La sociologue et l’ourson sort demain, mercredi 6 avril, dans les salles de cinéma. Le documentaire, réalisé par Mathias Théry et Etienne Chaillou, raconte la bataille du mariage pour tous, notamment à travers les yeux de la sociologue Irène Théry. Un récit forcément un peu personnel, puisque Mathias Théry n’est autre que le fils de la chercheuse.

La grande originalité du film est qu’il est raconté en grande partie au moyen de marionnettes. Irène Théry est représentée par un ourson ; Christiane Taubira par un tigre à rayures ; les journalistes par des oiseaux… Le procédé confère une dimension à la fois ludique et touchante au documentaire.

Mathias Théry et Etienne Chaillou n’en sont pas à leur coup d’essai. Ils se sont connus sur les bancs de l’École Nationale Supérieures des Arts Décoratifs de Paris et travaillent ensemble depuis 10 ans sur des films qui ont pour dénominateur commun de « partir du réel », en utilisant souvent  le dessin animé, la photographie ou la peinture dans leurs oeuvres. Pour La sociologue et l’ourson, ils ont utilisés des marionnettes.

Nous les avons rencontrés deux jours avant la sortie du film, en plein marathon promo.
Mathias, aviez-vous déjà eu l’envie de faire un film sur votre mère avant d’arriver à ce film?

Mathias Théry: Non, pas du tout. L’idée était plutôt au contraire de dire « chacun sa vie ». Je ne voulais pas utiliser ma mère pour faire ma propre carrière. C’est vraiment le sujet qui nous a amenés à l’imaginer personnage du film. Mais c’est elle déjà qui a semé la graine.

Etienne Chaillou: Quelle graine? [rires]

MT: La graine du sujet… C’est en discutant avec elle que nous nous sommes dits qu’il y avait quelque chose à faire autour du sujet Mariage pour Tous et histoire de la famille. Ensuite, c’est nous deux et contre l’avis d’Irène qu’on l’a choisie comme personnage principal.

Justement, dans votre film elle s’inquiète de devenir l’héroïne du film…

EC: Nous avions une idée assez précise du rôle que nous voulions lui donner. Ce n’est pas un film sur elle, mais avec elle. Comme le Monsieur Loyal du cirque, qui introduit le sujet. Mais au final, son travail a pris beaucoup de place parce qu’on a senti une nécessité de mieux comprendre les enjeux de la loi quand le débat s’empêtrait. Sans elle, on n’aurait pas fait le film, sa participation en était la condition principale.

La sociologue et l'ourson vues d'en face grenoble

C’est la première fois que vous utilisez des marionnettes pour un film?

MT: Oui, on avait auparavant utilisé de dessin animé, de la peinture, des montages photos, mais la marionnette, c’était une première.

EC: Cela fait partie du plaisir aussi de la fabrication, d’apprendre une nouvelle technique et d’appréhender toutes les possibilités que cela offre.

Vous avez mis directement la main à la pâte?

EC: Beaucoup oui. Comme nous venons des arts plastiques, nous aimons mettre la main à la pâte. Nous avions un atelier commun. Quand l’idée des marionnettes a germé, nous avons fait des tests. Une fois qu’ils nous ont semblé concluants, nous avons monté une petite équipe de trois à cinq personnes pour nous épauler.

MT: nous avons d’abord tourné une séquence « étalon », qui est restée dans le film d’ailleurs, c’est la première partie où Irène raconte l’histoire du mariage de son arrière-grand-mère, de sa grand-mère et de sa mère. Dès que nous avons défini l’esthétique, nous avons pu faire des story-boards et travailler ensuite à toutes les autres séquences en marionnette.

Combien de temps avez-vous mis faire le film?

EC: Ce film a été fabriqué en deux temps. c’est d’abord un tournage documentaire, qui a pris le temps du débat du mariage pour tous, même un peu plus, globalement 10-11 mois. On passe sur les soucis de financement qui ont fait retarder le projet. Il a fallu environ 4 mois de tournage pour les marionnettes. 3 mois de préparation avant ça. Et je dirais 6 mois de montage. Tout ça se fait par petits bouts. Au total, c’est deux ans et demi de travail.

Aviez-vous des références pour le travail sur les marionnettes?

