Sommaire

L’été arctique de Damon Galgut
Choisir de vivre de Mathilde Daudet
Demain, si Dieu le veut de Khadi Hane
A dix-sept ans de Gerri Hill
Six mois entre deux rives de Nicole Ligney
6h22 Place 108 de Clémence Albérie
Sushi de Jacques Astruc
Sous le lit de Mr Q.
La fabrique pornographique de Lisa Mandel avec Mathieu Trachman
Esmera de Zep et Vince
De Broadway à Hollywood de Marguerite Chabrol
Inversions de Michel Carassou

Eté arctique Damon GalgutL’été arctique, Damon Galgut, Editions de l’Olivier, 384 pages, 22,50 euros. Edward Morgan Forster (1879-1970) fut un écrivain anglais à succès. On lui doit Howards End, la Route des Indes, Avec vue sur l’Arno et surtout, l’un des plus grands romans mettant en scène des personnages gays, Maurice, publié après sa mort. Tous ont été adaptés au cinéma. Le sud-africain Damon Galgut a retracé sa vie à partir d’archives ou de correspondance et en a tiré une passionnante biographie romancée. On y suit EM Forster à travers les rencontres qui ont façonnées son existence, notamment celles qui lui ont fait prendre conscience de sa propre homosexualité, dans une époque et un milieu social où cela était inenvisageable. Outre l’Angleterre, une grande partie du roman se passe dans deux pays clés pour EM Forster, l’Egypte et surtout l’Inde, encore sous colonie anglaise, qui lui a inspiré La Route des Indes. L’été arctique – titre d’un roman inachevé de Forster, c’est l’histoire d’un grand écrivain, qui a appris, après un long cheminement, à enfin s’accepter, au prix d’une solitude écrasante. Xavier Héraud

 

choisir de vivre-001Choisir de vivre, Mathilde Daudet, Carnets Nord, 240 p., 18€. Pour raconter sa transition, Mathilde Daudet, arrière petite-fille de l’écrivain Alphonse Daudet, a choisi la forme romanesque. Ainsi c’est en faisant cohabiter «Thierry» et «Mathilde» comme deux jumeaux, deux faces d’une même pièce, l’une cachant l’autre, qu’elle raconte son enfance marquée par un père dur et autoritaire dans une famille bourgeoise catholique, l’adolescence puis l’âge adulte marqué par un irrépressible goût pour le risque et l’adrénaline. Cette dissociation, Mathilde Daudet y met (enfin) un terme une quarantaine de pages avant la fin du livre. Elle reprend la main sur le «je», et donc sur sa vie. «J’avais donc deux moi, conclut-elle. Un homme et une femme: une Eve interdite et un homme parfois caricatural» Mathilde Daudet livre un récit personnel, celui de sa vie, de sa «souffrance» puis de sa «renaissance», d’abord avec beaucoup (trop?) de distance puis en se livrant plus frontalement. On ne trouvera dans son récit aucune trace de militantisme en faveur des droits des personnes trans, ni un brûlot contre la transphobie institutionnelle. Le récit de l’auteure est avant tout personnel. Ce n’est d’ailleurs que dans les dernières pages du livre qu’elle aborde le sujet de la transition, et le changement d’état civil, des sujets qu’elle évacue toutefois rapidement. Certain.e.s parleront peut-être d’une occasion manquée. Maëlle Le Corre

 

demain si dieu le veutDemain, si Dieu le veut, Khadi Hane, Editions Joëlle Losfeld, 160 p., 15,90€. Joseph Diouf, narrateur du puissant et sans concessions roman de la francophone Khadi Hane, sort de 25 ans passés en prison pour le meurtre, au début des années 2010, du patron chinois de son frère aîné et aimé. Joseph s’est vengé de celui qu’il considère comme coupable de sa mort. Les chinois, comme le clan mafieux qui dirige le pays (les Wade, père et fils), , Joseph le justicier les juge responsables de la déliquescence du Sénégal. Nous sommes en 2042, et c’est peine purgée que le narrateur, malade et perdu après un quart de siècle de claustration, se retrouve à Paris pour des soins. Durant son incarcération, il a vécu une passion partagée et assumée avec un prisonnier de la splendide ethnie Serere qui s’est tué et depuis, Joseph, sur le fil de la vie, en équilibriste attiré par les gouffres, recherche l’homme qui «me dévoilerait la part d’humanité qui me restait, l’homme qui me donnerait le bon mot, attendu toute ma vie». Joseph, notre frère… Eric Garnier (en partenariat avec Homomicro)

