Il n’y avait pas encore de véritable ouvrage sur le mariage pour tous. Près de trois ans après sa promulgation, c’est désormais chose faite. La journaliste Charlotte Rotman a couvert les débats pour Libération. Le député socialiste Erwann Binet était rapporteur du texte. Ils ont écrit ensemble La Bataille du mariage pour tous (Books Editions). La préface est signée d’une certaine… Christiane Taubira. En quelques pages, l’ancienne Garde des Sceaux dresse un éloge du jeune député – c’est son premier mandat, et le qualifie de «bienfaisante révélation». Un rien nostalgique – et assénant au passage un coup de griffe au gouvernement actuel, l’icône du mariage pour tous termine son texte avec l’une des formules dont elle a le secret: «Comme la gauche était belle, étant elle.»

Erwann Binet et Charlotte Rotman nous ont reçu dans le bureau du député à l’Assemblée Nationale. Sur un pan de mur, on remarque immédiatement plusieurs faire-parts de mariage ou des mots de remerciements venant de couples de même sexe ou de familles homoparentales. Autant de témoignages de reconnaissance à celui qui aura été l’une des figures emblématiques du texte.

la bataille du mariage pour tousComment est né ce livre? Erwann Binet: D’abord parce que des collègues me le demandaient. Comme Jean-Jacques Urvoas [actuel ministre de la Justice, président de la Commission des lois de l’Assemblée Nationale à l’époque], qui me disait: « Il faut que tu écrives là-dessus, c’était un débat important, il faut en garder une trace ». Et j’avais besoin de ça aussi pour fermer cette parenthèse. Et peut-être poser des jalons pour l’avenir. Dernier argument, j’avais besoin de chercher à comprendre pourquoi les opposants étaient si nombreux dans la rue. J’estime qu’on n’a pas assez réfléchi à ce phénomène. Je ne suis pas sociologue, je ne suis qu’un élu. Je voulais contribuer à cette discussion. Et Charlotte est arrivée.

Charlotte Rotman: Erwann Binet avait aussi conservé des tas de courriers reçus à ce moment-là, assez bruts, assez brutaux, intéressants pour donner une idée de cette France hérissée à l’idée du mariage homo. Il avait envie d’en faire quelque chose. Nous nous sommes rencontrés, je travaillais alors pour Libé quand le débat parlementaire est arrivé sur le mariage. On s’est croisés dans la rue près de l’Assemblée. J’ai dit à Erwann Binet et sa collaboratrice que je quittais Libé. Quelques jours après, ils m’ont appelée et m’ont proposé de faire le livre. On s’est vus pendant plusieurs mois, une fois par semaine, pendant deux heures pour balayer dans les détails toute cette histoire. Il n’y a pas de livre de référence où il y a les débats parlementaires, politiques, les enjeux, les arguments et aussi l’ambiance, alors que ça a été un moment très important.

Se replonger là-dedans, qu’est ce que cela a provoqué en vous?

EB: Pas de nostalgie, parce que je n’ai pas le sentiment que ce soit très vieux. Quand je vais dans les classes de lycéens ou de collégiens – comme le font tous les élus, à la demande des profs d’histoires, nous sommes très présents dans les écoles pour parler démocratie, valeurs républicaines, etc – je me rends compte, y compris chez les élèves de terminale, que c’est très loin ce débat. Dans notre esprit, je l’ai encore vu lorsqu’on a fait le cocktail de lancement du livre à l’Assemblée, il y a encore une nostalgie assez positive de ce moment.  Nous, élus, à notre place, alors que nous avons aussi pris des coups, nous n’avons gardé que les bons moments. C’est pour ça que c’était bien de tout raconter en détail. Certains de mes collègues ne se souvenaient plus de certains événements, d’autres m’ont signalé que j’avais oublié des choses. On aurait peut-être dû aller voir d’autres acteurs.

CR: On a vu d’autres acteurs de cette bataille, comme Jean-Jacques Urvoas ou Bernard Roman. Nous étions tous les deux présents pendant ce débat-là, lui comme député, moi comme journaliste, mais en en parlant, nous avions conscience de retracer des événements historiques.

