Prix du public à Berlin et tout récemment à Boston, Théo et Hugo dans le même bateau est le nouveau film du tandem Jacques Martineau et Olivier Ducastel. Audacieux, c’est l’histoire en temps réel d’une rencontre d’abord sexuelle– avec une longue scène de séduction et de sexe non simulé de plus de 20 minutes– puis d’un amour naissant, dans un Paris nocturne magnifié. Les réalisateurs murissent ce projet depuis de nombreuses années et, avec Geoffrey Couët et François Nambot dans les rôles principaux, ils offrent au cinéma une œuvre d’un romantisme fou. Une semaine avant la sortie du film, et pour Yagg, les deux réalisateurs expliquent en détail comment ils ont abordé la scène d’ouverture tournée dans un sex-club, la magie de la rencontre avec les acteurs et ce qu’ils ont appris depuis Jeanne et le garçon formidable, leur premier film, en 1998.

Quel a été pour vous le point de départ du film? Olivier Ducastel: La généalogie du projet est multiple. Il y a un élément de fantasme, lié à l’observation d’un lieu, L’Impact [sex-club parisien naturiste], des gens qui le fréquentent et des possibles rencontres dont on peut être témoin. Quand j’ai parlé à Jacques de commencer une histoire d’amour dans un sex-club, c’était en pensant à L’Impact et pas à un autre sex-club. C’est lié à la spécificité naturiste du lieu qui de la façon la plus conventionnellement naturiste fait que tout le monde est sur un pied d’égalité. Il y a ensuite un élément de fiction car, comme tout lieu exigu, L’Impact permet de rendre sensible à ce que j’appelle l’énergie de groupe. Nous nous sommes appuyés sur des expériences et des observations du côté le plus convivial de ce lieu. Un endroit où les gens sont attentifs les uns aux autres, plutôt dans une attitude de partage et de générosité, où il n’y a pas de jugement de valeur sur les âges et les physiques et où il y a une curiosité de tout le monde pour tout le monde.

Une société gay idéale en quelque sorte? OD: Oui, c’est la dimension utopique du film.

Le principe du film qui se déroule en temps réel est-il venu assez vite? Jacques Martineau: Oui, c’est venu très tôt. Dès les premières esquisses, il y avait cette idée de temps réel. Puis nous sommes passés par plusieurs étapes…

Et quelles sont les difficultés d’écrire pour le temps réel justement? JM: L’écrire en soi ce n’est pas compliqué mais c’est le penser. Qu’est-ce qu’on peut raconter qui tienne en une heure et demi et qui a du sens en une heure et demi? Une fois qu’on a eu l’idée de la rencontre et des événements qui vont suivre, nous avons fait des trajets à pied, j’ai vérifié que la durée de ce qui se passait dans telle ou telle scène était crédible. C’est très agréable d’être collé à un personnage. Même si j’adore l’ellipse, que je l’enseigne à mes étudiants en leur disant que c’est un des grands atouts du cinéma, se l’interdire, c’est assez jouissif.

Le titre du film fait référence à «Cléo de 5 à 7» d’Agnès Varda qui se passe durant la journée. Pourquoi avez-vous situé l’action à la fin de la nuit? JM: Le début du film se passe dans un sex-club donc c’est assez logique que ça se passe la nuit. Dans une première version du scénario, j’avais écrit que c’est le moment de détresse où tout le monde se jette sur tout le monde en désespoir de finir la nuit [Rires]. Mais c’était un peu trop glauque.

OD: Nous avions envie de filmer Paris la nuit. Tout ce que les personnages font, ils pourraient le faire de jour, mais le fait que cela se passe la nuit donne au film une autre force dramatique.

JM: Je ne suis pas d’accord avec toi. Sans dévoiler l’intrigue, le film n’aurait pas pu montrer la même chose s’il se passait dans la journée!