 

a17ans-Gerri Hill-DLEÀ dix-sept ans, Gerri Hill, Dans L’Engrenage, 308 p, 19 €. Parfois, dans la vie, il faut savoir se faire plaisir. À dix-sept ans est de ces livres que l’on dévore avec gourmandise, en se laissant submerger par les émotions qu’il décrit. Gerri Hill maîtrise particulièrement bien l’art de la romance, et le prouve ici plus que jamais. Lorsque Madison Lansford et Shannon Fletcher se rencontrent, elles ont dix ans. Elles ne s’en rendent alors pas compte, mais le coup de foudre – même s’il mettra plusieurs années à se dévoiler – est immédiat entre cette jeune fille de très bonne famille et la fille de la cuisinière. Délicatement, sans forcer le trait, Gerri Hill décrit le temps qui passe, l’amour qui s’ancre, les enfants qui grandissent et se découvrent, les désirs des corps, les émois, les déchirements quand les deux gamines devenues adultes acceptent avec fatalisme que la première suive le destin tracé par son milieu social, et en particulier sa mère. Jusqu’au jour où… Également autrice de polars, Gerri Hill a bien compris l’intérêt du cliffhanger, et l’on se retrouve à ne pas résister à lire encore une page, puis une autre, puis tout le roman. Judith Silberfeld

 

six mois entre deux rives nicole ligneySix Mois Entre Deux Rives, Nicole Ligney, Remanence, 248 p. 18€. Une hétéro sans histoires et heureuse en ménage rencontre une artiste lesbienne aussi magnétique qu’à fleur de peau. Avec un pitch comme celui-là, beaucoup d’autrices ont pondu leur romance passionnée entre deux femmes pas forcément disposées à se rencontrer. Nicole Ligney a voulu écrire la sienne avec ce premier roman, difficile à lâcher tant on a finalement très envie de savoir si oui ou non la sage Lili va rejoindre Rubene la tourmentée, si oui ou non elle finira par la trahir, et si oui ou non Rubene lui accordera son pardon. Direct et sans fioritures, une histoire d’amour entre Paris et San Francisco qui parvient joliment à capter ce bouleversement amoureux qui dévaste tout sur son passage et vous met la tête à l’envers. MLC

 

6h22_place_108_clemence-alberie-reines de coeur6h22 Place 108, Clémence Albérie, Reines de cœur, 794 p., 9,70 €. Tous les matins, Gaëlle prend le train de 6h22 pour aller travailler à Paris. Tous les matins, par habitude, elle s’assied à la même place, la 108. Mais ce matin, la place est occupée par Andréa. La rencontre est d’abord orageuse mais de trajet en trajet, chacune va succomber au charme de l’autre. Pour Gaëlle, qui se pensait hétéro, c’est la découverte de nouvelles possibilités de bonheur. Pour Andréa, coincée dans un mariage qui tourne en rond, la motivation qui lui manquait pour en sortir. D’une fanfiction inspirée de la série Once Upon A Time, Clémence Albérie a tiré un roman prometteur, qui aurait néanmoins vraiment gagné à être plus resserré (794 pages!). JS

