Lorsque nous rencontrons Paul Vecchiali, 85 ans mais bon pied bon œil, la discussion commence sur… Danielle Darrieux, qu’il a fait tourner dans deux films dont le magnifique En haut des marches, en 1983. Il est intarissable sur elle: «C’est la femme de ma vie!», lance-t-il, tout en regrettant de ne plus la voir. Puis la conversation se poursuit sur son nouveau film à l’affiche, C’est l’amour, son 28e long métrage sorti le 9 mars (lire notre critique).

SUR L’ASPECT TRÈS COLORÉ DE «C’EST L’AMOUR»
J’ai voulu compenser le côté sombre, racinien, presque tragédie grecque du film. Les fleurs, ça vous rappelle rien les fleurs? Notre Dame des fleurs, de Jean Genet. C’est un signe, il y a aussi une référence à Pompes funèbres et à Querelle, entre autres. Il y a beaucoup de choses de Genet, c’est un de mes écrivains favoris. Avec Barbey d’Aurevilly, et puis les grands, Flaubert, Stendhal et Henri Thomas que j’admire profondément. J’ai failli adapter son roman Le Promontoire.

SUR LA MODERNITÉ DE SON CINÉMA
Je pense faire un cinéma très moderne mais en utilisant les moyens du classicisme. En quoi mon cinéma est moderne? Par les ruptures de ton en grande partie. Je fais un plan hommage à Danielle Darrieux [dans Madame De…], et tout de suite après, on arrive à une espèce de folie alcoolique, et au milieu de cette rupture très forte, on met le lien entre ces deux hommes qui parlent de la guerre. Même chose à la fin du film. On ne sait pas si elle est morte, comment elle est morte, si elle est séquestrée, c’est ça le côté moderne.

SUR L’HOMOSEXUALITÉ
Je n’aime pas le mot gay ou le mot homosexuel. L’acte homosexuel, oui mais le mot ne signifie rien. Faut pas confondre l’acte sexuel et l’amour. Moi, j’ai eu des aventures avec des hommes et avec des femmes. Il est vrai qu’en ce qui me concerne, les rapports entre hommes vont au delà de la sexualité. Homme-femme, c’est plus discret. Entre hommes ou entre femmes, ça va plus loin. Je ne baise jamais avec des comédiens, des techniciens, des membres de l’équipe du film. C’est une question de principe. Sinon, ça devient le psychodrame sur le plateau. J’ai un ami qui a cette expression: «Je ne baise jamais dans ma paroisse».

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Paul Vecchiali et Pascal Cervo (photo: Wladimir Zaleski)

SUR «LA COQUELUCHE DE LA PLAGE»
Ce film dans le film, qui a valu un César à Daniel (Pascal Cervo), l’un des personnages principaux, c’est un signe, c’est un coucou à Guiraudie. Alain sait très bien que je déteste son film. Ce vieux rêve qui bouge est un des plus grands films français de l’époque. Mais [dans L’Inconnu du lac] voila un cinéaste qui aime les hommes et qui ne sait pas filmer les étreintes entre hommes. Et puis, qu’est-ce que c’est que ce gros plan de cette bite qui éjacule ? C’est n’importe quoi. Un personnage est formidable, celui de Henri [interprété par Patrick d’Assumçao]. Je ne reconnais pas Alain. Quand j’aime beaucoup les gens, je sors du cinéma tristounet. Je me souviens être sorti de Parking de Jacques [Demy] en pleurant. C’était nul. Une anecdote: quand Demy m’a montré le scénario, je lui ai dit «Prends Giraudeau. Mais pas ce type [Francis Huster] qui est un prédateur».

SUR LE RAPPORT AU PUBLIC
Un, aucun de mes films n’a perdu de l’argent, c’est déjà quelque chose. Deux, le mot «public» a été inventé par les distributeurs, ça n’existe pas, le public. Qui est-ce? Qu’il se montre pour que je sache qui c’est! Il faut travailler pour communiquer un rêve. Un film, ce n’est rien d’autre que cela, la concrétisation d’un rêve que l’on partage avec les spectateurs, qu’ils le partagent ou pas. Je m’en fous qu’un film fasse un bide.

SUR LA FIDÉLITÉ AVEC LES ACTEURS ET LES TECHNICIENS
Un réalisateur, quand il rencontre un comédien ou un technicien, a besoin d’un temps de mise en confiance. C’est nécessaire mais ça n’a rien à voir avec le film. Ce temps-là n’est pas productif pour le film. La confiance immédiate, c’est un gain de temps extraordinaire. En général, je fais une lecture, à plat, sans jeu, du film avec les comédiens, en présence des trois piliers de mon cinéma: le directeur photo, l’ingénieur du son et le musicien. Nous sommes tous sur la même ligne. Je travaille depuis 20 ans avec mon chef op’ et on n’a pas grand chose à se dire. Je lui propose un plan de travail, le jour J, c’est lui qui me dit «cette séquence-là, tu vas la tourner à telle heure». C’est lui le patron. D’autant plus aujourd’hui que je joue beaucoup dans mes films. Vous assisteriez à un tournage Villa Mayerling, vous ne reconnaîtriez pas le cinéma. Il y a une espèce d’automatisme de la générosité sur mes films entre tous les membres de l’équipe.

