Cela fait maintenant trois ans que le collectif VigiGender milite pour «informer les parents sur la diffusion du genre à l’École afin qu’ils puissent s’y opposer concrètement». Cela a commencé par des tracts à la sortie de certaines écoles pour s’opposer à la mise en place du programme des ABCD de l’égalité, qui fut finalement abandonné par le gouvernement quelques mois plus tard. À la rentrée 2014, cela s’est poursuivi par des tentatives de peser dans la balance à l’approche des élections des représentant.e.s de parents d’élèves. Aujourd’hui moins bruyant, le collectif VigiGender n’a pas abandonné ses actions pour autant. Début 2016, il a fait parvenir à des chef.fes d’établissements des livrets intitulés Le genre en images qui «attestent du militantisme pro-genre à l’école». L’objectif: mettre en garde contre «une minorité militante» d’enseignants et d’intervenants, grâce à des preuves selon lesquelles le «genre» est enseigné dans les classes. «Tous les documents présentés viennent de sources clairement identifiées», insiste le collectif au début du livret.

UN LIVRET TRANSPHOBE, HOMOPHOBE ET SEXISTE
Dans ce livret d’une cinquantaine de pages disponible en ligne, VigiGender continue sa campagne de désinformation et de manipulation des faits pour diffuser ses attaques contre l’Éducation nationale: confusion quasi assumée entre identité de genre et orientation sexuelle (qui s’apparente selon le livret à une «vision extrême du genre»), propos homophobes et transphobes, dénonciation de toute forme de sensibilisation à l’égalité entre les genres et de déconstruction des stéréotypes. Selon VigiGender, l’égalité homme-femme, la lutte contre les stéréotypes sexués, la lutte contre l’homophobie (et les «LGBTphobies») font partie d’un discours officiel qui dissimule sciemment d’autres desseins:

livret vigigender extrait

Rapidement l’influence des lobbies «des féministes radicales et des LGBT» et «progenre» est pointée du doigt, et ces lobbies seraient actifs à l’ONU, dans les instances européennes, ainsi qu’à l’OMS. Le livret critique aussi Tomber la culotte, la brochure de santé sexuelle adressée aux femmes, «financée par l’Inpes = vos impôts», des événements comme la Queer Week qui se tient chaque année à Sciences Po, ou encore les programmes scolaires. VigiGender rappelle aussi que plusieurs associations comme SOS homophobie, Contact, ou Le MAG Jeunes LGBT interviennent en milieu scolaire.

AU MOINS 800 ÉTABLISSEMENTS TOUCHÉS
Qui a reçu le fameux livret? Des directeurs et directrices d’établissements scolaires dans plusieurs départements en France. Contacté par Yagg, VigiGender n’a pas répondu à nos questions concernant le nombre exact de brochures. On sait qu’à ce jour, le livret en question aurait été envoyé dans 800 écoles de l’Ile-de-France, selon un tweet de VigiGender. Mais l’envoi ne s’est pas limité à la région parisienne. Début mars, une twittos a partagé sur son compte les photos du livret reçu par son compagnon, directeur d’un établissement dans le Puy-de-Dôme.

Auprès de Yagg, Cécile Ropiteaux du secteur Droits et Libertés du SNUipp, syndicat enseignant affilié à la FSU, affirme avoir été informée de la diffusion de cette brochure début février. «Des collègues nous ont averti que le livret imprimé avait été envoyé dans toutes les écoles parisiennes. Au niveau des enseignant.e.s comme des directeurs/trices, on a observé une réaction très saine et automatique qui a été de faire remonter l’information.»

«Du côté du SNUipp, nous avons communiqué via une circulaire interne pour rappeler quelques éléments d’argumentaires sur la pseudo “théorie du genre” et faire comprendre qui se trouve derrière ces collectifs VigiGender, à savoir la Manif pour tous.»

Extrait de la circulaire interne du SNUipp:

extrait circulaire snuipp

L’ensemble des sections départementales du SNUipp-FSU ont été aussi averties, mais quand nous lui parlons de l’envoi de ces mêmes livrets bien au-delà de l’Ile-de-France, Cécile Ropiteaux déplore de ne pas en avoir été informée. La diffusion du livret serait-elle plus importante qu’il n’y parait?

LA QUESTION DU FINANCEMENT
Cécile Ropiteaux s’interroge en outre sur les moyens financiers nécessaires à l’envoi d’un livret de 50 pages en format A5 dans tant d’écoles. Sur Twitter, VigiGender n’a pas hésité à poster quelques photos des cartons remplis, laissant voir un nombre très important de brochures.

Au dos du document, il est écrit que le livret est «distribué gratuitement à la générosité des donateurs de Philopolis».

Qu’est-ce que Philopolis? Nous avons effectué des recherches sur le site du Journal Officiel. Présenté comme un fonds de dotation basé à Boulogne-Billancourt dans les Hauts-de-Seine, Philopolis a été créé en décembre 2014, dans le but de «favoriser, soutenir et développer des activités d’intérêt général à caractère social, humanitaire et philanthropique». C’est ce même fonds de dotation qui est cité en ce qui concerne le financement de Europe for Family, collectif émanant de la «Manif pour tous», créé au moment des élections européennes de mai 2014, et mobilisé pour la défense de la «Famille» et contre les rapports Estrela (rejeté en décembre 2013) et Lunacek (approuvé en février 2014) au Parlement européen. Deux rapports sur l’égalité homme-femme et les droits sexuels et reproductifs, dont l’avortement, l’accès à la contraception, mais aussi l’ouverture de la PMA à toutes les femmes.

À CE JOUR, PAS DE RÉACTIONS DU MINISTERE
Impossible de quantifier à ce jour combien de chef.fe.s d’établissements ont été contacté.e.s par VigiGender. Contacté par Yagg, le ministère de l’Education affirme ne pas avoir eu connaissance de l’envoi du livret Le genre en images. «Les chef.fe.s d’établissements reçoivent énormément de documents, il est très possible que le livret envoyé ait été mis aussitôt à la poubelle», suggère une personne du service presse. Alors qu’aucune réaction officielle à l’envoi de ces brochures n’est à ce jour communiquée, le ministère semble adopter une position d’évitement à l’égard de la mouvance conservatrice qui s’est organisée ces dernières années et qui la défie à diverses occasions: «Avec le mariage pour tous, puis avec les ABCD de l’égalité, il y a eu un déferlement de haine à l’égard de l’école. Compte tenu de ce qu’on a vécu, évitons de leur donner une tribune», glisse avec prudence le service presse.

Dernièrement, c’est Farida Belghoul et sa Journée de retrait de l’école, collectif créé en 2013 qui ont été de nouveau au centre de l’attention médiatique. L’ancienne militante anti-raciste devenue proche d’Alain Soral est accusée de diffamation après avoir accusé d’attouchements sexuels sur mineur une institutrice de maternelle. Le procès qui devait avoir lieu en janvier, s’est finalement tenu fin mars à Tours. Le jugement a été mis en délibéré au 19 mai.