A quoi ça ressemble une revue homosexuelle en 1924? L’éditeur et chercheur Michel Carassou nous propose de le découvrir, en publiant l’intégralité de la revue Inversions aux Editions Non Lieu. Il accompagne les fac simile d’une introduction et de plusieurs annexes explicatives. Fondée par deux jeunes inconnus, Gustave Beyria et Gaston Lestrade, Inversions n’aura connu que 4 numéros. Menacée d’interdiction, elle a été renommée L’Amitié. Mais le subterfuge aura été de courte de durée, puisqu’après un seul numéro de L’Amitié les deux hommes sont traduits devant un tribunal et jetés en prison.

Si Beyria et Lestrade en sont les fondateurs, ce sont trois autres personnes qui en sont les piliers. Il y a d’un côté l’ancien juge alsacien Eugène Wilhelm et surtout l’artiste surréaliste Claude Cahun et sa compagne Suzanne Malherbe, dont le nom d’artiste est Marcel Moore. A travers un passionnant jeu de pistes truffés d’anagrammes ou de références obscures, Michel Carassou nous montre que Cahun et Wilhelm peuvent être considérés, grâce à leur travail dans Inversions, comme de véritables «pionniers de la fierté homosexuelle».

INTERVIEW
Pour Yagg, Michel Carassou nous explique l’apport d’Inversions à la culture homosexuelle et nous en dit en plus sur l’histoire de celles et ceux qui ont animé la revue.

Michel Carassou

Qu’est ce qui vous a amené à travailler sur «Inversions»? Je travaillais sur la période littéraire de l’entre-deux guerres. Je suis tombé sur cette revue qui m’a bien sûr intéressé. J’ai fait une première étude dans les années 80. A ce moment-là, je n’ai pas réussi à faire le reprint parce que les éditeurs étaient un peu frileux. Mais j’avais publié des extraits dans un livre que j’avais fait avec Gilles Barbedette, il était à l’époque journaliste à Gai Pied, Paris Gay 1925 dans lequel nous avons mis des extraits d’Inversions, parce que l’éditeur ne souhaitait pas qu’on donne la version complète. C’est aujourd’hui un rattrapage!

Vous dites qu’Inversion est la «première revue gay». Généralement, on dit que c’est Akadémos. Comment l’expliquez-vous? Akadémos est une revue culturelle, généraliste, certes le directeur de la revue [Jacques d’Adelswärd-Fersen] est connu comme homosexuel, il cherche à attirer quelques collaborations homosexuelles, mais c’est beaucoup plus large, et surtout ce n’est pas une revue militante, alors qu’Inversions se veut une revue de défense de l’homosexualité. D’ailleurs, dans Akademos, il y a vraiment un grand texte de militantisme homosexuel signé Guy Delrouze ou Delbrouze – l’orthographe change de la table des matières à la fin de l’article, et ce personnage que personne n’avait identifié jusque là, je l’ai retrouvé dans Inversions, c’est Numa Praetorius, c’est à dire Eugène Wilhelm. Le texte militant d’Akademos est donc signé d’Eugène Wilhelm [qui signe, sous pseudo, de nombreux textes dans Inversions], c’est pour ça que je le donne en annexe. Les recoupements sont intéressants.

Quelles sont les autres revues gay de l’époque? Il y a des revues en Allemagne. Je pense que c’est parce qu’il y a des revues en Allemagne que ces jeunes français pensent que le moment est venue de faire aussi une revue en France. Et puis il y a un autre élément favorable, sorti peu de temps avant, le Corydon de Gide. C’est dans ce contexte qu’est créé Inversions. Il y a aussi au même moment une revue qui se créée aux Etats-Unis. Elle aura une vie encore plus courte que celle d’Inversions et tous les exemplaires en seront saisis.

Que sait-on des fondateurs de la revue Gustave Beyria et Gaston Lestrade? On sait d’eux ce qui a été connu au moment du procès, puisqu’il y aura procès. Ce sont deux jeunes gersois, ils viennent d’une petite ville du Gers, ils sont tous les deux employés de la Poste. Et sont tous les deux passionnés de littérature et décidés à vivre leur homosexualité. Ce qui était étonnant c’est que l’un et l’autre n’étaient pas introduits dans les milieux littéraires ou les milieux des médias. Ils débarquent de leur province. C’est bien sûr parce qu’ils vont avoir une aide dont on va parler que la revue sera possible.

