L’enfant, c’est Ian Brossat ; l’espion, c’est « Saba », son grand-père. De son vrai nom Marcus Klingberg, ce dernier est condamné en 1983 par Israël, où il est un savant haut placé, à 20 ans de prison pour avoir transmis pendant 30 ans des secrets technologiques à l’URSS. Ian Brossat a alors trois ans. Sa mère lui dit que son grand-père a des problèmes aux jambes et qu’il est à l’hôpital. En réalité, une prison de Tel Aviv, où il est gardé dans le plus strict anonymat. Si la famille mentionne publiquement où est détenu Marcus Klingberg, alias Marek, et pourquoi il l’est, elle perdra son droit de visite.

VISITES A TEL AVIV
Ian Brossat grandit au rythme des visites à Tel Aviv, accompagné de sa mère et de sa grand-mère, «Baba». Au fil du temps, on lui dit la vérité. Et son grand-père, via des petits bouts de papiers glissés discrètement en fin de visite, raconte lui aussi peu à peu son histoire. Celle d’un adolescent juif polonais, petit fils de rabbin, qui, peu avant l’invasion allemande, est sauvé d’une agression par des étudiants communistes. Une fois la Pologne envahie et le génocide enclenché, il parvient à s’enfuir en URSS, où il fait ensuite carrière au sein de l’Armée Rouge. Revenu en Pologne après la guerre, il constate que son ancienne maison est occupée par une autre famille. Par la porte, il aperçoit même le couvre-lit multicolore de ses parents, qui trône sur le canapé. Il rencontre Wanda, une jeune polonaise au caractère bien trempé. Elle veut fuir la Pologne, ce pays «qui sent la mort» comme elle dit. Ce sera d’abord la Suède, puis Israël, peu après sa création. C’est là que Marcus va devenir un savant renommé et gravir peu à peu les échelons, jusqu’à travailler sur un sujet hautement sensible: le développement d’armes biologiques. Il est un jour contacté par un homme de l’ambassade de l’Union soviétique. Par fidélité au pays qui l’a accueilli au moment de la guerre, il  va trahir son nouveau pays et transmettre des informations régulièrement aux soviétiques, refusant toujours d’être payé pour cela.

«Cette histoire, je voulais la raconter depuis longtemps, parce que j’ai longtemps dû la cacher», indique celui qui est actuellement adjoint à la mairie de Paris, chargé du logement.  D’autant que ses adversaires politiques en ont fait une arme: «La droite a ressorti cette histoire comme un argument contre moi, explique-t-il. Claude Goasguen [maire du XVIè arrondissement] l’a même fait quelques jours après la mort de mon grand-père.

C’est absurde. On n’est pas responsable des actes de ses parents ou de ses grand-parents. Et si cette histoire a ses ombres et ses lumières, je n’ai pas honte de lui.»

«J’avais envie d’assumer. Il faut toujours assumer ce que l’on est». Assumer, le mot revient souvent dans sa bouche. Alors, pour joindre l’acte à la parole, il écrit un livre: L’espion et l’enfant (Flammarion).

Au fil des pages, Ian Brossat note régulièrement le goût de son grand-père pour les honneurs et les distinctions, autant de pieds de nez au destin qui aurait pu lui faire subir le même sort que tant d’autres juifs. Était-il heureux que son petit-fils devienne adjoint au maire de la capitale française? «Oui, concède Ian Brossat, mais il aurait préféré que je sois chercheur. » Lui assure qu’il n’a jamais été motivé par les décorations et les titres. «Plutôt par l’envie d’être utile, ou la reconnaissance, celle d’une famille qui n’arrivait pas à se loger et pour qui on a trouvé une solution, par exemple», reconnaît-il.

A l’adolescence, Ian est un élève brillant. A chaque visite en prison, son grand-père veut d’ailleurs tout connaître de son dernier bulletin de notes. Il s’oriente vers Normales Sup. Il est reçu («dans les derniers», précise-t-il) et part s’installer à Lyon. Le journalisme l’attire, mais, après avoir complété Normales Sup, la perspective de passer par la section journalisme de Sciences Po le rebute. Il sera donc enseignant, en région parisienne.

VIE POLITIQUE
Engagé au Parti Communiste, il est élu pour la première fois en 2008, au second mandat de Bertrand Delanoë, pour qui il conserve beaucoup de respect. «Il a énormément fait pour Paris. Il faut se souvenir de ce qu’était Paris avant qu’il devienne maire. On ne parlait quasiment de la ville que dans les pages faits divers», note-t-il.

Il mène la campagne des municipales 2014 aux côtés d’Anne Hidalgo et, en tant que président du groupe communiste au Conseil de Paris, passe un accord électoral avec elle, au grand dam d’une partie du Front de Gauche qui à l’époque ne veut plus s’allier aux socialistes. Lorsque l’ancienne première adjointe de Bertrand Delanoë est élue, il devient son adjoint au logement. Un sujet qui lui convient: «C’est le premier problème des Parisiens. La gauche est aussi attendue là-dessus. Cela pose une question fondamentale: qui a le droit d’habiter Paris?»