 

sushi jacques astrucSushi, Jacques Actruc, Erosonyx, 66 p., 9,50 €. Excellente entrée dans l’œuvre originale de ce bibliothécaire cantalo-parisien. Quadra en déshérence sexuelle, le narrateur va connaitre un retour du printemps (et de son fameux rouleau…) quand le jeune et attirant Reiko va, chaque dimanche, quand son étouffante mère est de sortie, vivre avec lui un érotisme poético-sauvage, passionné et porteur d’espoir… Un arrière-goût d’Empire des sens ajoute à cette longue nouvelle aphrodisante, une pointe d’inquiétant piment. Poursuivre par son ode au sperme avec l’essai-poème éponyme (toujours chez Erosonyx en 2010); se diriger enfin prudemment vers Chambranle (chez Sens&Tonka en 2006), l’apothéose du gore faussement tranquille. EG

 

sous le lit mr qSous le lit, Monsieur Q, Éditions Des ailes sur un tracteur, 136 pages, 18,90€. Sous le lit est la première bande dessinée écrite et illustrée par Monsieur Q (voir les premières planches sur son blog). L’ouvrage confirme son grand talent pour le dessin, avec un coup de crayon distingué et plein de poésie. L’histoire raconte les péripéties amoureuses de Valentin. Ou plutôt un acte manqué. Suite à un rapport sexuel non-protégé, le jeune homme beau et sensible, âgé d’une vingtaine d’années,  va sombrer dans le doute et les mensonges. L’autre personnage important est Émilie, la meilleure amie de Valentin, un personnage tout aussi attachant, mais plus extravagant, ce qui donne un bel équilibre. Le scénario aurait peut­-être mérité de prendre un peu plus son temps et de laisser davantage de place à l’intrigue, notamment sur la fin de l’histoire, que l’on devine quelques pages auparavant. Les scènes de sexe sont quant à elles exquises. Les mouvements et l’ambiance des dessins, provoquent une grande émotion, un mélange d’excitation et de surprise. On attend impatiemment la suite! Fatima Rouina

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Extrait de Sous le lit.

la fabrique pornographiqueLa fabrique pornographique, Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman, Casterman, 168 p., 12 €. La sociologie comme on l’a rarement vue… en BD. Pour cette nouvelle collection des éditions Casterman, Sociorama fait collaborer ensemble un.e auteur.e de BD et un.e sociologue. C’est le chercheur de l’Ined Mathieu Trachman qui a soumis ses travaux sur l’industrie du porno à Lisa Mandel (Super Rainbow, Princesse aime Princesse). Elle raconte l’univers du X, à travers les yeux de Howard et Betty, deux petits nouveaux dans le métier. Ludique, souvent très drôle, cette nouvelle façon de traiter des enquêtes sociologiques permet à la fois de montrer l’humain au lieu d’une liste de données et de pourcentages, mais aussi de casser au passage certains préjugés, nombreux dans le cas présent du milieu du porno: Analyse des rapports homme-femme, mais aussi d’un monde professionnel pas tout à fait comme les autres (… mais qui répond malgré tout aux règles et aux logiques du travail et de l’économie), La fabrique pornographique est un concept original et très réussi, le premier album d’une collection à suivre de près, dirigé justement par Lisa Mandel et par la sociologue Yasmine Bouagga (on vous recommande au passage leur enquête à quatre mains Des Nouvelles de la Jungle à lire sur le site du Monde). MLC

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Extrait de La fabrique pornographique.

501 ESMERA[BD].inddEsmera, Zep, Vince, Glénat, 80 p. 24€. L’histoire commence dans l’Italie des années 60 au moment où Esmera, une jeune fille éduquée à la dure dans un milieu catholique et conservateur découvre les plaisirs de la chair en épiant les coucheries de sa copine de chambre. Après quelques expériences sexuelles décevantes, c’est finalement cette dernière qui va jouer les initiatrices. Mais le lendemain, Esmera découvre avec effroi que son corps a changé: elle a désormais un corps d’homme. Elle ne tarde pas à découvrir que c’est l’orgasme qui provoque cette étrange métamorphose, d’un corps à l’autre. D’abord effrayée, puis troublée, ce changement brutal se produisant dans les circonstances qu’on imagine, Esmera va finalement faire bon usage de ses corps, tirer profitpro de cette double-vie et goûter à tous les plaisirs qui s’offrent à elle. Au gré des envies, elle passe donc d’Esmera à Marcello, son nom d’homme – comme le beau Marcello Mastroianni qu’elle voyait au cinéma – mais au prix d’une immense solitude, n’ayant personne avec qui partageait cet étrange secret. Esmera traverse les décennies, seule, au gré des métamorphoses, des voyages et des révolutions, sans trop savoir si c’est une malédiction ou un pouvoir dont elle est frappée. Au-delà de l’érotisme puissant de cette bande dessinée singulière, c’est une sombre mélancolie qui transparait une fois le livre refermé (qu’on rouvrira néanmoins avec grand plaisir). MLC