Claude Cahun
Parlons-en, justement. Dans votre introduction, vous vous livrez à un passionnant jeu de pistes pour identifier les différents collaborateurs de la revue, qui utilisent des pseudos… Oui ils utilisent beaucoup de pseudonymes. On verra au moment du procès que cela n’est pas inutile. C’est aussi pour laisser entendre qu’il y une équipe. Or, ils sont quatre. Les deux gersois, Beyria et Lestrade, ont le soutien très actif de Claude Cahun (photo ci-contre) et de sa compagne, Marcel Moore.

Il y a également Eugène Wilhelm. Oui, il arrive un peu plus tard, au numéro 2. Il y a également un autre collaborateur, qui est un peu introduit dans les milieux politiques et littéraires, Axiéros.

On sent que vous êtes fasciné par Claude Cahun. Oui, c’est un personnage très intéressant! A cette époque-là, elle a dix ans de plus que Beyria et Lestrade, et elle a une expérience qui tient à son milieu familial. Elle est la nièce de Marcel Schwob, l’écrivain symboliste, qui a été l’un des fondateurs du Mercure de France. Ce qui fait que Claude Cahun est en relation avec les dirigeants du Mercure et en particulier avec la patronne, Rachilde. Par ailleurs, son père est Maurice Schwob, directeur du Phare de la Loire, le grand journal de Nantes. Et Claude Cahun a vécu et baigné dans ce milieu de presse et de littérature. Très vite elle a elle-même écrit dans Le phare de la Loire, puis d’autres revues nantaises puis dans le Mercure de France. Donc elle une expérience. Et sa compagne, Suzanne, qui signe Marcel Moore, est peintre graphiste, dessinatrice. C’est elle qui peut assurer la partie maquette de la revue. Le petit corydon qui se trouve en vignette sur la couverture est très certainement un dessin de Moore.

Quel est l’apport selon vous à la pensée sur l’homosexualité à l’époque? Ils ont vraiment un discours militant. Dans cette période, l’homosexualité est plus vécue que dite. Elle est vécue parce que en France, elle n’est pas pénalisée, et cela depuis la Constituante. Il n’en va pas de même en Angleterre ou en Allemagne. Il en est largement question dans la revue, de cette différence au niveau juridique. L’homosexualité est vécue, mais elle s’exprime assez peu, sauf chez quelques écrivains, en particulier chez Proust et Gide. Mais il y a aussi un ensemble d’écrivains de moindre importance, qui commence à publier des textes sur l’homosexualité. On a des exemples dans Inversions, avec le Ryls d’Henry-Marx. Henry-Marx est un écrivain pas très connu aujourd’hui, mais qui avait sa renommée à l’époque. Il avait des pièces qui étaient jouées à la Comédie Française, ce n’était pas tout à fait un inconnu. Et c’est lui semble-t-il qui a fait le lien entre Beyria-Lestrade et Claude Cahun.

Il y a des pages sur le débat inné-acquis. C’est un débat qu’on ne trouve plus vraiment en France, mais qui existe à ailleurs. Effectivement, ça n’a plus beaucoup d’importance en France, mais à l’époque il y avait une focalisation sur ces sujets et en particulier sur les travaux sur Dr Magnus Hirschfeld en Allemagne. Ses travaux sont très présents, parce que Eugène Wilhelm, qui arrive au numéro 2, est quelqu’un de plus âgé et qui a été à la fois collaborateur d’Hirschfeld en Allemagne et collaborateur de Fersen pour Akadémos. Il était alsacien, c’est pour ça! Il était à cheval sur la France et l’Allemagne. Il a assuré cette jonction. Ce qui lui a valu quelques ennuis aussi, puisqu’il était juge et qu’il a été obligé de démissionner de sa fonction pour éviter le scandale. Il avait aussi des moyens financiers qui le lui permettaient. Il a continué à collaborer à l’annuaire du Dr Hirschfeld. Mais il n’était pas toujours d’accord avec Magnus Hirschfeld et notamment sa théorie du troisième sexe. Je crois que c’est Wilhelm qui donne, avec Cahun, qui donne son orientation très moderne dans la perception de l’homosexualité.

Claude Cahun cite énormément Havelock Ellis. Pouvez-vous nous parler de lui? On peut dire que c’est le fondateur de la sexologie. Il était extrêmement connu à l’époque à la fois pour ses travaux sur la sexualité, mais il était aussi connu pour ses textes littéraires, ses traductions, sa poésie, son engagement politique (il était anarchiste et individualiste). Il a fait à cette époque-là un best-seller, L’Inversion sexuelle. C’est son grand livre, celui qui a été le plus traduit dans le monde.

