Didier Roth-Bettoni, auteur d’un livre encyclopédique, L’Homosexualité au cinéma, analyse dans Différent! le film de Philippe Vallois sorti en 1979, Nous étions un seul homme, avec Serge Avédikian et Piotr Stanislas. Nous l’avons interviewé sur cet ovni du cinéma gay et du cinéma français tout court.

L’histoire de Nous étions un seul homme se passe en 1943 dans les Landes, dans la France occupée et présente la rencontre entre un soldat allemand déserteur et un jeune paysan français un peu simplet. C’est aussi la naissance d’un amour et le film tranche par sa représentation directe de la sexualité entre hommes. Un choc pour l’époque. Trente six ans plus tard, le film, dont le DVD est joint au livre, n’a rien perdu de sa force et de sa poésie.

didier roth-bettoniQuelle place tient ce film de Philippe Vallois dans le cinéma gay français? À l’époque, il existe une mini vague de cinéma gay indépendant, avec beaucoup de courts métrages militants. Mais la représentation dominante de l’homosexualité est celle véhiculée par La Cage aux folles, immense succès en 1978, un an avant la sortie de Nous étions un seul homme. C’est le troisième long métrage de Philippe Vallois et ce film arrive avec beaucoup d’innocence, de fraicheur. Il ne répond ni aux codes des films militants, ni à ceux des films caricaturaux. Ce film représente l’homosexualité de façon naturelle, désinhibée, déproblématisée, dé-victimisée, une sorte d’évidence. Ça ne ressemble pas à ce qu’on a l’habitude de voir. L’homosexualité est là comme une sorte de fait acquis dès le début du film. C’est ce qui le rend extrêmement moderne parce que pendant très longtemps, aucun autre film ne va proposer cela et il va falloir attendre ces dernières années.  La démarche de Philippe Vallois est prémonitoire du cinéma de Xavier Dolan ou Céline Sciamma qui placent la question dans leurs films sans en faire une problématique.

Qui est Philippe Vallois à l’époque? C’est un cinéaste assez isolé, un franc-tireur. Il ne fait pas partie d’une des multiples chapelles du cinéma français, la Nouvelle Vague ou le cinéma réaliste. Dans le milieu gay, il ne fait pas partie des militants politiques qui s’engagent dans le cinéma.

Dans le livre, tu présentes aussi une sélection large des critiques de presse de l’époque où l’on peut voir que les journaux progressistes comme «Libération» ne sont pas forcément les plus positifs sur le film? Ce qui est très singulier, c’est que ce film a un écho dans la presse, alors que très souvent, les films gays rencontrent un silence assourdissant ou un mépris condescendant. Il y a deux ans, j’ai écrit un livre sur le film Sebastiane de Derek Jarman qui date de 1976. Ce qui m’avait frappé, c’est que la presse française avait totalement ignoré ce film. Pour Nous étions un seul homme, quelques grands journaux et quelques grandes plumes écrivent sur le film. On peut souvent y lire une forme de gêne par rapport à la façon dont le film montre l’homosexualité et les contorsions des journalistes qui soulignent les qualités et les défauts mais sans jamais dire clairement que ce qui les gêne c’est les scènes de sexe entre hommes.

Après ce film, qu’est-ce qu’a fait Philippe Vallois? Il va tourner une dizaine de films mais un seul, Haltéroflic, va sortir en salles, les autres uniquement en vidéo. Ça n’a jamais été facile pour lui de monter ses films, qui n’ont pas eu de vrai succès en salles. Et le cinéma français fonctionne beaucoup par réseau, par chapelle mais Vallois est étranger à ça et farouchement indépendant.

Tu dirais qu’il ressemble à Rémi Lange? Oui, dans sa démarche. Ce sont deux réalisateurs très singuliers, qui par leur mode de fonctionnement, leur univers et leur personnalité, ne peuvent pas appartenir à un groupe. Cela limite leur impact et leur reconnaissance. Avant Nous étions un seul homme, Vallois avait tourné Lamento, pour lequel il a essayé de se brider. C’est un film qui raconte une histoire d’amour hétéro, avec un scénario lambda et une production traditionnelle et c’est un ratage. Le film n’est pas sorti. Peut-être ne peut-il créer que dans cette forme de dénuement.

En 1978, il n’y avait pas eu beaucoup de films sur l’homosexualité. Quarante ans après, j’ai l’impression que le cinéma a un peu fait le tour de la question. Qu’est-ce qui pourrait donner envie de voir ce film? Ce film est assez proche de films très récents. Bien sûr, le film est de son époque mais c’est aussi un témoignage historique et ce qui le rend très moderne, c’est sa façon assez crue de représenter le corps masculin. Ce film permet de découvrir un cinéaste important et totalement inconnu. Et c’est un film qui tranche parce qu’il représente l’homosexualité durant la Seconde Guerre mondiale de façon très différente. Avant cela, les gays ou les lesbiennes sont dans le cinéma, en particulier les films italiens, toujours du côté des bourreaux. Et il va falloir attendre 25 ans après le film de Vallois pour que le thème de la déportation homosexuelle soit traitée à l’écran. Le film sort pas très longtemps après Une journée particulière d’Ettore Scola, qui lui aussi fait passer l’homosexuel du côté des victimes et pas des bourreaux. C’est un film très novateur aussi pour cela.

nous etions un seul homme philippe vallois«Différent!», de Didier Roth-Bettoni, collection Images, éditions Eros Onyx, 108 p. et un DVD du film, 23,50€.

 

Le 25 avril, Nous étions un seul homme sera projeté au cinéma Le Brady, à Paris, en présence de Philippe Vallois et de Didier Roth-Bettoni, dans le cadre du ciné-club LGBT Le 7e Genre, animé par Anne Delabre.