Une nouvelle polémique éclate au sujet d’Houria Bouteldja, porte parole du Parti des Indigènes de la République, et de sa supposée homophobie. Le politologue Thomas Guénolé l’accuse [sur le plateau de l’émission Ce soir (ou jamais) sur France 2, ndlr] de différents racismes ainsi que d’homophobie en citant une phrase de son dernier livre Les Blancs, les Juifs, et nous*.

Pour avoir lu le livre, il est évident que Monsieur Guénolé a cherché à tromper son audience en extrayant une citation de son contexte et en omettant les guillemets autour du mot «tarlouze». En effet, en lisant Madame Bouteldja, on comprend aisément que ce passage est en réalité une dénonciation de l’homophobie et non une intention d’en faire sa promotion. Ce n’est pas l’auteure qui parle à travers ces mots, mais l’homophobe qu’elle dénonce, et c’est précisément pour cela qu’elle utilise l’insulte de «tarlouze» afin de mieux caractériser cette homophobie.

Puisque nous en sommes à l’explication de texte, allons plus loin. Bouteldja nous met en garde sur la façon dont le féminisme et la lutte contre l’homophobie ou bien d’autres causes pour l’émancipation sont devenues des injonctions racistes à l’égard des sujets indigènes toujours réputés retardés sur le plan civilisationnel. Sa réponse est de refuser de répondre à ces injonctions en montrant qu’elles participent d’un système raciste qui vise à toujours désigner le sujet indigène comme le plus coupable, et le Blanc comme le plus innocent et le plus humaniste, pouvant protéger ainsi sa bonne conscience tout en bénéficiant en réalité des inégalités économiques et sociales qu’il ne veut pas voir.

CONTINUITÉ HISTORIQUE
Au lieu de désigner des individus déviants et coupables, comme si les discriminations n’étaient qu’une affaire de morale personnelle, de bons et de gentils, elle cherche à en démontrer les causes structurelles. Elle cherche à montrer que le racisme contemporain est le fruit d’une continuité historique datant de l’esclavage et de la colonisation, et que c’est surtout une affaire de rapports de dominations, de lois, de mémoires communes, et de pratiques sociales.

Néanmoins, il serait trop simpliste de voir dans la posture de Bouteldja seulement l’affirmation du refus indigène de se justifier, voire une négation de ces problèmes. Car elle ne les nie pas. Au contraire, elle fait le job. Mais elle le fait à sa façon, sans céder aux injonctions du pouvoir.

Oui, elle reconnait le sexisme et l’homophobie qui existent dans la communauté indigène (arabe en particulier), et non elle ne les excuse pas, ni ne les passe sous silence. Elle en fait une analyse politique.

Elle explique par exemple que cette homophobie et ce sexisme sont également les produits du racisme et de la compétition entre le virilisme blanc et celui indigène.

C’est la même analyse que font plein de théoriciennes féministes travaillant sur le genre qui cherchent à prendre en compte la classe et la race dans leurs travaux. Bouteldja part d’un point de vue décolonial plutôt que féministe mais le résultat est le même, car l’objectif est le même, à savoir analyser les rapports de pouvoir et de domination. Sa démarche est honnête car elle expose ses doutes et ses propres contradictions au regard de tous, notamment en prenant pour témoignage la difficulté d’une femme à vouloir résister au sexisme sans trahir les hommes de sa communauté avec qui elle veut conserver une solidarité de lutte contre l’oppression raciste. On le lit comme un déchirement et non pas, à moins de faire preuve de malhonnêteté, comme un appel à la soumission des femmes. Elle est l’inverse d’une femme soumise.

Le reproche qu’on pourrait lui faire est de ne pas apporter de solutions. Mais en avons-nous plus qu’elle ? Elle nous propose cependant quelque chose, qu’elle nomme l’amour révolutionnaire. Pour cela, elle s’appuie entre autres sur de grandes figures de l’antiracisme, dont un blanc homosexuel: Jean Genet. Cet amour révolutionnaire nécessite des efforts de part et d’autre, des sacrifices pour renoncer à ses privilèges, et ce qu’elle appelle le fait de poser des conditions politiques pour nouer des alliances.

A titre personnel, en tant que militant de la lutte contre l’homophobie, je souhaite que cette alliance entre les minorités sexuelles et de genre et les minorités indigènes et racisées soit possible. Elle doit l’être pour nos luttes, et surtout pour les queers de couleur qui sont toujours coincés aujourd’hui entre deux étaux, qui ne devraient pourtant pas avoir à choisir entre leurs différentes communautés. Ce sont elles et eux qui produisent les solutions politiques que nous avons été incapables de formuler. Ce sont elles et eux qui apporteront sans doute les meilleures conditions politiques pour cette alliance.

Thierry Schaffauser

*Ci-dessous, le passage du livre (page 81 de Les Blancs, les Juifs et nous, aux éditions La Fabrique) évoqué dans ce texte et lors du débat télévisuel retranscrit cette fois avec un peu plus de contexte :

«Il faut arrêter de se raconter des histoires. Les Blancs, lorsqu’ils se réjouissent du coming out du mâle indigène, c’est à la fois par homophobie et par racisme. Comme chacun sait, « la tarlouze » n’est pas tout à fait « un homme », ainsi, l’Arabe qui perd sa puissance virile n’est plus un homme. Et ça c’est bien. C’est même vachement bien. Et puis, c’est tellement rassurant. Il va sans dire que le message sera capté cinq sur cinq de l’autre côté du périphérique aussi, on ne s’étonnera pas de la compétition viriliste et homophobe qui s’installera dans le camp d’en face et qui prendra un plaisir vicieux à surjouer une sexualité fabriquée par le regard colonial dans cette guerre sournoise que se livrent des forces antagonistes et irréductibles.»

Les intertitres sont de la rédaction.