EC: Oui, une pièce de théâtre que Mathias n’avait pas vu, Les Essais d’après Montaigne, d’une compagnie québécoise, Le Sous-Marin Jaune. Je l’avais vue au festival de la marionnette de Charleville-Mézières. Cette esthétique nous a bien parlé. Raconter la vie de Montaigne – quelque chose qui n’est pas a priori drôle, en utilisant la marionnette et en allant chercher chez Montaigne ce qui nous parle aujourd’hui. Et puis c’était un peu le même esprit: on n’essaie pas de trop raffiner l’image, on va directement au propos. J’avais vu des documentaires sur des gamins qui jouent dans leur chambre, filmés à hauteur de gamin en voyant juste les mains et les poupées Barbie qui parlent. D’un seul coup on rentre dans un univers à partir de rien, avec juste des poupées.

Pourquoi ce sujet du mariage pour tous?

MT: Nous avons senti qu’on arrivait à un moment important de l’Histoire, qu’en France le moment de cette loi serait un moment marquant. Irène avait prévu que le débat se déporterait sur les familles homoparentales depuis longtemps. Elle nous avait incité à travailler là-dessus. Nous avons senti que c’était l’occasion aussi de faire un point sur la famille d’aujourd’hui, que ce débat sur le mariage serait aussi un moment historique qui nous obligerait à regarder ce qu’est devenue la famille moderne.

EC: Notre thématique souterraine, c’est essayer de raconter le changement. Le départ du projet : Irène nous avait raconté que la famille avait traversé une révolution depuis 40 ans. Qu’on avait complètement changé la manière de faire famille en France, et que c’est un sujet passionnant. Nous nous sommes pris de passion pour le sujet, et nous avons eu la chance de voir le temps se condenser, d’avoir le changement « sous les yeux ». Nous avons pu observer un changement des mentalités. Ce que les gens disaient au début était parfois totalement différent de ce qu’ils pensaient à la fin du débat.

Avez-vous été surpris de la tournure des débats?

EC: Oui, assez surpris. Nous ne pensions pas que cela prendrait de telles proportions. Les premières manifs, nous avons trouvé ça… démesuré.

MT: il y a plein de projets de loi dans l’année. Cela aurait pu être un projet parmi d’autres. Nous n’imaginions pas que cela deviendrait le sujet de débat numéro 1 du public français.

EC: Surtout qu’il y avait eu le pacs qui avait déjà déchaîné les passions, on s’était dit que c’était passé, que l’amour homosexuel était accepté. Irène nous avait dit: « attention ce n’est pas du tout ça le sujet, on va se focaliser sur les enfants cette année et vous allez voir, ça va bien débattre ». Nous avons été surpris… mais nous étions bien coachés!

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué?

EC: Je n’avais jamais vraiment réfléchi à la fabrication d’une loi. Cela m’a marqué de voir comment on en fabrique une et de voir à quel point c’est une histoire de volonté. S’il y a la volonté, les choses se font. S’il y a de l’opposition en face, les choses ne se font pas tout à fait. Ressentir comment la société peut façonner ses lois m’a vraiment marqué.
Nous avons toujours filmé les lieux de pouvoir en plan large, en montrant les coulisses, en essayant de passer par les petites portes, de montrer le passage d’un lieu à l’autre alors qu’à la télévision, on a toujours une image très découpée, où l’on voit le président de l’Assemblée Nationale sur son perchoir, l’Élysee, l’hémicycle vus depuis des axes qui sont toujours les mêmes. Ce qui fait que tu ne te représentes pas bien l’espace et du coup les lieux deviennent très abstraits. On était dans ces lieux – pour moi c’était la première fois, j’ai senti que la loi se faisait là et que c’était très concret.
Parmi les images intéressantes du film, il y a les images à l’Assemblée. Vous aviez l’autorisation de filmer?

MT: Oui mais très encadrés. Nous avons dû parfois un peu ruser. On avait envie de montrer l’espaces des lieux de pouvoirs, et pas uniquement les endroits où les journalistes ont d’ordinaire accès. Nous avons essayé de filmer ce qu’ils ne filmaient pas : par exemple à l’Elysée, nous étions autorisé à filmer le début du déjeuner [que l’on voit au début du documentaire] ou la porte d’entrée. Nous avons voulu filmer entre les deux, afin de rentrer vraiment dans l’Elysée. À l’Assemblée Nationale, on a le droit de filmer que depuis les tribunes de presse, en principe sur les côtés de l’hémicycle, pendant 15 minutes, il ne faut pas filmer le public, et filmer sans le son. Nous avons profité d’un moment d’inattention pour faire un plan qui part de la fenêtre de l’Assemblée, en passant par les marches de l’Assemblée et qui va jusqu’au discours historique de Christiane Taubira.