Les scènes de sexe non simulées, c’était aussi un enjeu dès le départ? JM: C’est un peu une frontière pour les réalisateurs. Est-ce qu’on arrive à le faire? Comment le faire? Quelle grammaire adopter? Cela fait longtemps qu’on en parlait ensemble, Olivier et moi. Quand on a eu l’idée du film tel qu’il est actuellement, la blague est réelle, j’ai dit à Olivier: la première scène, tu veux qu’elle dure cinq minutes? Et il m’a répondu: Non, 20! Il a fallu que je me casse la tête pour écrire vingt minutes de sexe: il y a 12 pages entièrement rédigé du scénario là-dessus*. Si cette scène est entièrement écrite, il y a une raison simple, c’est que nous voulions être le plus franc possible avec les acteurs. Et puis, il n’y a pas que du sexe dans la scène. Il y a toute une scène d’approche, de regards, avec beaucoup d’interactions et beaucoup de personnages.

OD: Dans nos films précédents, il y a peu de scènes d’amour, il y a plutôt des préliminaires ou des après. C’est aussi parce que nous n’avions rien écrit. On peut inventer sur le tournage une longue scène d’amour. Mais de notre expérience, plus on écrit les choses, plus c’est facile de travailler avec les acteurs. Ce travail d’écriture de ces douze pages a été très utile pour installer la confiance avec les acteurs et se concentrer sur la scène au moment venu.

JM: Une scène de sexe, c’est un peu ennuyeux si ce n’est pas construit. Le texte était tellement explicite, cela nous a aidé à ne plus avoir peur sur le plateau. La sexualité, c’est un objet littéraire, c’est un objet filmique et sur le plateau, il n’y a pas eu de souci majeur.

Aviez-vous pensé à d’autres films, à des références? OD: Les seules références que nous avions, c’était les longues scènes d’amour d’Intimité de Patrice Chéreau. Nous étions présents à une projection du film avec Chéreau qui a parlé de son film après et nous étions très admiratifs de la façon dont il avait abordé les choses. Avec une interrogation amusée à l’époque sur sa motivation à franchir le pas en filmant une histoire d’amour hétérosexuelle. Nous avions plutôt des exemples dans lesquels ça ne fonctionnait pas. Comme I Want Your Love où des acteurs porno font des scènes porno et il y a aussi des scènes romantiques. Il y a un effet de collage entre les deux. Je m’étais dit, ce n’est pas la peine de faire du porno si c’est pour nous raconter une bluette pareille.

JM: Nous aussi, c’est une bluette…

OD:  Nous savions ce que nous ne voulions pas faire du porno. C’est fait pour créer l’excitation sexuelle, les physiques sont particuliers, il y a des angles de caméra pas possibles, des inserts sur les pénétrations, toutes choses qu’on a mises sur la touche…

JM: Ce n’est pas fait pour être regardé dans les mêmes circonstances…

OD: Non, c’est vrai. Ce n’est pas pour dire que ce n’est pas bien, mais ce n’était pas un modèle.

Il y a eu avant «Théo et Hugo» des films gays avec des scène de sexe, je pense en particulier à «Week-end» et bien sûr à «L’Inconnu du lac»…
OD: Ces deux films nous ont retardé. D’abord, Week-end, avec deux garçons qu’on ne quitte pas durant tout le film, avec cette dimension romantique. Même si les deux films sont différents. Quand L’Inconnu du lac est sorti, nous avons pensé que ça allait être dur de faire mieux sur la représentation de la sexualité. Mais nous avons évolué en nous demandant ce que nous pourrions faire différemment. Nous sommes arrivés à cette idée de travailler avec les acteurs tout au long du film, sans recourir à des doublures ou à des prothèses comme c’est le cas dans le film d’Alain Guiraudie. Il fallait que les acteurs soient gays et soient d’accord pour jouer des gays, pour être filmés en érection et pour se tailler des pipes. C’est évidemment ultra discriminant. Les mecs au casting disaient: «Me faire sucer, il n’y a pas de problème. Mais sucer, non!»

