Journaliste indépendante, Marie-Pierre Bourgeois vient de publier aux éditions du moment son enquête sur l’homosexualité au Front national, Rose Marine. Cette diplômée d’EHESS, de SciencesPo et de la Sorbonne dont les sujets de prédilection sont les droites et l’enseignement supérieur, nous a accordé un grand entretien sur les coulisses de l’écriture de ce livre passionnant, dans laquelle elle livre une analyse très pertinente de la mutation du parti de Marine Le Pen, à un an de la prochaine présidentielle.

Pourquoi avoir abordé ce sujet de l’homosexualité au Front national? Pour plusieurs raisons. D’abord parce que quand je lisais des articles là-dessus, c’était très souvent des portraits, c’était Sébastien Chenu, c’était Florian Philippot, Julien Odoul, toujours des trajectoires individuelles. On n’essayait jamais de remettre ça dans un grand contexte. J’avais envie de voir s’il y avait un vrai sujet derrière, quelque chose de plus profond, quelque chose dans les racines du Front National. Ça, c’est la raison personnelle. C’est aussi un livre qui est né de la «Manif pour tous», quand on a vu presque toute l’extrême-droite dans la rue, à l’exception très notable de Marine Le Pen et de Florian Philippot. C’est également là que l’on a vu émerger Marion Maréchal-Le Pen, qui s’est construite médiatiquement et politiquement. Les premières tensions politiques entre la tante et la nièce se sont faites à partir de la question homosexuelle. Je trouvais ça très intéressant pour un parti qui se présente désormais comme moderne, qui a essayé de se débarrasser de ses oripeaux antisémites, d’essayer maintenant de se débarrasser de ce soupçon d’homophobie. La question homosexuelle est marqueur de modernité au FN.

portrait de chenu dans lexpress mars 2016

Portrait de Sébastien Chenu publié dans L’Express en mars 2016.

La conclusion du livre, c’est finalement que l’homosexualité fait partie d’une stratégie plus vaste de dédiabolisation. Oui, et c’est aussi révélateur d’une mue au forceps. À Nanterre, au siège avec les cadres, l’homosexualité est plutôt bien acceptée. Elle est tolérée et elle est même parfois un facteur de promotion dans le parti. Mais on voit que sur le terrain, dans les fédérations, c’est plus compliqué. Finalement, il y a ce vieux parti qui est en train de mourir, mais qui est toujours là. Et dans le même temps, il y a ce nouveau parti qui est en train de naître. La question homosexuelle est le révélateur d’un parti qui essaie de se trouver. Cela crée beaucoup de tensions, de crispations au sein d’un parti qui se voudrait plus contemporain mais qui reste ancré dans ses racines d’extrême droite.

Il y a deux grandes tendances représentées par Marion Maréchal-Le Pen d’un côté, et Florian Philippot de l’autre. Cela pourrait créer un déséquilibre, fragiliser le parti… et pourtant ça fonctionne. Comment vous l’expliquez? Pour l’instant, ça fonctionne. Il faut bien garder en tête que l’apparition des courants au FN, c’est un phénomène très récent. Avant, il y avait une ligne, celle de Jean-Marie Le Pen et point. Quand Jean-Marie Le Pen décidait, aucune tête ne dépassait. L’émergence des courants est liée à l’arrivée à la présidence de Marine Le Pen. Elle se situe aujourd’hui sur une ligne de crête en arrivant à faire le point d’équilibre entre une ligne nationale-idenditaire et une tendance nationale-étatiste. Mais cette position ne tient que tant que le parti engrange des victoires. Sans vouloir faire de la politique-fiction, si Marine Le Pen n’est pas au second tour en 2017, ou si elle est au second tour mais qu’elle ne fait pas mieux que son père en 2002, ça va être plus compliqué. Aujourd’hui, Marine Le Pen arrive à contenter la vieille garde avec Marion Maréchal-Le Pen, et les jeunes qui arrivent avec Florian Philippot, c’est assez malin de sa part finalement. Elle ménage la chèvre et le chou. Mais si le parti est en difficulté, ça va être compliqué de faire cohabiter ses deux lignes.

Au FN, on n’a jamais hésité à sacrifier les lieutenants si nécessaire. Pourra-t-elle sacrifier Florian Philippot, vu qu’ils sont extrêmement proches?

Ce n’est pas sûr. Mais si c’est la ligne «marioniste» qui gagne, c’est possible qu’il y ait un ménage dans le parti et que l’entourage homosexuel de Marine Le Pen ne soit plus le bienvenu.