Vous montrez notamment le brouhaha qui règne dans l’hémicycle et qui n’est pas perceptible sur les images diffusées à la télé.

MT: On s’est pris une telle claque la première fois en voyant à quel point les gens hurlent ! On a découvert que ce sont des techniques: les députés savent que la télévision retransmet uniquement le son de l’orateur, et qu’en criant, on peut déstabiliser le discours de celui qui est à l’image sans qu’on en entende la cause.

Mathias, votre mère est assez controversée auprès des militants LGBT parce qu’elle était opposée au pacs. Dans le film vous évoquez son changement d’avis sur la GPA, mais avez-vous évoqué le pacs avec elle?

EC: Si je peux faire une correction dans la question, elle n’était pas contre le pacs, puisqu’elle a participé à sa rédaction. Elle nous a dit qu’elle s’est prononcée un an avant le pacs contre l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe. Et que cette opposition a été déformée.

MT: Elle a écrit un rapport dans le cadre de la fabrication du pacs, où elle proposait plus de droits que ceux qui ont été acceptés dans la loi. Elle s’est battue avec Elisabeth Guigou et Robert Badinter sur plusieurs points. Le fait qu’elle se soit prononcée contre le mariage a entraîné un amalgame. Elle a critiqué le pacs parce qu’il n’apportait pas assez de droits.

EC: On a évoqué la question avec Irène, et elle nous a dit qu’elle était contre le mariage à l’époque essentiellement pour des raisons juridiques. Parce que dans sa conception du mariage de l’époque – qui a changé depuis – c’était totalement impossible. Parce que pour elle, le mariage c’était l’institution par laquelle on donne un père a des enfants, comme on le raconte dans le film.

MT: Elle était disciple du Doyen Carbonnier, pour qui le mariage reposait sur la présomption de paternité. C’est un argument juridique. Elle dit qu’elle a trouvé des réponses depuis. Elle a changé, elle n’en a pas honte. Elle revendique ce changement, elle revendique même la possibilité de changer plus tard. Elle dit souvent qu’elle ne se souvient pas qu’on a tous changé. En 1990, si on avait demandé à la majorité des français ce qu’ils pensaient du mariage pour les couples de même sexe : tout le monde était contre, même beaucoup d’homos. Parce que ce n’était pas encore devenu concevable dans les esprits.

EC: En la filmant, elle était très préoccupée par ça. Elle était très consciente de la mauvaise interprétation possible de ses propos, qu’on voit sa posture dans le film, militant ardemment pour le mariage ouvert à tous, comme une volte-face. Ce n’est pas du tout ça. Le passage sur le changement où elle dit que « changer, ce n’est pas passer de l’erreur à la vérité » en parle d’ailleurs.

MT: On a lu des papiers très durs où il est écrit qu’elle retourne sa veste pour passer dans les médias, alors qu’on est face à quelqu’un qui s’engage corps et âme pour ses idées, pour l’idée de la justice qu’elle a. Elle donne sans compter. Si c’était uniquement pour se faire voir, elle ne bosserait pas autant.

EC: Pour l’avoir côtoyée, les défauts d’Irène Théry ne sont pas là, elle est très sincère dans son combat.

Ce documentaire a-t-il changé votre propre vision sur ces questions-là?

MT: Changer… Je ne sais pas si le terme est juste puisqu’on a découvert des choses qu’on ne connaissait pas. Si on nous avait interrogés avant, nous aurions sans doute dit des choses pas très réfléchies, surtout sur la PMA. J’ai appris qu’il est nécessaire de travailler un peu, d’aller voir les gens, de connaître la réalité de la loi pour se positionner. Maintenant, on peut se positionner en connaissance de cause.

Irène nous a appris une approche. Sur d’autres débats de société, je ferai différemment de ce qui a été beaucoup fait cette année-là : se précipiter à donner son avis parce qu’on connait un cas ou parce qu’on a vécu telle expérience. Pendant les débats, j’ai été frappé par Henri Guaino qui disait avoir grandi sans père et qui en faisait un argument. Il disait « j’ai souffert d’avoir perdu mon père, les enfants qui vivent dans des familles homoparentales vont connaître la même souffrance que moi puisqu’ils n’auront pas de père ». Mais cela n’a aucune commune mesure. Perdre un parent n’a rien à voir avec le fait d’avoir des parents qui les ont désiré, avec qui ils ont grandi.