Son engagement à gauche est-il hérité de sa famille? Ses grand-parents étaient communistes, sa mère est proche de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Difficile à dire, pour l’élu: «Mon grand-père était communiste, mais il n’avait pas de dogme, ce n’était pas un idéologue. Il n’avait pas lu Marx. Il était communiste par rencontre. Le fait d’avoir été moi-même confronté à l’humiliation et au mépris m’a ouvert à la souffrance des autres.»

En plus du secret qui entoure l’histoire de son grand-père, Ian s’aperçoit en grandissant qu’il va vivre – au moins pour un temps, avec un autre secret: il aime les hommes. Dans L’espion et l’enfant, il raconte que sa mère n’a pas très bien vécu la nouvelle et que c’est son grand-père qui a permis d’arrondir les angles. «Cela a contribué à l’affection que j’avais pour lui», ajoute-t-il.

Pour ce qui est de la vie publique, il a fait son coming-out sur Yagg lors d’un chat avec les internautes, le 22 mars 2011. Il n’est pas le seul adjoint ouvertement gay à Paris, mais il connaît d’autres élus qui n’osent pas ou qui refusent de franchir le pas:

«A chaque fois que j’en parle avec eux, c’est le même argument qui revient: la vie privée. C’est un argument de faux-cul. Beaucoup d’élus hétéros parlent de leur famille ou posent dans les magazines avec sans que ça ne gêne personne. L’hétérosexualité peut être publique, mais l’homosexualité doit rester privée.»

«On gagne toujours à assumer. En le faisant, on prive les adversaires d’un argument contre soi», martèle-t-il.

ENGAGEMENT SUR LES QUESTIONS LGBT
Lors du même chat sur Yagg, un internaute lui demande s’il pourrait faire quelque chose pour honorer la mémoire de Bruno Lenoir et Jean Diot, les deux derniers hommes à avoir été exécutés en France pour homosexualité. L’idée lui plaît. Il fait passer un vœu au Conseil de Paris sur le sujet, puis la plaque est inaugurée, en octobre 2014, rue Montorgueil, à l’endroit où les deux hommes ont été arrêtés (Lire Anne Hidalgo a dévoilé une plaque en mémoire de Bruno Lenoir et Jean Diot).

Ce jour-là, on le voit très ému. «C’est émouvant de voir comment une idée peut se matérialiser. Et puis je suis chargé de ces questions au Parti Communiste. Je ne fais pas de différence entre l’homme que je suis tous les jours et l’élu.» Cela lui vaut d’être comme d’autres régulièrement insulté sur les réseaux sociaux. «J’ai porté plainte contre une personne, qui m’a ensuite écrit un courrier hallucinant car il était scandalisé d’avoir été entendu par la police et mis en examen» (Lire Insultes homophobes: Ian Brossat reçoit le soutien de son groupe au Conseil de Paris et du maire du IVe arrondissement). L’audience n’a pas encore été fixée.

Au logement à Paris, il peut également agir sur les questions LGBT.  «Je réfléchis à la création d’un centre d’hébergement pour les jeunes LGBT.», nous apprend-il. Le centre en question s’appuierait sur des structures déjà existantes telles que Le Refuge. Il insiste cependant: ce n’est encore qu’un projet.

Il se marie avec Brice, le compagnon qu’il a rencontré lors de ses études à Lyon, à l’été 2013. «Saba», arrivé à Paris en 2003, est là.

Son grand père, Marcus Klingberg a raconté son histoire dans un livre intitulé Le Dernier Espion. Lorsque Ian Brossat lui a appris qu’il allait lui aussi écrire son propre livre, il lui a rétorqué: «Mais qu’est ce que tu as à dire de plus  que ce qu’il y a dans le mien?». Il n’aura pas eu la réponse. Il s’est éteint en novembre 2015, quelques semaines avant la sortie de L’Espion et l’enfant. Il a fini ses jours entouré de sa famille, à regarder la télé russe.

«Ce qui m’a toujours bouleversé, c’est l’effort qu’il faisait pour créer une relation banale dans des circonstances exceptionnelles.», résume Ian Brossat. Cela valait bien un livre et cela vaut bien, assurément, d’être assumé.

IAN BROSSAT EN 5 DATES

Ian Brossat bureau

1980: Naissance de Ian Brossat

1983: Son grand-père, Marcus Klingberg est condamné à 20 ans de prison en Israël.

2003: Après cinq ans de résidence surveillée à Tel Aviv, Marcus Klingberg arrive à Paris.

2008: Ian Brossat est élu pour la première fois au Conseil de Paris. Il est réélu en 2014.

2016: Sortie de L’Espion et l’enfant (Flammarion)