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Extrait d’Esmera.

de-broadway-a-hollywoodDe Broadway à Hollywood, Marguerite Chabrol, CNRS éditions, 400 p., 25€. Avec son passionnant essai, Marguerite Chabrol nous entraîne dans les coulisses d’une pratique florissante du cinéma américain. L’adaptation des pièces de Broadway avec un enjeu majeur: faire bénéficier le cinéma de la « qualité » du théâtre dit légitime et s’assurer le succès en adaptant des pièces populaires à New York. Mais entre les années 30 et les années soixante, l’enjeu est de taille car les deux bastions de la création que sont Hollywood et Broadway ne sont pas soumis aux mêmes règles. À Hollywood, on ne peut pas dire et montrer ce qu’on veut. Le Code De Production interdit tout ce qui peut nuire aux bonnes mœurs et qui pourrait troubler les masses: l’adultère, la violence conjugale, les addictions et bien entendu les sexualités dites « déviantes » à commencer par l’homosexualité. À New York, c’est presque tout le contraire. Mae West, Lillian Hellman, puis Tennessee Williams ou Edward Albee repoussent les limites. Marguerite Chabrol a comparé des dizaines de pièces et leur adaptation cinématographique pour voir comment Hollywood a pu édulcorer le propos mais aussi comment les pièces les plus audacieuses (celles d’Arthur Miller ou de Tennessee Williams) ont pu ouvrir des brèches dans l’inébranlable Code. Les actrices et les acteurs de l’usine à rêves se sont aussi parfois inspirés de leurs homologues de Broadway et une actrice comme Bette Davis a pu apparaître comme une actrice de théâtre sans presque jamais y jouer! De grands metteurs en scène, comme George Cukor ou Vincente Minnelli ne sont pas pour rien dans cette volonté de repousser les limites pour mettre au défi l’autocensure hollywodienne. Au delà des enjeux artistiques, la fructueuse collaboration entre Broadway et Hollywood a permis de renforcer des genres cinématographiques et a offert aux actrices et acteurs certains de leurs plus beaux rôles. De Broadway à Hollywood est une précieuse contribution pour une meilleure connaissance de cet âge d’or de la création artistique aux Etats-Unis. Christophe Martet

inversions Inversions, Michel Carassou, Non Lieu, 192 pages, 20 euros. 1924. Gustave Beyria et Gaston Lestrade, venus du Gers et installés à Paris, lancent une revue homosexuelle, Inversions. Les deux hommes, avec l’aide de quelques autres collaborateurs, veulent montrer une vision positive de l’amour entre personnes de même sexe. Hélas, l’aventure Inversions ne dure pas. Au bout de quatre numéros, la revue est interdite et ses deux fondateurs écopent d’une peine de prison ferme. Michel Carassou et les Editions Non Lieu publient des fac simile des quatre numéros de cette revue (et du numéro unique de la revue L’Amitié, lancée ensuite), accompagnés du décryptage des textes. En décodant les signatures – le plus souvent sous pseudo, et les références, Michel Carassou nous fait découvrir l’influence prépondérante de l’artiste et écrivaine Claude Cahun et du magistrat Eugene Whilelm, qui signe Numa Praetorius, dans la revue. Ces deux-là tentent d’inventer une nouvelle manière de penser l’homosexualité, loin de toute pathologisation. Pour cette raison, ils méritent selon Michel Carassou «d’être reconnus comme des pionniers de la fierté homosexuelle». XH