Le Théâtre du Châtelet poursuit sa découverte des œuvres du maître de Broadway, Stephen Sondheim.  Après A Little Night MusicSweeney Todd, Into The Woods et Sunday In the Park with George, une des créations les plus belles et singulières de Sondheim est à l’affiche du théâtre parisien. Passion, d’après le film d’Ettore Scola Passione damore, est mis en scène par Fanny Ardant avec Natalie Dessay, Ryan Silverman  et Erica Spyres. C’est une perle rare dans une œuvre immense. En nous basant sur la création originale et en reprenant des éléments de la vie de Sondheim, nous y avons aussi relevé quelques indices queer qui rendent encore plus passionnante cette Passion selon Sondheim.

Pour Passion, de Stephen Sondheim, on peut difficilement parler de comédie musicale mais bien d’un drame. L’histoire, qui se déroule en 1863, est celle d’un jeune officier (Giorgio) amant d’une femme mariée (Clara) à Milan et qui, détaché dans une garnison éloignée, va vivre une passion amoureuse destructrice avec une femme (Fosca) d’une laideur repoussante mais d’une très grande culture et d’une haute sensibilité.

Premier indice queer, la scène d’ouverture. Elle n’est pas banale, même pour Broadway. Les deux amants sont nus, Giorgio et Clara viennent de faire l’amour et les paroles de la première chanson, Happiness, laissent entendre qu’il pourrait très bien s’agir d’une rencontre sexuelle fortuite:
«All this happiness
Merely from a glance
In the park.»

(«Tout ce bonheur, juste pour un regard dans un parc»).
Giorgio est loin de se douter que l’amour va un peu plus tard prendre un cours si particulier, si bizarre (la première définition de queer en anglais).

Fosca, toute entière consumée par sa passion dévorante pour le bel officier, décrit ainsi son amour pour lui: «Loving you is not a choice, it’s who I am». («T’aimer n’est pas un choix, c’est qui je suis»). Comment ne pas voir dans cette déclaration aussi une référence à l’homosexualité souvent définie comme un «choix» par les homophobes?

LA RÉFÉRENCE A DAVID HENRI THOREAU
À plusieurs reprises, Fosca explique à Giorgio qu’elle et lui se ressemblent et que Giorgio n’a rien de commun avec ses compagnons de garnison. Elle utilise ses mots: «They hear drums, we hear music». («Ils entendent des tambours, nous entendons de la musique»). Une façon d’appréhender le monde qui n’est pas sans rappeler ces mots du poète Henri David Thoreau, véritable ode à la différence: «If a man does not keep pace with his companions, perhaps it is because he hears a different drummer. Let him step to the music which he hears, however measured or far away».

L’écriture de Passion ne peut être dissociée de la vie personnelle de Stephen Sondheim. Même si Sondheim a voulu adapter le film d’Ettore Scola dès 1981, il faut attendre plus de dix ans pour que le projet prenne forme. Dans la biographie qu’elle lui a consacré, Meryle Secrest décrit Sondheim comme quelqu’un qui fut longtemps très protecteur de sa vie privée et qui évoquait rarement son homosexualité. Pourtant, tout va changer. En 1991, un homme, Peter Jones, est entré dans la vie de Sondheim. Ce dernier confie à ses proches, qu’il est amoureux, vraiment amoureux, pour la première fois de sa vie. C’est dans cet état amoureux, qui n’exclut pas quelques moments de tourments et de jalousie, que Sondheim écrit les paroles et la musique de Passion en 1992. L’œuvre ne ressemble à aucune autre du maître de Broadway. Quasiment toutes les mélodies sont des variations sur l’amour, sur les difficultés de l’amour, sur l’incapacité d’aimer, sur le besoin d’aimer et d’être aimé. Un amour total, définitif, «pur» et «permanent» comme celui qu’éprouve Fosca pour Giorgio et qui culmine dans ces lyrics:
«For now I’m seeing love
Like none I’ve ever known
A love as pure as breath,
As permanent as death,
Implacable as stone.
A love that, like a knife,
Has cut into a life
I wanted left alone.»

Quelques années plus tard, Sondheim offrira à son compagnon la page titre de Passion avec une dédicace.

Le roman d’Iginio Ugo Tarchetti, Fosca, paru en 1869 et adapté au cinéma par Ettore Scola, voulait dénoncer la place des femmes dans l’Italie du XIXe siècle. Dans un des passages du livre, Fosca est très lucide sur sa condition. «La femme ne peut sortir de la voie qui lui a été tracée. Elle ne peut avoir d’autre but que de plaire pour être aimée et elle ne peut être aimée qu’à condition d’être belle». Fosca refuse ce diktat. Elle est une femme indomptée qui n’a pas peur de revendiquer sa sexualité, d’afficher ses désirs. C’est là sans doute l’aspect le plus troublant et le plus queer de cette œuvre. Si la création de Sondheim et James Lapine (l’auteur du livret) a quelque peu édulcoré ce propos (on est à Broadway quand même), Fosca reste une femme hors norme, une diva sombre, violente et tragique, un personnage inoubliable.

À lire: Stephen Sondheim a life, de Meryle Secrest, éditions Delta. Cette biographie n’a pas encore été traduite en français.

Passion, paroles et musique de Stephen Sondheim, livret de James Lapine,
du 16 au 24 mars au théâtre du Châtelet.

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