Vous dites que dans les écoles, ce débat est déjà loin. M. Binet, vous qui êtes catholique, avez-vous cette impression aussi chez les catholiques que vous rencontrez? 

EB: Oui, ça fait longtemps. Ma « paroisse » ne m’a jamais interpelé là dessus, ou très peu, et ne m’a jamais agressé parce qu’ils savent qui je suis. Ils connaissent une autre dimension de moi et ils n’avaient pas envie de me réduire à ce combat-là. Par ailleurs, on ne m’interpelle plus dans la rue là-dessus, si ce n’est pour me remercier. Cela arrive encore. Tout le monde est passé à autre chose. Il y a un cercle d’excités qui continue à faire vivre des moments que eux-mêmes ont vécu comme des moments de combat et qui se sont achevés par une défaite mais qui ont été extrêmement formateurs et intégrateurs pour eux, parce que beaucoup d’entre eux, notamment des jeunes étaient pour la première fois dans un combat politique  et l’ont vécu comme quelque chose de formidablement motivant. La très grande majorité est passée à autre chose. J’ai reçu encore un courrier cette semaine, après un article dans Le Dauphiné, d’un homme qui me dit: « Je ne défilerais plus aujourd’hui, j’ai compris ». C’est très bien.

CR: On écrit dès le début du livre qu’Erwann est catholique, parce que ça fait partie de l’histoire. C’est un catholique hétérosexuel père de cinq enfants qui mène cette bataille. C’est important et cela aussi explique quelque chose: l’incrédulité face à la réaction de catholiques, qui a été ressentie difficilement par le député, ne comprenant pas cette violence chez des gens qui sont censés faire partie de sa « famille ». A la fin, on voit que le séisme qui était craint n’est pas arrivé et que tous ces opposants catholiques se retrouvent avec un neveu ou une nièce qui se marie et finalement ce qui était insupportable devient la réalité. C’est vraiment un mouvement qu’on a vu partout.

Vous racontez que très vite, vous avez eu cette conviction que les mariages eux-mêmes feraient une grande partie du travail d’acceptation de la loi. Vous avez le sentiment que cela a été le cas?

EB: Je l’avais prévu depuis le début, effectivement. Et c’est ce qui se produit. Le soir de la victoire, sur BFM, j’avais invité tous les couples homos qui allaient se marier à inviter Christine Boutin à leur mariage. C’était une provocation pour faire comprendre une fois de plus que les mariages étaient un outil de lutte contre l’homophobie et je crois qu’on a gagné. Je rencontre toujours des gens qui étaient plutôt défavorables, qui ont été invités à un mariage et qui y sont allés. Ils ont applaudi comme tout le monde, ont été émus comme tout le monde. C’est génial. Cela montre que ce n’était pas une revendication individualiste. Il y avait un aspect collectif et citoyen.

CR: Pour Libé, j’avais suivi le mariage de Bègles [en 2004] et tout le débat qui l’avait précédé. C’est un événement important parce qu’il a accéléré le changement dans la parole des politiques. C’était hyper violent. Derrière les grilles, il y avait non seulement des associations, mais aussi des riverains venus cracher leur haine. Au mariage de Montpellier [le premier mariage officiel d’un couple de même sexe], il y a eu aussi des opposants mais au final, ce n’est pas eux qu’on a entendu.

EB: Le nombre de maires qui refus a été totalement marginal.

CR: En tout cas, on a pu constater que pour beaucoup ces événements restent très douloureux, malgré les mariages, et leur banalisation.

Vous racontez d’ailleurs dans un chapitre glaçant la montée de la violence, notamment physique, et on peut voir à quel point l’opposition – notamment Henri Guaino – encourage ou ne fait rien pour contrecarrer cette violence. En avez-vous rediscuté avec certains collègues opposés à la loi à l’époque?