SUR LE SIDA
Dans Rosa La Rose [sorti en 1985] l’héroïne monte avec deux mecs. Puis en partant, elle leur dit: «Attention au sida!» C’était pour dire aux spectateurs que j’étais au courant. Quelques temps plus tard, j’ai entendu la phrase de Pasqua: «Le sida est un châtiment divin pour les homosexuels.»  [Nous n’avons pas retrouvé trace de ces propos attribués au ministre de l’Intérieur de l’époque]. J’ai sauté en l’air et j’ai immédiatement écrit Once More dans lequel il est dit que le sida est un virus et des milliers d’autres virus, attendent patiemment dans l’ombre que celui-ci passe de mode. C’est d’ailleurs le cas maintenant, hélas. Puis dans Bareback, en 2006 [inédit en salles], l’idée était d’avoir une scène d’amour très longue, qui dure 33 minutes. Tout ce qui est caresses, tendresse, fait oublier le péril du sida et donc ils ne mettent pas de capote. Et le lendemain, l’un dit: «Je suis séropositif.»

SUR L’AVANCE SUR RECETTES
Je suis content d’avoir eu l’avance sur recettes pour C’est l’amour. Je me suis présenté 49 fois à l’avance depuis Rosa La Rose et j’ai été refusé 48 fois. Et on ne vous dit jamais pourquoi, ce qui est dégueulasse. Il devrait y avoir des rapports de la Commission, ça pourrait aider. J’ai même été voir Jack Lang à l’époque mais in fine, face aux propositions que je faisais, il me dit «Que vont penser Gaumont et Pathé?». Je lui ai répondu: «Excusez-moi j’ai cru qu’on était dans un gouvernement socialiste». Il faut résister. Il faut refuser le formatage. En 1984, j’ai réalisé Trou de mémoire pour 100000 francs [environ 15000 euros]. Tout le monde était payé, sauf moi. J’ai distribué le film et j’ai demandé l’aide à la distribution. Elle m’a été refusée. Ce n’est pas un film, m’a-t-on dit au CNC. Le film a rapporté 400 fois sa mise. J’ai envoyé le bordereau au CNC avec un petit mot: «Ce n’est peut être pas un film mais c’est un bon produit.»

SUR LES MOTS
Les mots n’ont de sens que par la perception qu’on en a. Par instants, la perception est juste, la plupart du temps, elle ne l’est pas.

SUR SON PROCHAIN FILM
Mon nouveau film est terminé, il s’intitule Le Cancre, il est fini, je me bats pour aller à Cannes. Pour le film, pas pour Cannes. Le film raconte une histoire entre un père et un fils. Pascal Cervo est le fils et moi le père. Le positionnement des deux personnages, c’est que lui, Pascal, un peu comme dans C’est l’amour, n’a pas trouvé sa voie. Il a un petit ami, il le largue, il n’a pas de rapports avec des femmes. Et il vit chez son père comme dans un cocon, il n’a rien foutu de sa vie, c’est le cancre. Quand au père, il a eu une flopée de maîtresses, il a fait des enfants un peu partout, mais ça on ne le sait pas, on le saura peut-être dans la suite, que je prépare. Et son unique idée c’est de retrouver l’amour de son adolescence, qu’il a trahie, en faisant un enfant à sa sœur, le fameux cancre. Ce sont deux êtres assez émotifs, ils sont donc dans le conflit. Il y a une scène où je me paye Haneke le réalisateur de Amour, un film que je déteste. J’aime bien être dans le cinéma, je rends un hommage à L’Aventure de Madame Muir, de Joseph Manckiewicz, un film que j’adore. Je fais un hommage à Cocteau, à Lubitsch à Ophüls. Et Le Cancre est dédié à Demy. Il y a une partie chantée avec deux femmes, ma nièce et ma petite nièce. Jacques, c’est certainement dans le métier la personne que j’ai le plus aimé et qui me le rendait bien, vraiment bien.

La conversation continue et Vecchiali me confie hors micro des tas d’anecdotes sur Jacques Demy, que le fan que je suis savoure. Nous avions commencé avec Darrieux nous terminons avec Demy. Une belle promenade dans le cinéma français s’achève. Dans quelques minutes, Vecchiali doit partir présenter C’est l’amour au MK2 Beaubourg.