Il y a deux ans, le grand public découvrait l’histoire incroyable d’Alan Turing, un mathématicien britannique, dont les recherches durant la Seconde Guerre mondiale ont permis de casser le code secret de l’armée allemande. Cette découverte a eu pour conséquence de donner un temps d’avance aux Alliés et beaucoup estiment que la guerre aurait pu durer deux ans de plus sans cette découverte. Alan Turing était gay et dans les années 50, il faut condamné à la castration chimique et fut retrouvé mort en 1954.  Ce n’est qu’en 2013 que la Reine le gracie définitivement.

D’Allemagne nous vient aujourd’hui l’histoire d’un héros, lui aussi longtemps méconnu, Fritz Bauer, né de parents juifs en 1903 à Stuttgart. Le film de Lars Kraume, en salles le 13 avril, se concentre sur la période de la fin des années 50, durant laquelle Fritz Bauer a un rôle de premier plan dans la traque et l’arrestation en Argentine d’Adolf Eichman, un des grands organisateurs de l’extermination des juifs d’Europe. Mais Fritz Bauer montre aussi comment les autorités allemandes se sont évertuées à mettre des bâtons dans les roues de ce procureur général anticonformiste, juif et homosexuel. Pour Yagg, Lars Kraume rappelle pourquoi ce personnage est si peu connu en Allemagne et comment l’homosexualité est devenue un élément central de son film.

Pourquoi avez-vous voulu raconter cette histoire ? Tout est parti du livre d’Olivier Guez, le coscénariste du film, L’Impossible Retour, sur le retour des Juifs en Allemagne après 1945. Dans ce livre, il évoque aussi la période des Procès d’Auschwitz dans les années 60 et comment ces procès ont modifié l’état d’esprit des Allemands. C’était la première fois que j’entendais parler de Fritz Bauer, qui a organisé ces procès, bien que j’ai été élevé à Francfort, là où ce procureur général travaillait. Il est une figure très importante pour le développement de la démocratie en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale mais quand il est mort en 1968, beaucoup de gens étaient soulagés de voir disparaître « l’homme antipathique ».

Ce que souligne remarquablement votre film, c’est qu’à la fin des années 50, l’Allemagne voulait oublier cette période de la déportation et de l’extermination des Juifs. Pourquoi est-ce important de raconter ces événements maintenant ? Il sera toujours important de raconter cette période, ce ne serait pas une bonne idée d’arrêter. Les gens savent désormais que Adolf Eichman, un des personnage clés de la Solution finale, se cachait en Argentine mais peu savent que c’est Fritz Bauer, cet homme humble, courageux qui a contribué à le faire capturer. Fritz Bauer est un héros très humain et rare.

Pourquoi l’homosexualité est-elle devenue un des éléments importants de l’intrigue ? Quand nous avons lu des biographies, il y avait ces rumeurs sur le fait qu’il était gay. Une des sources était l’accusation d’avoir eu des relations avec des hommes prostitués lorsqu’il vivait au Danemark. Dans les premiers temps, nous n’avions pas inclus cet élément, le film ne retraçait que les aspects politiques. Puis, il y a eu cette grande exposition au Musée juif de Francfort, réalisée avec l’Institut Fritz Bauer où l’on parlait ouvertement de son homosexualité. C’était important de caractériser son personnage. Et il ne faut pas oublier que le paragraphe 175 qui criminalisait les rapports homosexuels, est resté après la guerre malgré le fait que les nazis ont déporté des homos et les ont tué. Cette législation est restée en place jusqu’en 1994. Les gens pensaient, comme les nazis, que les homos étaient une menace pour la société et devaient aller en prison.

Comment avez-vous choisi l’acteur principal, Burghart Klaussner, que l’on avait pu voir notamment dans « Le Ruban blanc », de Michael Haneke en 2009 ? Je l’ai vu le premier au casting et j’ai tout de suite su que c’était lui. Il porte le film.

Pour les aspects gays de l’histoire, comme ce bar le Cockett, comment avez-vous travaillé ? Je ne sais pas si le Cockett a été un bar fréquenté par des homos, mais la décoration de ce bar de Cologne n’a pas changé depuis 1954 ! La recherche s’est appuyée sur une grande exposition qui avait eu lieu à Hambourg sur la vie homosexuelle en Allemagne entre le Troisième Reich et 1994.

Quel est l’héritage de Fritz Bauer, a-t-il enfin la place qu’il mérite en Allemagne ? Nous avons commencé à écrire il y a quatre ans et très peu de gens de ma génération le connaissaient. Mais aujourd’hui, il y a eu d’autres livres et d’autres films, comme Le Labyrinthe du silence, et son nom est mieux connu. C’est un des rares héros allemands contre l’oubli des crimes nazis et un grand soutien de la sociale démocratie. Je pense qu’il devrait être mieux considéré.

Sur la partie plus cinématographique de votre film, aviez-vous des références ? Le drame politique est un genre que j’apprécie particulièrement. J’aime beaucoup les films politiques de George Clooney, comme Good Night and Good Luck. Avec mon chef opérateur, nous avons décidé que la caméra serait là pour capter ce qui se passe, qu’elle serait toujours à une certaine distance des personnages. Une approche très classique.
Quelle a été la réaction des Allemands et de la communauté gay ?
Le film a été un gros succès en Allemagne. Une des raisons du succès est que Heinrich-Georg Kloster, l’un des plus grands propriétaires de salles de cinéma en Allemagne, qui est gay, a beaucoup aimé le film et a eu une démarche presque militante en le programmant partout en Allemagne. C’est génial car pour ce genre de films, il faut des programmateurs qui les défendent.

« Fritz Bauer, un héros allemand », de Lars Kraume, en salles le 13 avril.