je l'appelais monsieur cocteauC’est sur le tournage des « Enfants terribles » que le poète rencontre Francine Weisweiller. Issue d’une riche famille de joailliers, elle a épousé l’héritier de la Shell. Mécène dans l’âme, elle met alors sa fortune et sa villa surplombant la Méditerranée à la disposition de cet esprit original et fertile qu’elle admire. On a qualifié Cocteau de brillant touche à tout, ce qui est à la fois vrai et réducteur tant la multitude de ses talents empêcha parfois que l’on prit conscience de la force et la richesse de ses créations. Par ailleurs, celui qui disait détester la haine et qui était incapable de méchanceté, fut un piètre défenseur de son œuvre et fut, de son vivant, souvent attaqué par jalousie ou par homophobie (comme ce fut la cas avec Breton).

Ce repli à Santo Sospir, n’empêche nullement Cocteau, qui continue à passer une partie de sa vie à Paris, de fréquenter le « gratin » artistique qu’il n’a jamais quitté : Picasso, Poulenc, Chanel, Garbo, Dietrich, Piaf, Yul Brynner, Marais et tant d’autres au point que faire sa biographie revient à écrire un dictionnaire ! Une sociabilité qui l’a toujours caractérisé mais qui ne lui fait pas oublier le travail. Lorsqu’il découvre les murs blancs immaculés un peu ennuyeux de Santo Sospir, il décide de les peindre, ou, pour reprendre ses propres termes, de les tatouer. Cocteau qui disait que la mort ne l’aurait pas vivant, avait visiblement envie de se tuer à la tâche. Peu importe, toujours à l’ouvrage, il va passer, pinceau à la main, des moments merveilleux sur cette Côte d’Azur qui était pour lui « la serre où poussent les racines, Paris étant la boutique où l’on vend les fleurs ».

COCTEAU ET PICASSO
Carole Weisweiller rencontrera Cocteau à l’âge de dix ans. Cette enfant adorera ce conteur hors pair et attentionné, ayant toujours d’extraordinaires histoires à faire partager. Le prince des poètes qui vient vivre sous le toit de sa mère en compagnie de son protégé et héritier, Édouard Dermit (Doudou) sera, pour elle, comme un parent. C’est pour faire revivre ce passé glorieux qu’elle a écrit un texte pétri d’admiration et d’affection, retraçant les travaux de Cocteau, ses contacts à la fois proches et compliqués avec Picasso qu’il adorait, mais l’Espagnol était, contrairement au Français, loin d’être la gentillesse incarnée. Sans oublier les ennuis de santé de celui qui refusait d’être raisonnable et qui, victime d’une grave hémorragie en 1959, dira non à une transfusion au prétexte que « l’on ne remplace pas le sang d’un poète »! Jamais très loin de lui, Carole Weisweiller se précipitera, affolée et ravagée de tristesse quand, le 11 octobre 1963, quelques heures après la mort d’Edith Piaf, Cocteau rendra l’âme dans sa maison de Milly-la-Forêt.

Pascal Vitiello a choisi une mise en scène très sobre, nous offrant par moments quelques images des Enfants terribles projetées sur un tissu transparent. Il a pris le parti de laisser à Cocteau une jeunesse éternelle en demandant à Guillaume Bienvenu de l’incarner, ce que le comédien réussit à merveille, avec une grande subtilité et une infinie douceur. Face à lui, Bérangère Dautun (qui signe l’adaptation) parfois un peu stricte mais toujours juste, campe avec élégance une Carole Weisweiller septuagénaire portant tailleur et collier de perles. Une fois passées les quelques minutes indispensables pour s’imprégner de l’ambiance particulière de ce spectacle, nous partons pour un voyage dans le temps dont on regrette qu’il soit si court. Jean Cocteau, qui a fait écrire sur sa tombe, à destination de ses amis indispensables à sa vie, « Je reste avec vous », est plus vivant que jamais. Et ce texte, à l’image de la postérité, lui rend un hommage bien mérité.

Philippe Escalier

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