Cette nouvelle, écrite par Marie-Pierre Pruvot, suite aux événements tragiques de novembre est une fiction et toute ressemblance avec la réalité serait purement fortuite.

Un fait divers m’amène à cette question : « Que serait-il advenu de lui dans d’autres circonstances ? » Je parle d’Abdel Crime, l’ennemi public numéro un. On l’a blessé, capturé. Je vois sa photo. J’entends, je lis la surabondance de ses faits et gestes connus, imputés, supposés, ses aveux sincères ou calculés, l’horreur épouvantable, le carnage atroce commis par la bande à laquelle il appartient et dont il est le seul exécutant survivant, la nécessaire et exemplaire condamnation qu’il va subir. Rien n’empêche que j’ai vu sa photo et que j’en ai reçu une impression qui me tenaille. Je le sais largement adulte et il me semble qu’il a dix ans de moins. Dix-sept ans au plus… Et voici que je quitte cette actualité, que je fais un retour sur mon passé, dans les banlieues où j’enseigne, dans nos cités. Je laisse libre cours à mon imagination. Je place Abdel Crime au milieu de ses frères et amis, tous garçonnets, adorables gamins placés en maternelle et qu’on laisse bientôt jouer dans la rue, dans le quartier, avec pour seul rempart aux ‘bêtises’ quelques affectueuses recommandations des parents.

Que risquent-ils dans leur quartier ? Ils sont chez eux, entre eux, heureux. Leur liberté est totale. C’est une liberté de groupe, pas d’individus. Il se crée une hiérarchie à qui commande en chef, en sous-chef… qui par la force, la brutalité, qui par l’audace, l’inventivité, qui par l’intelligence, une forme de sagesse mystérieuse, de charisme. De la ruse. Puis viennent la souplesse, l’imitation, la soumission. Les jeux de pouvoir sont constants, les remises en cause fréquentes. La bagarre quelquefois départage les concurrents. Le règne de l’enfance laissée à elle-même est cruel. L’ordre ne s’établit pas comme dans une cour d’école où la présence des adultes tente d’établir un peu de calme. A l’école de la rue, l’esprit s’ouvre à d’autres objectifs. Il y a les grands qui nous imposent et nous inspirent. On les envie, on veut s’intégrer à eux, prendre leur place. Bientôt, quand s’approchera l’âge du collège, on fera le chouf : surveiller l’intrusion de la police à qui on ne reconnait pas le droit d’intervenir. Sa Loi n’est pas la nôtre.

Abdel est un élément d’un tout. Il se rêve parfois appartenir à un autre monde, celui de l’intérieur, un appartement doux, bien protégé, et même voluptueux, tel qu’il l’imagine. Il n’y a pas sa place. Un garçon, ça vit dehors, ça court, ça joue, ça se bat. Ça n’a peur de rien. Le baptême lui a violemment rappelé à quel sexe il appartient. Je n’ai aucun souvenir d’aucune confidence à ce propos. On dit qu’en religion israélite, les hommes pratiquants se doivent avant tout de remercier Dieu de les avoir faits de sexe masculin. Il y en a qui croient que c’est rendre grâce au Seigneur d’une faveur : ne pas appartenir à ce sexe inférieur soumis, promis aux tâches subalternes. Personne ne me dit que c’est une tentative d’action psychologique pour prévenir la déviance, la transgression.

