Les éditions du Moment publient ce jeudi 7 avril Rose Marine, une enquête de la journaliste Marie-Pierre Bourgeois sur le FN et l’homosexualité. Une thématique qui lui a permis d’analyser l’évolution plus globale d’un parti qui a, depuis l’accession de Marine Le Pen à sa présidence, entamé une mutation – souvent présentée comme une «dédiabolisation» dans les médias – aussi préoccupante que fascinante.

LE DOUBLE-JEU DE JEAN-MARIE LE PEN
Au-delà de la possible existence d’un «lobby gay» au sein du parti, question maintes fois posées ces dernières années, Marie-Pierre Bourgeois s’est aussi penchée sur le passé du Front national et de son emblématique co-fondateur Jean-Marie Le Pen: les rumeurs autour d’une relation avec André Labarrère, son amitié avec Maud Marin, une avocate trans, sa nostalgie de l’Allemagne nazie et son esthétique homoérotique, mais aussi les propos violemment homophobes proférés dans les médias. Oscillant entre une aversion de façade pour l’homosexualité et une ouverture d’esprit vis-à-vis des homosexuels de son entourage (à condition bien sûr qu’ils restent «discrets»), ce double-jeu prend un sens nouveau aujourd’hui. Désormais c’est Marion Maréchal Le Pen qui représente le meilleur atout du FN pour préserver la frange la plus conservatrice du parti, la première garde attachée à Jean-Marie Le Pen, celle qui n’a pas hésité à défiler contre le mariage pour tous. Mais pour fidéliser ceux et celles qui mettent pour la première fois le bulletin Front National dans l’urne, c’est sans conteste Florian Philippot, bras droit de Marine Le Pen et coqueluche des médias, qui lui permet aujourd’hui de maintenir cette nouvelle ouverture du Front national. De ces postures très différentes et de ces dissensions internes – car ces deux-là ne s’entendent guère – il apparait finalement que le FN peut trouver une capacité à rassembler.

HOMOPHOBIE ET HÉTÉROSEXISME
Peut-on dire d’un parti qu’il est homophobe, quand il compte dans ses rangs plusieurs cadres gays, dont Florian Philippot, outé en Une de Closer fin 2014, et qu’il s’est subtilement abstenu d’appeler à se joindre à la «Manif pour tous» en 2013? Sans nier les prises de position passées du parti, Marie-Pierre Bourgeois préfère qualifier le Front national actuel d’hétérosexiste. Citant le sociologue Éric Fassin, elle explique que «l’homophobie renvoie à un processus individuel, comme les propos homophobes de la vieille garde du FN, tandis que l’hétérosexisme évoque une logique d’inégalité entre les sexualités. Autrement dit, la tolérance à l’homosexualité ne veut pas dire que dans l’échelle des valeurs propre au FN elle est acceptée au même titre que l’hétérosexualité.» Le FN actuel réussit aujourd’hui un tour de force en parvenant à «ménager la chèvre et le chou», analyse-t-elle: «Le Front national accepte d’ouvrir grand les fenêtres et les portes aux homosexuels s’ils acceptent de se couler dans le moule du FN.»

«Il donne d’une main la lutte contre l’homophobie dans les quartiers, ce qu’il prend de l’autre: le refus de l’égalité pour tous.»

UNE TOLÉRANCE DE FAÇADE
Beaucoup n’ont pas voulu répondre aux questions de Marie-Pierre Bourgeois, mais parmi ceux qui ont accepté, on retrouve par exemple Sébastien Chenu, co-fondateur de GayLib passé avec grand bruit au Front national en décembre 2014, dont on apprend qu’il a jeté son dévolu sur le parti de Marine Le Pen seulement après avoir songé à tenter sa chance au PS en frappant à la porte de Bruno Julliard, Premier adjoint à la Maire de Paris. D’autres personnalités très visibles au FN ont répondu aux questions de la journaliste, comme Louis Aliot le compagnon de Marine Le Pen, ou encore Bruno Gollnisch, proche de Jean-Marie Le Pen, connu pour son opposition à Florian Philippot. C’est aussi en revenant sur la médiatisation de certains militant.e.s ouvertement homos, comme Vénussia Myrtil en 2010, Pierre Ducarne en 2014, que Marie-Pierre Bourgeois parvient à décrypter les crispations qui perdurent au sein du parti d’extrême-droite.

LA STRATÉGIE DE MARINE LE PEN
D’après l’auteure de Rose Marine, l’appel du pied à la communauté homosexuelle s’intégrerait dans une stratégie bien plus vaste destinée à rafler un électorat qui a toujours échappé au Front national: «les plus diplômés, les urbains, ceux qui se sentent porteurs de valeurs d’ouverture et de tolérance». Au vu des résultats des dernières élections – mais aussi au vu de l’évolution du vote de la communauté gay, cette manœuvre fonctionne, même si, comme le rappelle Marie-Pierre Bourgeois, le FN échoue encore et toujours au second tour, malgré des résultats parfois au-delà des espérances au premier tour. «Les ralliements qu’elle [Marine Le Pen] a su mettre en scène médiatiquement, ceux de Sébastien Chenu et de Julien Odoul (coverboy du magazine Têtu devenu cadre du FN, ndlr), la diversité de ses réseaux, ses discours à destination des gays montrent qu’elle a compris tout l’intérêt qu’elle pouvait tirer d’une diversification de son électorat» affirme Marie-Pierre Bourgeois. La présidentielle de 2017 nous confirmera ou non si cette stratégie s’avère enfin payante pour Marine Le Pen.

Rose Marine – enquête sur le FN et l’homosexualité
de Marie-Pierre Bourgeois aux éditions du Moment
224 p., 16,50€.