Après s’être appelé Eddy Bellegueule, Edouard Louis a changé de nom et de milieu. Il est tout jeune et il est déjà un intellectuel et un auteur à succès. En finir avec Eddy Bellegueule est le récit des difficultés rencontrées dans son enfance et son adolescence.

Histoire de la violence le récit compliqué d’une nuit de plaisir qui finit mal et qui amène l’auteur à agir contre ses convictions : il porte plainte.

Les souffrances
Dès la première page du premier livre, la scène du crachat brutalise le lecteur: «Prends ça dans ta gueule… Le crachat s’est écoulé lentement sur mon visage, jaune, épais… Il s’écoule de mon œil jusqu’à mes lèvres, jusqu’à entrer dans ma bouche.» Tant de violence exercée sur un enfant inspire plus de révolte que d’apitoiement. L’auteur ne se plaint pas. Il dénonce.
D’autres scènes comparables suivent qui justifient la première phrase si bouleversante de En finir avec Eddy Bellegueule : « De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heureux… Je ne veux pas dire que jamais… je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement, la souffrance est totalitaire. »
Tout au long de En finir avec Eddy Bellegueule, le jeune Eddy se sent cerné, mis en accusation par son entourage. Et comme à son âge on se juge avec les critères dont notre milieu nous a imprégnés, il fait des efforts aussi puissants que vains pour ressembler à ses camarades, jouer au foot, tenter d’aimer une femme, devenir un dur.
Ce renoncement à soi, cette haine de soi va bien loin: le jeune Eddy à son tour se place parmi la foule des agresseurs et crie «sale pédé». L’opprimé se fait oppresseur pour se placer du bon côté de la société. Même mouvement dans Histoire de la violence où Réda, après avoir fait l’amour plusieurs fois la nuit de sa rencontre avec Edouard, s’en prend à son amant, le traite de «sale pédé» et veut le détruire comme pour effacer cette image de lui-même.

Le plaisir
C’est le point de départ de Histoire de la violence : la rencontre d’Edouard et de Réda la nuit de Noël. L’amour fou et répété pendant la nuit, qui serait, nous dit l’auteur, comme le début d’une passion et qui se termine dans le vol, le viol, la tentative d’assassinat. La grande différence avec le premier livre est que Eddy a changé de nom et de milieu. Il n’est plus un prolétaire, mais un intellectuel et il entre, bon gré malgré, dans la caste des oppresseurs.
Quelques semaines après les faits, Edouard retourne dans le milieu de son enfance et raconte l’aventure à sa sœur. Celle-ci la raconte à son tour à son mari pendant qu’Edouard, dans la pièce à côté, entend le récit. Voilà donc le narrateur narré, objectivé, trahi. Cet artifice de narration est la trouvaille qui permet à la sœur de faire d’Edouard non plus le personnage central mais un des deux personnages du duo formé avec Réda. C’est la sœur qui, par des digressions, raconte des épisodes de l’enfance et de l’adolescence d’Eddy et dévoile des faits ignorés dans le premier livre : Eddy était un petit voleur, tout comme l’est Réda. L’un aurait pu occuper la place de l’autre.
C’est, semble-t-il, ce qui a préoccupé notre auteur-philosophe. Objectivement, vu par sa sœur ou par la police, et même par des amis qui lui ressemblent, Edouard est une victime, Réda est un délinquant qu’il faut empêcher de nuire. Edouard se laisse convaincre. C’est ainsi que de poste de police en commissariat, Edouard raconte les circonstances, les souffrances, le traumatisme. Il dit tout, même s’il juge qu’il ne devrait pas. Le viol : il se livre à des examens médicaux, on fait des photos à l’intérieur de son corps… Malgré tout ce qu’il livre à l’enquête, il ne dit rien d’assez précis qui puisse mener à l’identification et l’arrestation de Réda. Cela apporte presque un apaisement à la conscience d’Edouard qui est opposé à toute forme de répression dans une société oppressive.

La société
A travers le récit de sa sœur, Edouard Louis nous montre une femme accablée de difficultés mais qui ne s’en plaint pas. Elle trouve plus malheureux qu’elle et accepte son sort sans rébellion. C’est la vie. C’est contre ce consentement tacite que s’insurge Edouard Louis. Tout concourt à accabler les faibles sans que les faibles réagissent. Rousseau avait déjà dit : «La substance du faible est toujours employée au profit des puissants.» On subit, on se raisonne. Le père de Réda justifie ses souffrances passées : elles seront le socle d’un avenir heureux pour son fils.
Le milieu détériore monsieur Bellegueule, le père, alcoolique et brutal. La preuve ? Lorsqu’il quitte tout, il devient un autre, bienfaiteur et tempérant.
La police ? Elle est raciste. Edouard Louis l’accuse de mettre sous les vocables type maghrébin ou arabe une prédisposition au vice, à la délinquance qui, loin de tenir compte du déterminisme qui délaie les responsabilités, accable les plus malheureux.

Ainsi, les deux «romans» d’Edouard Louis peuvent être considérés comme une mise en cause de nos lois sociales, de l’état de nos mœurs et de nos mentalités. L’oppression se situe à tous les niveaux. Seule une prise de conscience de cet état de fait peut faire émerger une libération de l’individu.

Contrairement à toute attente, un mauvais garçon arrêté pour d’autres méfaits, trahi par son ADN, se révèle être le Réda du roman. Il conteste le viol, la violence, accuse les maigres indices fournis par le roman de le désigner comme l’auteur d’un crime imaginaire et demande réparation. Des euros et bien d’autres choses. La victime, Edouard, devient le bourreau.
Ce tendre bourreau ne demande qu’un euro symbolique pour accusation abusive.

 

Pour en finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence sont publiés aux éditions du Seuil