Souvent vous dites que Claude Cahun lui emprunte certaines citations en les détournant dans un sens qui lui semble favorable… Il n’était pas homosexuel, lui! Ce qui l’excitait beaucoup, lui, c’était de voir une femme uriner. Chacun sa perversion! Il avait un collaborateur, qui a donné pas mal de cas pour Inversions, et qui s’appelait Edward Carpenter. C’était un militant homosexuel. Mais pas Ellis. C’est bien pour ça que Claude Cahun tire un peu quelques fois sur les conceptions d’Ellis pour les amener aux relations homosexuelles.

Sait-on comment «Inversions» a été perçue à l’époque? Apparemment, cela n’a pas eu un écho considérable. Je donne à la fin un aperçu de la presse de l’époque. Je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup d’autres choses. Ce sont quelques revues plus ou moins attirées par le côté scandaleux de la chose. Mis à part dans le milieu anarchiste, il n’y pas eu une réception très positive.

On sait ce qu’est devenue Claude Cahun ensuite, mais Eugène Wilhelm? Après la fin de la première guerre mondiale, il devient Français et avocat. Il reste extrêmement discret et ne signe pas de son nom. Surtout, il a écrit un journal monumental. Hélas, celui qui travaille dessus avance lentement. La publication de son journal sera sans doute très intéressante.

Un mot du procès? On sait que la revue était en kiosques. On ne sait pas trop ce que ça représente en termes de diffusions. Elle a été annoncée par le Mercure de France [une revue consacrée à la littérature, ndlr] et sans doute parce que Claude Cahun avait beaucoup insisté, d’où le « Messieurs et mesdames les pédérastes » qui y figure!  Il y a eu des protestations de « pères de familles », qui ont fait des démarches auprès des autorités, ce qui a entraîné une mise en examen. Pour se défendre, la revue a fait une « enquête » [demandant le soutien de personnalités publiques]. Elle n’a pas eu un écho considérable. On ne peut pas dire que de grandes plumes aient apporté leur soutien. Finalement la revue a été interdite et les gérants, Beyria pour Inversions et Lestrade pour L‘Amitié – qui fait suite – ont été poursuivis et condamnés. En première instance, à six mois de prison et une grosse amende. En appel, la peine a été ramenée à trois mois de prison. Ce qu’a confirmé la Cour de cassation. Ce qui est intéressant, c’est qu’à travers les minutes du procès, on voit quel a été le système de défense de Beyria et Lestrade, sans doute bien conseillés. Ils ont affirmé qu’ils n’étaient que des boîtes à lettres. Ils recevaient des contributions mais ne savaient pas qui étaient les gens derrière. Ce qui fait que personne d’autre n’a été poursuivi. Il n’y a pas eu une grosse enquête non plus! On aurait quand même pu découvrir qu’il y avait d’autres collaborateurs.

On a voulu condamner cette revue pour atteinte aux bonnes moeurs et pornographie, on n’a pas trouvé grand chose. En fait, le chef d’accusation, c’est « propagande anti-conceptionnelle ».

Il faut dire qu’on était dans une période d’après-guerre, avec une politique nataliste très forte. Et il y avait effectivement une propagande anti-conceptionnelle dans cette revue parce que Claude Cahun défendait les thèses eugénistes d’Havelock Ellis. La principale responsable de cette accusation, c’est elle. Alors, pourquoi n’apparaît-elle pas au procès? Bien sûr, je pense que les deux gérants ont été très corrects mais je crois que c’est aussi à cause de son père. Elle le craignait énormément. Sinon, je crois qu’elle l’aurait assumé. Plus tard, elle l’a assumé, pendant la guerre, dans la résistance. Elle a été condamnée à mort. Mais à ce moment-là, son père était vivant. De la même façon, elle va attendre la mort de son père pour rentrer dans le groupe surréaliste. On a là je crois l’explication. Je suppose qu’elle a en échange apporté une aide à Beyria et Lestrade. On m’a dit qu’on avait vu passer un exemplaire d’un livre de Claude Cahun dédicacé à Lestrade, avec « En souvenir de l’Amitié ». On a perdu la trace de Beyria et Lestrade ensuite. Ont-ils perdu leur travail? Je ne sais pas.