuite, j’ai découvert Le Tango. J’ai appris que tu étais enseignant.

HL:Nous aurions pu nous croiser, je suis arrivé à Luzarches en 1986

MP: Et moi j’ai terminé en 2001.

HL: J’ai quitté l’enseignement un peu par hasard. J’avais créé Les Gais Musette et en 1997, j’ai lancé La Boite à Frissons au Tango

MP: Tu n’as jamais regretté de quitter l’enseignement? On est quand même relativement tranquille.

HL: J’aimais beaucoup le contact avec les élèves, l’enseignement. J’avais plus de problème avec la hiérarchie, les collègues. Et surtout, j’avais un problème avec l’évaluation. Mettre des notes, ça me gênait.

MP: C’est gênant mais c’est indispensable.

HL: Pour moi je suis resté un peu prof au Tango, j’éduque mon public, je lui impose certaines choses.

MP: Tu évoques des difficultés avec tes collègues. Je n’ai jamais eu de difficulté particulière. Peux-tu m’en parler?

HL: J’utilisais beaucoup la télé, comme l’émission Culture Pub et je faisais tout un cours sur l’économie du préservatif à la fin des années 80 et les collègues n’aimaient pas trop ça que j’utilise la télé ou les séries.

MP: Si tu leur fais du bruit, c’est normal! [Rires] Il y a un niveau des élèves qui peut être problématique parce qu’ils ne savent même pas se présenter. Ce n’est plus une question de connaissances dans ce cas-là. Où peuvent-ils se présenter?

HL: Au Tango, tous ceux qui passent ne sont pas les meilleurs élèves. Et sur scène, ce sont les meilleurs.

MP: Quand je parle des « mauvais » élèves, ce sont souvent les jeunes les plus intelligents. Mais on les laisse tomber. On sait d’expérience que le soutien scolaire ne fonctionne pas. On ne peut plus les faire redoubler, cela revient trop cher… Qu’est-ce qui t’a donné envie de créer ce personnage de Madame Hervé?

HL: Nos parcours sont différents, moi je me travelotte. C’est parti d’une plaisanterie. A La Saint Valentin, j’ai lancé le Bal des célibataires et je me suis retrouvé prisonnier de mon personnage de la Taulière.

MP: Tu as aussi lancé des jeunes?

HL: J’aime bien donner des moyens aux jeunes, j’ai eu des rencontres très agréables.

MP: Je me souviens de cette soirée, je suis remontée en scène après 35 ans! J’ai voulu m’habiller comme à l’époque. J’ai eu l’impression d’avoir quitté la scène la veille.

Bambi au Tango

Merci à Hervé Latapie pour la photo

HL: Dans la salle, c’était merveilleux car tu avais toutes tes amies au premier rang…

MP:  …et qui faisaient la claque. C’était comme au bon vieux temps, sans maladie. Les maladies vénériennes étaient contenues et le sida n’existait pas. Maintenant, il s’est infiltré dans nos vies. C’est un des grands problèmes d’aujourd’hui.

HL: C’est un des mes combats. Il y a une forme de déni, c’est l’échec de la prévention et on a choisi une voie qui selon moi nous mène dans le mur.

MP: On ne voit plus rien à la télévision en tout cas

HL: La prévention s’est médicalisée et la prévention comportementale est à l’abandon. Et on ne parle plus de safer sex. La PrEP arrive comme un rouleau compresseur et je ne suis pas sûr du succès de cette stratégie. J’ai écrit là-dessus.

MP: C’est ton métier aussi tu es écrivain?

HL: Mais toi aussi. Tu écris tous les jours?

MP: Oui mais parfois, je reste devant la page blanche. Je me casse la tête, mais c’est un vice comme un autre. Mais toi tu écris des essais, mais aussi des fictions. Je pense à ce roman policier.

HL: J’avais envie de raconter ce qui est arrivé dans la communauté en choisissant le roman policier. C’est formidable, le roman policier, cela permet une grande liberté.

MP: Parmi tes projets, tu peux nous parler de Grey Pride

HL: Oui. Il y a en ce moment des gays, des lesbiennes, des trans qui se réunissent pour discuter du comment vieillir. Nous avons été une génération très engagée, tout un passé de militants et on pense qu’on peut être capable d’organiser sa vieillesse différemment. Je m’engage dans un projet de résidence, non pas du troisième âge, mais d’une résidence intergénérationnelle, un habitat collectif autogéré. Inventer des formes de vie qui permettent de conserver notre mode de vie, nos valeurs, dans le collectif.

MP: Ca doit être inventé et vécu. C’est un projet qui demande des efforts

HL: Oui mais c’est très concret. Cela existe ailleurs. Pas seulement pour les LGBT. C’est aussi pour cela que j’aime bien les échanges avec toi, c’est ce mélange des générations. C’est tellement riche, tellement intéressant.

MP: Capucine avait eu cette idée. Elle aurait voulu acheter un habitat collectif pour toutes les anciennes du Carrousel. Mais nous nous connaissions trop bien et on a pensé qu’on allait très vite se crêper le chignon.

HL: Mais entre vieillir seul, dans son appartement, se retrouver abandonné et organiser quelque chose… Moi, ce qui me frappe beaucoup, c’est la solitude dans la communauté. Il faut lutter contre cela. On va se crêper le chignon, mais on va réfléchir aux modalités.

MP: Dit comme ça, l’expérience est assez alléchante. Maintenant, il faut que ça vive.

HL: C’est le défi, on en reparle dans dix ans!

MP: Ah oui. Inch Allah!