Je vois Abdel dans une autre circonstance. Je l’ai lu dans une rédaction de 6ème. Faire le récit d’une fête de famille. Je m’attendais à de la joie, des rires, des pâtisseries. J’ai eu tout cela. Pas avec lui. Lui, il écrit que c’est la fête du mouton. On a monté la bête, on la pend par les pattes arrière au-dessus de la baignoire. Il voulait tout voir, mais voilà que les souffrances et les bêlements le touchent et l’effraient. Il veut fuir. Son oncle le retient et lui dit : « Non, Abdel, reste, tu dois regarder.» Il voit le couteau aller, le sang jaillir, la gorge s’ouvrir. Il crie, il se débat. Son oncle le maintient, veut l’apaiser et quand tout est fini, ou presque, il lui dit : « Abdel, ça y est, tu as vu. Maintenant tu es un homme. »

On est vers la fin de la 6ème lorsqu’il me dit un jour en classe : « Madame, dans mon quartier, si vous n’êtes pas connu, vous ne pouvez pas passer. – Et toi, tu es connu, tu peux passer ? – Moi, oui, madame, je fais ce que je veux. » Il sourit. Son regard est pétillant, sympathique, comme s’il voulait laisser entendre qu’il a de quoi être content de lui. Je le retrouve en 4ème sous les traits d’un joli garçon dont le visage n’est pas déformé par les bouleversements de l’adolescence. Maintenant, il est taciturne. Maintenant une ombre de tristesse inonde son regard. Je le trouve timide avec moi. Il est sorti indemne de la monstrueuse affaire de la ‘tournante’, surgie en classe de 5ème, qui a envoyé six ou sept de ses camarades en prison. Ou plutôt il n’y a pas été mêlé. Il a résisté à la puissance du groupe. Non par principe moral. Qui aurait la force de tenir contre l’autorité de la bande liée aux impératifs de la découverte de l’autre sexe ? Justement, cet impératif, il le ressentait si peu que la seule idée l’écœurait, et que cet écœurement était assez fort pour lui donner l’énergie de contrecarrer et d’ignorer les incitations de ses camarades, leurs moqueries, leurs insultes.

Hélas ! cette apparence de vertu s’émousse en classe de 4ème, il chute. Par la double raison que ce qu’on exige de lui est différent de l’an dernier, génère moins de répulsion, et qu’il est à l’âge où la pression du groupe est plus violente. Il agit par respect humain. Voici comment je l’apprends. Nous sommes en classe en fin de dernière heure de la journée. Je fais en sorte que tout soit fini et les affaires rangées deux ou trois minutes à l’avance pour que les chaises soient placées sur les tables, exigence des techniciennes de surfaces, et qu’à la sonnerie, la sortie s’effectue sans désordre. Pendant cet espace de temps, trois de ses camarades de cité, goguenards, fanfarons, lui font des réflexions, non pas hostiles, mais gênantes, exprès pour me faire intervenir comme j’en ai l’habitude. « Arrêtez de le défendre, madame, si vous saviez… » « Vous, vous le prenez pour un ange, c’est tout le contraire ! » « Il cache son jeu, madame, demandez-lui ce qu’il a fait ! » Une dénonciation. Le pauvre Abdel a un regard passif, terrorisé. Depuis un temps déjà, il est tourmenté par les autres. Il faut qu’il prouve qu’il est un homme : qu’il franchisse l’obstacle de la loi. Sous l’effet de la meute menaçante, il cède. Il respire. Il court, arrache le sac à une passante hébétée puis affolée. Il est déjà loin. Il a fait un détour pour rejoindre les autres, qui l’ont regardé faire. On prend l’argent dans le sac qu’on abandonne sur le trottoir. On lui donne une tape dans le dos : « El Djinn ! »

Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je dit ? Rien. Je n’en ai jamais parlé. J’aurais pu m’ouvrir de cette affaire à l’assistant social qui était solide et compétent. Très exact sur ce qui touchait au secret professionnel. Si j’avais, moi, appris la conduite d’Abdel, lui ne l’ignorait sans doute pas. Sa réputation lui amenait nombre de confidences. Et puis j’avais confiance en Abdel, en sa famille. Son grand frère avait été toute une année surveillant au collège pour se faire quelque argent… Hélas ! Si Abdel avait franchi l’obstacle, le milieu aurait raison de ses résistances. A dix-sept ans, tout était acquis : la sexualité, l’alcool, la délinquance, la mauvaise réputation et tout le prestige qu’il en tirait. Sa vie de vedette commençait.

