Dans la vie on a plusieurs vies. Et elles se succèdent ou se superposent. Journaliste depuis 1983, j’ai aussi longtemps milité dans des associations, politiques (mais pas partisanes) ou gays et le plus longtemps au sein d’Act Up-Paris, contre le sida.

C’est à partir de cette expérience que je m’exprime sur ce qui se passe en ce moment à Sida Info Service (Lire Forte inquiétude des salarié.e.s de Sida Info Service après sa mise en redressement judiciaire). La situation est très grave. Sans vision stratégique et politique, la direction de cette association historique créée en 1990 l’a laissée s’enfoncer dans une crise qui risque d’aboutir à sa disparition pure et simple. En cessation de paiement depuis la mi-février, Sida info service a été placée en redressement judiciaire jeudi 10 mars, sans que cela suscite l’émoi de la planète sida. Il y a dix ou quinze ans, cette annonce aurait déclenché un torrent de réactions. Aujourd’hui c’est comme si l’on s’était habitué à voir le champ associatif se réduire comme peau de chagrin.

MOINDRE MOBILISATION CITOYENNE
D’après les explications données tant par le directeur général de Sida info service que par son président, lors d’une conférence de presse en présence de… cinq journalistes, l’Etat serait responsable de tous les maux de l’association. Et d’appuyer leurs dires par la présentation d’une courbe descendante correspondant à la baisse de la subvention de l’Inpes, une baisse qui avoisine les 30% en dix ans. C’est un fait et il n’est pas nouveau: le sida n’est plus en tête des priorités de la santé publique et les budgets ont fondu, sur fond de crise financière puis économique profonde dans les années 2008-2011. Mais aussi en raison de la moindre mobilisation citoyenne autour des questions relatives à la lutte contre l’épidémie. Le sida fait moins peur, le sida ne tue plus autant, les traitements sont efficaces, tant mieux. Les « héros » sont fatigués et ont envie de passer à autre chose. Grand bien leur fasse.

Mais cette démobilisation générale n’est pas nouvelle. Pointer la responsabilité de l’Inpes comme le font les deux têtes de SIS, c’est un peu court. Et c’est surtout se donner bonne conscience à bon compte. A y regarder de près, c’est bien la gestion et les choix de l’association qui ont conduit à la situation actuelle et ce sont les salariés qui risquent d’en payer le prix.

RECHERCHE DE FINANCEMENT INEXISTANTE
Lors de sa conférence de presse, le DG a reconnu qu’il n’avait aucune stratégie de recherche de financement hors Inpes. Mieux, il a expliqué qu’engager des collectes de fonds privées ou rechercher d’autres financements pour les activités d’écoute et d’aide à distance n’aurait pas été éthique puisque l’Inpes couvrait tous les besoins. Ce n’est pas exact. Nous avons pu consulter la convention 2015 signée entre SIS et l’Inpes le 18 mai 2015. Il y est écrit que le coût total des actions relevant de la convention est de 5.390.880 € et que l’Inpes finance ces actions à hauteur de 93%, soit 5 millions d’euros.

Il y a donc bien la nécessité pour Sis de trouver d’autres financements et au vu de la situation, ce n’est pas son fort. Pire. Les programmes financés en dehors de la convention avec l’Inpes, grâce à des fonds provenant d’autres bailleurs comme expertise France, la Mairie de Paris ou les agences régionales de santé, ont le plus souffert de la gestion des dirigeants. Une gestion jugée peu rigoureuse dans un rapport commandé par le Comité d’entreprise. Ces mêmes programmes, notamment à l’international, sont aujourd’hui les plus en danger. D’ailleurs, les bailleurs de fonds se sont inquiétés auprès de la direction et demandent depuis des mois des rapports d’activité. Sans succès jusqu’à maintenant.

ERREUR POLITIQUE
Erreur stratégique, erreur politique aussi. Si Sida info service a été fondé par le ministère de la Santé et qu’elle a pu fonctionner grâce à une subvention de l’Etat, il n’en demeure pas moins qu’elle est une association loi de 1901 autonome. Elle a un conseil d’administration indépendant, ses propres statuts. Ses salarié.e.s ne sont pas des agents de l’Etat. Fallait-il alors comme le pense le directeur général dans sa présentation à la presse s’en tenir uniquement à une vision comptable de l’activité de SIS? Bercy peut sans doute se féliciter que le coût de l’heure d’écoute soit passée de plus de 7€ à moins de 4€ en dix ans. Grâce à des « gains de productivité » importants comme ne manque pas de le clamer la direction. En clair les salariés sont sommés d’en faire toujours plus. Mais doit-on, dans l’économie sociale et solidaire, adopter les mêmes mesures d’activité et de performance que dans le privé?

L’innovation sociale qu’a pu constituer la création de cette ligne d’écoute en son temps est aujourd’hui la clef de la pérennité et du développement des associations. Mais l’innovation passe aussi par une indépendance financière et de l’imagination pour s’adapter politiquement aux nouveaux enjeux de l’épidémie. Doit-on se contenter des subsides de l’état quand se développe aujourd’hui une solidarité citoyenne active au travers des sites de financement participatifs?

Si l’association Aides, qui a aussi connu des soubresauts et a dû se séparer de nombreux collaborateurs, s’en est mieux sortie que d’autres, n’est-ce pas entre autres parce qu’elle a diversifié ses sources de financement? Ce qui lui permet non seulement d’être moins dépendante des pouvoirs publics mais aussi de conserver une liberté de parole, d’actions. Et une capacité financière qui fait pâlir les autres associations et qui lui a permis de racheter en décembre dernier le 190, centre de santé sexuelle fondé par… Sida info service (Lire Exclusif: Comment Aides a sauvé Le 190, centre de santé sexuelle, de la fermeture).

La réaction de la direction et du President de sis à la mise en redressement judiciaire a été pour le moins surprenante. Ils se sont « félicités » de cette décision du tribunal de grande instance de paris. Faut-il y voir une marque de soulagement? C’est en effet l’administrateur nommé par le tribunal qui devra prendre les décisions, et notamment la plus dure d’entre elles, le plan de licenciement.

Les prochaines semaines seront déterminantes pour l’avenir de SIS. Tout peut aller très vite. Mais on ne peut passer sous silence que d’autres choix auraient été possibles et que tout n’est pas perdu. Une autre voie est possible pour Sida info service.