Pensez-vous que le thème du mariage pour tous et de son abrogation va être utilisé par Marine Le Pen en 2017? Ça dépend de plusieurs choses. Pendant les régionales, la «Manif pour tous» a fait un tour de France de tous les candidats pour les interroger sur leurs positions sociétales. J’ai cru comprendre qu’elle devrait le refaire pour 2017. Mais je doute que Marine Le Pen se rende à ce rendez-vous. Aux régionales, elle avait envoyé le numéro 2 de sa liste Nord-Pas-de-Calais-Picardie, inconnu du grand public [Eric Dillies, ndlr]. Ça montrait son peu de cas pour le sujet. Je doute qu’elle ait envie de se réapproprier ce sujet.

Selon vous, c’était une bonne stratégie de ne pas se prononcer pendant les débats sur le mariage pour tous? 

Pendant les débats sur le mariage pour tous, entre une gauche aux abonnés absents et une droite très dure, Marine Le Pen apparaissait finalement comme une position médiane. Elle a pu rallier beaucoup de gens qui étaient perdus sur ce sujet.

Marion Maréchal-Le Pen et elle se sont divisées de façon intelligente les rôles: l’une va défiler, l’autre tient la position. Il y avait un risque que ça se passe mal, de se fâcher avec la frange traditionaliste et finalement, elle a plutôt bien joué. La droite ne devrait pas non plus revenir sur le mariage pour tous, plus personne parmi les candidats susceptibles de gagner la primaire ne parle d’abrogation. En 2017, pour moi ce sera un non-sujet, même si la «Manif pour tous» risque de tenter à nouveau de montrer les muscles.

bruno gollnisch - marion marechal le pen manif pour tous octobre 2014
Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen
lors de la mobilisation de la «Manif pour tous» en octobre 2014 (source: Facebook)

Revenons sur le livre. Est-ce que c’est difficile d’enquêter sur le FN, et surtout, est-ce que c’est difficile d’enquêter au FN sur un sujet comme l’homosexualité? Ma réponse va être assez contrastée, puisque c’est à la fois compliqué et en même temps assez simple. Je n’ai pas réussi à avoir Marine Le Pen, ni Florian Philippot ni Marion Maréchal-Le Pen, et c’est intéressant car ça dénote un certain embarras alors qu’ils aiment tous les trois parler aux médias. Mais chacun de leurs entourages ont bien voulu me parler, chacun avait envie de vider sa besace, comme Louis Aliot, Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch. C’est quand même un sujet qui travaille tous les esprits, y compris les entourages de ceux qui n’ont pas voulu me parler.

Je n’ai pas eu tant de difficultés, beaucoup de gens m’ont dit «c’est un vrai sujet mais personne n’a envie d’en parler, c’est trop délicat».

Alors oui, c’est délicat parce qu’on semble aller sur un terrain intime mais c’est en réalité un sujet éminemment politique. Parler en off a permis de libérer beaucoup de membres du FN qui souhaitaient en discuter tout en étant très embarrassés.

Comment avez-vous sélectionné les personnes avec qui vous avez mené des entretiens? J’ai commencé par faire parler les «petites mains», les personnes à qui on ne pose pas de questions, mais qui sont souvent les plus frustrées et qui voient et entendent beaucoup de choses. Les militants c’est très intéressant, car entre les militants parisiens et les militants en région, il y a vraiment deux mondes très différents. Très vite, j’ai pu déceler les tensions entre les discours du siège et les régions. Ensuite, je suis montée en grade dans l’appareil pour rencontrer celles et ceux qui comptent. J’avais envie de commencer par le terrain, voir comment les gens engagés au quotidien le vivent. Tout ceux qui m’ont parlé étaient très heureux de le faire. J’aurais pu ouvrir le micro et laisser parler pendant une heure sans poser de questions.

Les gens comme Sébastien Chenu, qui font partie de la nouvelle génération, aiment bien les médias. Lui m’a répondu dans les cinq secondes pour me dire «ok quand est ce qu’on se voit?». Julien Odoul, c’est pareil. Ils ont envie d’être dans les médias, et ils ont envie d’en parler.

Il n’y a pas eu de méfiance à votre égard? Parmi les gens qui m’ont parlé, je n’en ai pas senti. Les personnes qui ne m’ont pas parlé n’ont tout simplement pas répondu à mes messages, comme Florian Philippot par exemple. Je n’ai eu aucun «non» direct, à une exception près. Steeve Briois, ne m’a pas répondu non plus. Je pense que Florian Philippot a «verrouillé» son entourage proche, car parmi ses lieutenants, David Masson-Weyl, Joffrey Bollé, Alois Navarro, aucun n’a voulu me répondre. Je n’étais pas surprise. Florian Philippot s’est fait outer contre son gré dans Closer, c’est quelqu’un qui est assez discret sur sa vie privée donc il n’avait pas envie d’en parler. Par ailleurs, il sait très bien que son entourage crée beaucoup de tensions au parti, il n’avait pas envie de remettre une pièce dans le juke box. Florian Philippot n’est pas le seul à caser ses proches: ça se fait dans tous les partis politiques. Mais lui case des proches qui sont souvent jeunes, souvent homosexuels, et ça c’est particulier dans un parti qui reste encore précautionneux sur les questions sociétales. S’il plaçait ses lieutenants avec un autre critère, purement amicaux, comme tout le monde dans la vie politique, ça coincerait moins.