JM: Nous avons même entendu l’argument du procès de Bill Clinton: «La fellation, c’est une pénétration et vous aviez dit: pas de pénétration!» On ne va pas jouer sur les mots quand même!

Comment avez-vous choisi les deux acteurs? JM: Ça s’est vraiment joué sur la confiance. J’avais écrit une scène d’intimité, qui n’était pas sexuelle. Elle commençait par un long baiser. Geoffrey [Couët] et François [Nambot] sont passés en même temps et honnêtement, leur essai était juste parfait. Nous sommes tombés sous le charme. Nous avions en face de nous un couple hyper joli, crédible, sensuel, très généreux. Je suis tombé amoureux du couple. On leur a fait lire le scénario, on s’est ensuite rencontrer très longuement et quelques jours après, on leur a annoncé qu’on ferait le film avec eux.

OD: Nous savions que des acteurs connus n’accepteraient pas de faire le film tel quel. On aurait eu plus de moyens avec des acteurs connus, mais nous n’aurions pas fait le film que nous voulions.

De toute façon, notre producteur Emmanuel Chaumet avait été très clair. Ce qui l’intéressait, c’était bien de se confronter à la représentation de la sexualité. Autrement le projet ne l’intéressait pas. Nous n’aurions jamais eu envie de raconter cette histoire sans la scène du sex-club. Nous pensons que les spectateurs vont s’intéresser à l’histoire de Théo et d’Hugo parce qu’elle est chargée de toute la tension sexuelle de la longue séquence du sex-club.

Quelles ont été les difficultés particulières du tournage dans le sex-club? OD: C’est tout petit. Mais le fait que ce soit une cave parisienne me plaisait. Dans la fabrication du film, c’était très compliqué. Mais quand le lieu de la fiction est un lieu très exigu, cela raconte mieux la proximité des corps. Tu ne sens aucune tricherie. Cela vaut aussi pour la scène dans la chambre de bonne. Quand on tourne dans des décors plus grands et qu’on essaie de les réduire à l’image, on sent une espèce de confort de la caméra. La scène de fantasme, quand ils s’imaginent faire l’amour, que nous avons tourné en studio, elle fonctionne mieux parce qu’avant, on est collé à eux, qu’on ne voit que des fragments de corps.

Qu’est-ce que vous aviez envie de dire dans ce film? OD: Nous avions envie de raconter une histoire entre deux garçons dont l’un est séropositif et l’autre pas, de voir ce que cela produit comme élément de perturbation, même au tout début d’une histoire. Et de montrer des garçons qui ont moins de 30 ans. Nous voulions aussi clairement assister à la naissance de l’amour et c’est pour cela que nous avons été particulièrement touchés par les deux acteurs. Ils étaient tous les deux inquiets de passer l’essai, ils ont vu chacun qu’ils étaient tombés sur un type charmant et ils ont su faire preuve de générosité.

JM: Il y a aussi une harmonie entre eux, quand ils sont dans les bras l’un de l’autre. Dans la vraie vie, les gens amoureux ne dégagent pas forcément cette harmonie. On est au cinéma quand même!

Qu’est-ce qui a changé dans votre façon de travailler? OD: Ce qui a changé c’est dans les tous premiers temps, entre Jeanne et le garçon formidable et Ma Vraie Vie à Rouen. Le temps de ces trois films a permis à Jacques de prendre plus d’assurance sur le tournage. Pour l’anecdote, Jacques a fait le script sur le tournage de Théo et Hugo!

JM: C’était jouable puisqu’il n’y avait qu’un seul costume. Ils sont nus puis ils sont habillés!

OD: Je crois que je lis mieux les scénarios qu’avant. Sur ce projet-là, le temps réel est un allié énorme sur l’écriture parce qu’on pouvait répéter.

JM: Depuis L’Arbre et la forêt, on a de beaux débuts. Ça ne fait que deux films, mais je suis content de nos débuts de film.

*Le début du scénario du film est consultable sur le site de la revue Vacarme.