Voilà comment mes souvenirs d’enseignante ont imaginé le passé de l’ennemi public qu’on vient d’arrêter, qui a mobilisé toutes les polices, toutes les télévisions, qui déchaîne tous les commentaires. Je le plonge maintenant dans son milieu idéologique confiné, effervescent. L’idéal. La révolte. La violence. La fascination du secret. Du coup d’éclat. De la gloire. Toutes les folies de vaines séductions, de fanfaronnades, de séjours en prison, de la supériorité qu’on en respire, tout au profit d’une réputation universelle, religieusement éternelle. Saint et Martyr. J’ai côtoyé, j’ai vécu, j’ai participé. Qu’est-ce que la mort quand il s’agit de vaincre ? L’idée, l’action patiente, mais puissante, le triomphe enfin ! Remonte en moi l’expérience de mes dix-sept ans en Algérie, mon abandon, mon adhésion secrète à une cause que je justifiais, que je sacralisais. Par amour. Qui est toujours un peu amour de soi-même. Mon Abdel aussi aime. Peut-être pas du même amour que moi, peut-être pas aussi confiant, aussi assumé, mais tout aussi dominant et narcissique. Je l’ai vu dans son regard d’adolescent.

Il s’est lancé dans la préparation de l’acte avec la foi, l’élan dont il était imprégné. Des semaines, des mois. Au fur et à mesure qu’approche le terme, une vérité intérieure, ce moi qui l’habite en dépit de tout le fatras des emprunts inconscients et des rôles prescrits se laisse percevoir sous forme d’intime réticence. Non, il ne trahira pas les siens. Oui, il souhaite le triomphe de leur sacrifice. Lui, peut-être se sent-il indigne de tant d’honneur. Honneur qui ne reviendrait qu’à un personnage qu’il joue, qu’il n’est pas, et qui l’encombre maintenant, et dont il voudrait se défaire… Non, ce n’est pas possible. Il n’est que l’atome d’une cellule d’un tout. Il ira donc en service commandé. Il en prendra s’il le faut la tête. Quel improbable impondérable pourrait l’y soustraire ? Quelle imprudence involontaire ou voulue ? N’a-t-il pas réglé des notes en laissant partout des traces de son nom, de son action ? L’attention des ennemis n’en a pas même été éveillée… Il avance donc, livré à ce qui l’entraîne, en présence de ses compagnons tout pleins de fièvre et de foi. Ils sacrifient. Et lui, la main le retient. Celle de la lâcheté ? De la morale ? De l’à quoi bon ? Celle intime, qui rappelle à son être contraint enfoui mais réel, à son vrai moi, qu’il ne faut pas mourir avant d’avoir vécu.

Je me vois pénétrant dans la cellule de notre grand terroriste, je le vois peu à peu se dépouiller de l’armure du héros déchu, mis à nu, et découvrant lui-même ce que ses yeux m’ont appris. Il a refusé de mourir ? Pas vraiment. Il s’est bel et bien suicidé en rejetant l’idée même de se faire exploser. Il a, d’un rien, atomisé en une seconde, anéanti le personnage de béton et de pacotille constitué par couches successives autour de son âme frêle et timide, tourmentée, contractée à l’intérieur, comprimée par le milieu jusqu’à l’étouffement, la léthargie. Et c’est ce rien qui était le plus fort. A l’approche de l’action, du crime, il a frémi, espéré l’évasion du cocon insane, ce bunker, il a même suscité le hasard. En vain. Seule, la seconde de déflagration du moi vrai, conquérant, avait réduit le blockhaus en cette poudre mêlée de gravillons blancs qu’on vous remet après la crémation. Et moi qui le regarde, je le vois abattu, encore informe, captif à jamais dans cette pièce exiguë et nue, mais humant pour la première fois un air de liberté.