L’intrigue
Le personnage titre, Vernon Subutex, est un homme déjà mûr, ancien disquaire acculé à la faillite par les progrès techniques. L’ami qui paie ses factures et l’aide à vivre, Alex, est une star du rock qui vient de mourir. Vernon se retrouve à la rue avec quelques affaires dont un enregistrement inédit d’Alex qui l’aidera peut-être à survivre. Par internet, Vernon reprend contact avec d’anciens amis chez qui il trouve à se faire héberger. Il va donc de place en place jusqu’au jour où il sera dehors, sans toit, sans lit. Très vite dans le roman, le précieux enregistrement est retenu par une des logeuses qui règle des comptes. L’intrigue prend donc des airs de polar puisque le document est indispensable à la rédaction de la biographie d’Alex.

Les personnages
Ils sont nombreux et très typés. Ce sont d’anciens amis de Vernon ou d’autres qui le deviennent. Ils appartiennent à toutes les classes sociales, ce qui fait dire à de nombreux critiques qu’il s’agit d’un roman balzacien. Du producteur redoutable au SDF sympathique, de la star du porno à la jeune fille pieuse et voilée, du professeur d’université de gauche au scénariste à la dérive de droite, le panel est ample et varié, même si tout le monde n’a pas le même intérêt à se jeter dans la chasse au document.
Arrêtons-nous, et pour cause, sur deux personnages : Daniel, un trans FTM et Marcia, trans MTF. Il faut citer: «Daniel est devenu trans F to M. Pamela ignorait tout de ce vocable jusqu’à ce que Déborah, sa meilleure amie, décide de devenir Daniel… Et un beau jour, Boum. Je prends de la testostérone… D’habitude, quand les gens font ça, c’est que ça les travaille depuis un moment. Mais Déborah, c’est tout juste pour faire chier…»
Marcia retient tout autrement l’attention du lecteur. Elle est une Brésilienne, une «reine en exil» Vernon est séduit. Une amie le prévient «non, Marcia n’est pas née meuf, je pensais que tu l’avais deviné.»… «Vernon l’observait, se demandait si elle avait étudié chaque geste de la féminité pour l’exécuter à la perfection.»… «Il la voulait. Il se foutait de rester celui qu’il avait toujours été – un mec qui ne couche qu’avec des vraies filles. D’ailleurs, l’expression ‘vraie fille’ devenait subitement ridicule. Qui pouvait mieux la mériter que cette créature improbable?» Virginie Despentes sait, sent les choses par empathie.
Les personnages sont nombreux, ils ont chacun leur histoire et nous introduisent dans des intrigues secondaires. Souvent, en passant d’un chapitre à l’autre, on a l’impression qu’on change de roman, même si ces ruisseaux se jettent dans la même rivière. Cette technique pourrait relâcher l’attention du lecteur, lui faire perdre le fil, et décrocher. Or, on a du mal à s’arracher à cette lecture. C’est par la force d’un style cru et dru, certains disent masculin, que l’auteur parvient à ce résultat.

Le style
Le ton humoristique est dominant.

Les maximes
De Vernon: «C’est pas parce qu’une fille est vieille et moche qu’elle est moins chiante et exigeante qu’une bombasse de vingt ans.»
De Deb, ancienne obèse, puis actrice porno, enfin trans sous le nom de Daniel: «Changer, c’est toujours perdre un bloc de soi. On le sent qui se détache après un temps d’adaptation. C’est un deuil et un soulagement en même temps.»
De Paméla à Deb:  «On ne prend pas de la testostérone en injection quotidienne juste pour faire l’expérience.»
De Sylvie (vieillissante) : «Tant qu’on est jeune, on ne comprend rien de la cruauté de ce qui arrive.»
«Une petite pipe dans un ascenseur guérit de toute jalousie suscitée par le bonheur des autres.»
«On ne tue pas la mère, on la quitte.»
Après une soirée d’orgie, devant la cuvette des toilettes : «Vomi ou diarrhée, il faut choisir.»

Des faits et leur conséquence
«Elles flippaient toutes sur l’anal. On ne peut pas faire ce job [actrice porno] en détestant la sodomie. C’est comme si tu dis je suis allergique à la farine et je veux être boulangère. Allo, meuf – change de branche, par pitié.»
«Elle a un œil qui dit merde à l’autre, c’est difficile de trouver le bon, celui dans lequel on doit regarder quand on lui parle.»

Un terme de comparaison
«Exactement de la même façon qu’on lit un article sur les hémorroïdes de Jennifer Lopez: en se disant que c’est vraiment dégueulasse de parler de ça, mais sans envisager de se priver de l’information.»

Une féminisation coriace
Un hétéro, une hétérote ; un prolo, une prolotte ; un clodo, une clodote.

Un sens très étiré
«calculer» : quelque chose comme prendre en compte ? comme envisager ? comme estimer ?

Absurdité sociale
«De la même façon que les gamins de banlieue crament les voitures en bas de chez eux et n’attaquent pas le XVIème, le Français précaire tape sur son voisin de transport en commun.»

La folie meurtrière de Xavier
– «La grosse Arabe voilée qui se pavane… un coup de pied dans le cul.»
– «La grosse blonde en short avec ses cuisses immondes… une balle dans la tête.»
– «Lui, avec sa gueule de beau gosse… pour montrer qu’il est de droite, une balle dans la bouche.»
– «Le thunard obèse qui mate le cul des filles en choisissant sa viande hallal : une balle dans la tempe.»
– «La Youpine emperruquée avec ses nibards dégueulasses qui lui ont poussé au-dessus du nombril, une balle dans le genou.»
– «Petite barbe de blanc, sûr que si on approche ce petit tas de merde sent mauvais… une balle dans la nuque, connard, ça t’apprendra à te raser le matin pour être propre. »

La dernière page du premier tome, Vernon malade et délirant, et l’émouvante anaphore
« Je suis un homme seul, j’ai cinquante ans… Je suis Diana, je suis ce genre de fille qui rigole tout le temps… Je suis Marc, je suis au RSA… Je suis Eléonore, la meuf qui me plaît… Je suis dans mon lit quand j’apprends la mort… Je suis un adolescent obsédé par l’idée de ma faire dépuceler… Je suis un jeune violoniste virtuose… Je suis la pute arrogante et écorchée vive… »

Ces quelques citations ne peuvent donner qu’une faible idée des pépites qui soutiennent constamment l’intérêt des deux premiers tomes et des trouvailles d’expressions qui fusent pour les exprimer. Tous les autres aspects remarquables du livre ont été maintes fois signalés par toute la critique, par exemple, la présence lumineuse et l’atmosphère irremplaçable de Paris.
On attend la suite avec impatience.

Vernon Subutex, 1 et Vernon Subutex, 2 sont parus aux éditions Grasset.