C’est le FIT, une femme un toit, qui organisait cette réunion publique le 9 mars, avec le soutien du Centre LGBT Paris Ile-de-France intitulée «Lesbiennes en exil» et consacrée à la question des lesbiennes demandeuses d’asile et réfugiées avec des très nombreux témoignages de femmes. Yagg était présent.

La soirée était placée sous le signe d’une certaine émotion, celle de nombreuses femmes lesbiennes réfugiées venant de pays où la lesbophobie est très forte et les met en danger. Une des premières intervenantes, Zaitun, venue d’Ouganda, déclare: «C’est incomparable de pouvoir vivre librement ce que l’on est dans un pays libre». Elle énumère les risques si l’on est ouvertement lesbienne en Ouganda: «Les familles vous rejettent, votre patron peut vous renvoyer, la société vous décrit comme une personne mauvaise. Ici, je suis fière de dire que je suis lesbienne et je n’ai pas peur qu’on me dénonce ou qu’on me torture.»

La sociologue Jules Falquet, maitresse de conférence, à l’Université Paris Diderot, a ensuite rappelé qu’elle avait alerté dès 2007 sur la question des lesbiennes et de leur persécution dans le monde. En 2009, un colloque consacré à l’exil et à l’asile des lesbiennes a permis de tisser des liens et de faire avancer les connaissances. C’est peu après que le réseau «Les lesbiennes dépassent les frontières» a vu le jour. Jules Falquet a aussi évoqué dans son intervention la tentation «homonationaliste» du mouvement LGBT dans certains pays qui visent selon elle à masquer les difficultés que les femmes et les lesbiennes peuvent rencontrer en Europe. «Il y a des luttes aussi ici» a-t-elle lancé, soulignant les pressions économiques et politiques à l’œuvre en France.

Quelle solidarité pour les lesbiennes en exil? Elle existe et le collectif «Les Lesbiennes dépassent les frontières» en est une des plus belles illustrations. Ce réseau est constitué de 200 lesbiennes sur tout le territoire dont environ 80 lesbiennes réfugiées. Il est né pour apporter une aide concrète et matérielle à Judith, une réfugiée en provenance d’Ouganda. «C’est à partir de cet accompagnement que nous avons décidé de nous structurer», a expliqué la représentante du collectif.

«Notre préoccupation était de gérer nos relations avec les demandeuses d’asile et les réfugiées sur un pied d’égalité, en prenant bien sûr en compte leur quotidien en France. Nos réunions sont collectives et nous cherchons toutes des réponses. Nous accompagnons les femmes dans leurs démarches de demande d’asile auprès de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) et de la CNDA (Cour nationale du droit d’asile)».

«ON SAIT AUSSI FAIRE LA FÊTE»
Les lesbiennes dépassent les frontières est aussi un formidable lieu de partage de la culture lesbienne. Une lesbienne ougandaise témoigne alors de l’aide que le collectif ainsi que l’Ardhis, ont pu lui apporter: «Le réseau nous aide à rompre l’isolement». Joséphine, elle, arrivée en France en 2013, a trouvé un hébergement grâce au réseau. Tous les témoignages concordent: le réseau fonctionne grâce à la solidarité entre lesbiennes. «Pour moi, être dans le réseau, c’est me sentir en famille», confie l’une d’elles. Une autre enchaîne: «Depuis que je suis dans le réseau, j’arrive à le dire: je suis lesbienne». Une autre preuve de la vitalité du réseau est que les femmes qui ont été aidées continuent d’apporter leur aide dans le réseau. Judith qui fut la première à être accompagnée, l’explique: «Ce qui est particulier, c’est que les lesbiennes en exil s’aident entre elles, ce n’est pas que dans un sens. Moi, j’ai eu mes papiers mais j’aide une femme qui vient d’arriver. Je suis touchée et il y a une solidarité entre nous.» Et pas seulement pour les choses difficiles. «On sait aussi faire la fête», lance une réfugiée ougandaise sous les applaudissements.

MARIAGES FORCÉS ET VIOLS
Les femmes sont globalement moins nombreuses que les hommes à demander l’asile. Pour Eva, bénévole à l’Ardhis, les raisons sont multiples. «Les femmes sont moins nombreuses car moins indépendantes financièrement et cela coûte cher de venir en Europe. Il y a aussi les mariages forcés et les viols correctifs que subissent les lesbiennes dans certains pays. Nous avons eu connaissance de nombreux suicides. Il y a aussi des emprisonnements, des tortures», explique-t-elle. Désormais, l’Ofpra considère qu’être une femme et/ou faire partie de la communauté LGBT, sont des critères de vulnérabilité. Pour solliciter l’asile, les deux critères principaux sont les persécutions subies ou la peur de les subir si on devait retourner dans son pays d’origine. Les femmes lesbiennes qui viennent en France sont doublement discriminées et elles ne peuvent pas obtenir l’aide de leur communauté d’origine, selon Eva. Leur coming-out est impossible dans ces communautés.

Pour Selma Amari, docteure en sociologie, la vie lesbienne et homo est liée à la mobilité. L’imagination lesbienne est selon elle façonnée par les conditions légales ou sociales. Les lesbiennes réfugiées, connaissant tous ces obstacles, doivent parfois emprunter d’autres chemins. Et de rappeler que pour les ressortissant.e.s de plus de dix pays, le mariage avec une personne de même sexe est impossible en France, en raison des conventions bilatérales contraignantes.

SUR TOUS LES TERRAINS
La solidarité peut aussi s’exercer sur d’autres terrains, notamment via la pratique du football. Veronica Noseda, de l’association Foot For Love, explique pourquoi: «Nous sommes convaincues que le foot et le sport en général est un levier d’émancipation extraordinaire. Sur un terrain, on n’a pas besoin de parler français, on est à égalité, il n’y a plus de classes sociales. Ce sont des moments très simples, mais très forts que d’engager son corps, se mettre en jeu, discuter avec sa coéquipière.» Veronica Noseda en a profité pour rappeler le prochain projet pour l’association. Organiser au mois de juin, juste avant l’Euro 2016, un Euro «alternatif» avec des personnes réfugiées venues de toute l’Europe ainsi que des rencontres, une semaine d’actions et de rencontres, une séance cinéma et une expo photo.

Une semaine qui devrait aussi permettre, c’est le souhait des organisatrices, de renforcer les capacités des associations et des personnes engagées. Pour maintenir une solidarité entre femmes lesbiennes d’ailleurs et d’ici.