Closer Philippot

Comment s’est posée la question de l’outing en écrivant le livre? J’ai décidé de parler de l’orientation sexuelle des membres du Front national quand celle-ci était connue. Il y a des gens dont j’ai appris l’homosexualité en préparant le livre, mais j’ai choisi de ne pas le mettre. C’est un choix personnel. Florian Philippot, même si c’était un outing, c’est devenu une information publique et à partir de ce moment-là, un fait politique que je pouvais reprendre dans le livre. Avant lui, il y avait aussi Steeve Briois et une deuxième personne, dans le livre d’Octave Nitkowski, Le Front national des villes et le Front national des champs. Ce qui est intéressant dans leur cas, ce qu’ils avaient porté plainte et que le tribunal a statué que l’on pouvait outer quelqu’un quand cette personne était connue nationalement. C’est le cas de Steeve Briois. Mais pas le cas de la deuxième personne, connue localement.

Avez-vous aussi fait ce choix pour vous éviter d’éventuels démêlés avec la justice? M’attirer des ennuis en outant quelqu’un pouvait aussi faire beaucoup de bruit et donc faire beaucoup de publicité autour du livre! Alors c’était plutôt une question d’éthique personnelle.

Vous évoquez en outre l’hétérosexisme au sein du FN dans le livre. Il y a une bienveillance sur l’homosexualité, quand elle est silencieuse et pas dans une logique politique de revendications des droits. C’est ce qui a fait réagir à l’arrivée de Sébastien Chenu au FN, il était dans cette démarche quand il a co-fondé GayLib à l’UMP pour faire avancer les droits LGBT. Lui explique qu’il n’a jamais été un militant communautariste, qu’il est très pragmatique, qu’il voulait simplement l’égalité des droits, mais ça a beaucoup gêné.

On apprend d’ailleurs que Sébastien Chenu a toqué à la porte du PS avant de se retrouver au FN. Le cas Sébastien Chenu est très intéressant. Il a ce parcours personnel qui est assez opportuniste, mais en même temps, il dit aussi quelque chose de l’époque: Sébastien Chenu, c’est une sacrée prise de guerre pour Marine Le Pen parce que s’il était inconnu du grand public, il connaissait très bien les réseaux de droite, il a travaillé avec Christine Lagarde par exemple. En le débauchant, Marine Le Pen fait un clin d’oeil à l’électorat homosexuel de droite.

Il y a un vrai symbole derrière Sébastien Chenu, il reflète la droitisation de la communauté homosexuelle qui regarde avec intérêt, voire avec un bulletin dans l’urne, le Front national.

Le livre parle beaucoup des gays au FN, quid des lesbiennes? Au-delà de la question des lesbiennes, c’est aussi la question des femmes au FN qui se pose. Marion Maréchal-Le Pen et Marine Le Pen, c’est l’arbre qui cache la forêt, il y a extrêmement peu de femmes au FN. Quand on regarde l’organigramme, les femmes sont au poste de secrétariat, à la communication. Dans le bureau de Florian Philippot, il n’y a que trois femmes dont une à un poste subalterne et onze hommes. C’est un parti qui reste extrêmement masculin. Sur la question du féminisme, le parti est assez gêné. Dans son autobiographie, Marine Le Pen se déclare comme «quasi féministe», ce qui est important dans la phrase étant le «quasi». Marine Le Pen, c’est une femme qui a divorcé deux fois, qui a élevé ses trois enfants en partie seule, c’est une femme qui est dans le monde contemporain. Mais il y a aussi les déclarations de Marion Maréchal-Le Pen très dures sur la question du Planning familial. Finalement, c’est dur d’être une femme au parti aujourd’hui, et ça l’est encore plus quand on est lesbienne. À ma connaissance, il n’y a pas de lesbiennes out, à l’exception de Vénussia Myrtil. Et ça lui a causé beaucoup de problèmes en interne.

En province aujourd’hui, c’est difficile d’être homosexuel et de monter dans le FN. C’est un postulat encore plus vrai si vous êtes une femme homosexuelle.

Dans le livre, je donne l’exemple d’un couple de femmes de l’agglomération lyonnaise, qui a très vite compris qu’elle n’étaient pas les bienvenues dans une fédération très conservatrice, longtemps dirigée par Bruno Gollnisch.

Rose Marine – enquête sur le FN et l’homosexualité
de Marie-Pierre Bourgeois aux éditions du Moment
224 p., 16,50€.