EB: Objectivement, je ne cherche pas à aborder de nouveau ces questions-là avec ceux qui étaient dans une opposition farouche. Certains continuent à l’être, d’autres ont bien compris, comme Philippe Gosselin [député LR de la Manche], que personne ne reviendra sur ce texte et qu’il ne sert à rien d’en reparler. Je ne cherche pas à faire renaître ce débat. Ça ne vaut pas le coup. On sait très bien que personne n’abrogera la loi et quand bien même il y aurait une tentative, elle serait contrecarrée par le Conseil Constitutionnel – c’est mon avis personnel, même si la loi est très récente, le Conseil n’acceptera pas que l’on revienne sur un droit de cette importance. Il y a encore des collègues à droite qui sont encore illuminés par cette opposition, qui a sans doute été fondatrice pour eux aussi. On le dit dans le livre: nous [les députés de gauche] étions au début de notre mandat et ça a été notre texte d’intégration dans le groupe, notamment au sein de la Commission des lois. Cela a été pareil à droite, j’imagine. Probablement qu’un certain nombre d’entre eux veut continuer à tenir haut cette flammèche. Le fait que Jean-Frédéric Poisson (PCD) ou Hervé Mariton (LR) soient candidats à la primaire, c’est aussi parce qu’ils ont acquis des réseaux qu’ils n’auraient pas eu sans doute sans la mobilisation autour de ce texte et la Manif pour tous.

Pour certains comme Guaino, j’ai le sentiment qu’ils étaient à côté de la plaque. Ils ont suivi le mouvement et l’ont accompagné. Mais à aucun moment ils n’ont été à l’initiative des manifs, ce qui est assez nouveau pour des élus. Au moment de cette radicalisation, ils n’ont absolument rien vu. Je ne crois pas qu’Henri Guaino à dessein a voulu – ou alors il est plus cynique que je ne le pense – radicaliser le mouvement. C’était assez irresponsable de sa part parce qu’il ne voyait pas cette radicalité, ce mélange des genres qu’il y avait dans les manifs pour tous entre les nazillons et les poussettes.

CR: Ce qui est intéressant aussi, c’est que les personnes dont nous parlons n’étaient pas du tout des ténors de l’opposition. Ils ont acquis une certaine notoriété et une légitimité dans ce combat, mais ce n’étaient pas les tête d’affiches de la droite. Ce qui s’est constitué au moment de la manif pour tous, avec un certain sens de la communication et de l’image, c’est quelque chose qui peut se remobiliser. Et ça on l’avait vraiment en tête en faisant le livre. On y parle de 2013, mais ce sont des forces qui peuvent être réactivées. On l’a vu au moment des ABCD de l’égalité.

EB: D’où l’intérêt de comprendre pourquoi ils sont allés dans la rue. Pourquoi se sont-ils sentis comme une mission? Des gens qui se sentaient atteints dans leur vie alors qu’ils n’étaient absolument pas concernés par le texte, des gens qui venaient avec leurs enfants sans s’imaginer une seconde que ces enfants pouvaient être un jour homosexuel. Cela n’a pas disparu. L’objet de comprendre ces ressorts et ces mécaniques qui peuvent se redéclencher à l’occasion d’un autre texte.

CR: C’est pour ça que les courriers sont très intéressants. On y sent un rejet vraiment fort.

Ce n’est pas tout simplement de l’homophobie?

EB: C’est trop facile de dire ça. C’est une vision totalement déconnectée de la réalité de ce qu’est l’homosexualité. Mais ce n’est pas forcément de la haine. C’est beaucoup de l’ignorance ou de la volonté de ne pas comprendre. Il y a un fond homophobe. Mais cela va au delà. Il y a l’idée qu’ils représentent un modèle. C’est une population qui considère qu’il y a un modèle de vie de couple, de vie de famille, auquel il est évident de faire référence et qu’on doit mettre au dessus des autres. Ces personnes considèrent que la filiation biologique passe au dessus de tout, notamment de la filiation affective. En cela, ils sont totalement à côté de la plaque par rapport à la réalité de la société d’aujourd’hui. Mais ils sont encore dans cette manière de penser. Et ça, ça n’a rien à voir avec l’homophobie. Or, prendre conscience aujourd’hui qu’une partie de la population est encore sur ces schémas – j’ajoute qu’une partie de notre droit est encore sur ces schémas – c’est extrêmement important pour l’avenir, en tout cas moi comme législateur pour envisager les modifications législatives qui seront nécessaires par la suite.

Sur le chapitre de la PMA, le livre raconte que les députés sont mobilisés, qu’il est prévu que la disposition figure dans le texte du mariage pour tous. Et vous racontez ce rendez-vous avec un Jean-Marc Ayrault livide, qui vous annonce que finalement la PMA sera dans la loi Famille. Que s’est-il passé selon vous? Qui a vraiment pris cette décision?

EB: Je suis incapable de vous le dire. Il y a des conjectures. Mais je ne sais pas si l’arbitrage définitif a été fait à l’Elysée ou à Matignon. Est-ce qu’aujourd’hui, si le texte arrivait maintenant, avec l’état d’esprit dans lequel nous sommes après quelques années de mandat, on aurait tenu tête à l’exécutif? Moi j’hésite encore. C’est toujours difficile d’analyser a posteriori. A l’époque nous étions dans un contexte où le projet de loi Famille était très largement écrit, déjà, par Dominique Bertinotti, qu’on n’imaginait pas du tout voir débarquée de son ministère parce qu’elle faisait très bien le job et qui était très favorable à la PMA. Le projet de loi devait être inscrit quelques semaines, quelques mois après la loi du mariage pour tous; Jean-Marc Ayrault s’était engagé par écrit (sur Twitter) à ce que la PMA y figure. J’ajoute un élément essentiel: la question de la PMA dépasse largement celui de l’accès aux couples de lesbiennes. Le texte actuel est totalement à côté de la plaque, notamment sur les problématiques d’accès à l’origine. Mon argument était de dire: il vaut mieux revisiter totalement la PMA dans quelques mois plutôt que de le faire uniquement par le prisme des couples de lesbiennes. Tous les éléments m’amenaient à être optimiste sur le fait que ça allait passer.

CR: Je me souviens qu’à l’époque, j’ai pensé que c’était enterré.

Vous racontez une discussion dans le livre où une députée néerlandaise vous conseille de tout faire en même temps.

EB: Elle n’était pas la seule. Cela dit, « en même temps » ne veut pas forcément dire dans le même texte. Le plupart des pays ont fait comme ça d’ailleurs, ils n’ont pas ouvert les trois droits [mariage, adoption, PMA] dans un seul texte, ils l’ont séquencé.

CR: Il y avait une cohérence à ce qu’il y ait une loi plus large sur la PMA, en revanche politiquement on voyait bien que si ce n’était pas sur le moment, il y avait peu de chances que cela se fasse après. De toutes manières, la mobilisation était là, PMA ou pas.

Ce qui est intéressant c’est que Manuel Valls, alors qu’il n’est pas encore Premier ministre, annonce l’abandon de la PMA dans la loi Famille. Et toujours lui qui, une fois à la tête du gouvernement, confirme son abandon total, qui plus est depuis le Vatican.

EB: Je ne dirai pas ce que j’en pense! Tout comme le fait que Christiane Taubira annonce les grandes lignes du texte dans le journal La Croix – même si c’est un journal que j’aime beaucoup et qui a traité le mariage pour tous d’une manière assez équilibrée -, j’avais trouvé ça un peu limite.

Laurence Rossignol, ministre de la Famille, a indiqué hier que cela serait une revendication du deuxième mandat. Qu’est ce que cela vous inspire?

EB: Ce débat s’impose à nous. Évidemment, pour la prochaine présidentielle, il faudra apporter des réponses à ce débat-là, qui encore une fois dépasse la problématique des couples de lesbiennes. Notre droit de la PMA n’est plus adapté aujourd’hui. Les médecins le disent, les juristes le disent, les associations familiales ne le disent pas trop, mais il y a un débat qui est fort et qui va nous opposer avec les mêmes. Notre droit de la PMA est calqué sur la filiation biologique. C’est là le problème. Personne ne penserait aujourd’hui à cacher ses origines à un enfant et pourtant le droit l’impose.

CR: Là où elle a raison d’une certaine manière, c’est que si on l’avait fait dans la foulée du mariage pour tous, on serait resté sur une revendication lesbienne. Là ce sera plus large. Ce qui est bien aussi. Parce qu’il y a la question des femmes seules, de l’anonymat… Tout cela sera posé à ce moment-là et c’est une bonne chose.