Une nouvelle réunion ouverte de préparation à la Marche des fiertés se tenait samedi 5 mars à Paris. Un premier rendez-vous très prometteur avait eu lieu le 16 janvier dernier en présence de plusieurs délégations régionales, laissant espérer un vrai renouveau dans la dynamique de l’ensemble des marches et gay prides en France, et de leur poids dans les médias. Pourtant après cette nouvelle étape, qui poursuit l’élan initié avec les États généraux LGBTI de novembre dernier, l’amertume et l’exaspération ont gagné une partie de militant.e.s.

LE «DOUBLE DISCOURS» DE L’INTER-LGBT
C’est une «grosse déception» pour la militante Gwen Fauchois, qui en janvier, avait fait part à Yagg de sa satisfaction à l’issue de la première réunion. «Au début de la réunion de samedi, nous avons cherché à connaître la nature réelle de cette concertation: était-elle consultative ou décisionnaire? La question a été posée quatre, cinq fois, avant d’obtenir enfin une réponse: nous étions là à titre consultatif.»

Un manque de franchise de la part de l’Inter-LGBT qui pose problème aux personnes présentes, et que même au sein de l’interassociative on reconnait: «La première chose à dire, c’est que nous n’avons pas été clair.e.s sur la nature du mandat de ces réunions, explique à Yagg Thomas Linard, porte-parole de l’Inter-LGBT en charge des questions familles. C’était une erreur, et il va falloir l’assumer et en tirer des leçons. Ce point n’a pas été géré correctement. Plusieurs personnes ont critiqué cette erreur de communication et si elles avaient su que ces réunions n’étaient pas décisionnaires, alors peut-être qu’elles ne seraient pas venues. Ou peut-être que si, mais elles seraient venues dans un autre état d’esprit.» Certain.e.s, comme Gwen Fauchois, ont donc le sentiment d’avoir été floué.e.s: «On s’est rendu.e.s compte qu’il y avait un double-discours, que c’est l’Inter-LGBT qui décide, et qu’elle n’a pas l’intention de bouger». Elle déplore aussi que l’Inter-LGBT ne soit pas capable d’assurer «la sérénité des débats, y compris sur la liste ouverte aux participantes» qui leur a permis d’échanger par mails depuis la dernière réunion. Des tensions qui auraient eu raison, d’après elle, de la mobilisation d’une partie des militant.e.s présent.e.s lors de la première réunion, et absent.e.s ce samedi.

Pour la militante, l’interassociative doit se remettre en question et renouveler la façon dont elle construit la Marche:

«Comment défend-on et comment fait-on vivre un mot d’ordre dans le contexte du 2 juillet – date à laquelle à été reléguée la Marche des fiertés – où les deux sujets majeurs dans les médias seront l’Euro et les bouchons de départ en vacances?»

«Il y a une nécessité d’inverser le rapport de force dans un moment où nos voix sont devenues complètement inaudibles et où le sujet des personnes LGBT est perçu comme le seul point positif du bilan du quinquennat de François Hollande dans l’opinion publique. Pour cela, la Marche des fiertés est effectivement un outil… mais pas le seul: il y a aussi la Pride de nuit, les marches des fiertés en région, il y a d’autres voix, d’autres ressources.»

QUEL MOT D’ORDRE POUR 2016?
La question du mot d’ordre n’est pour le moment pas réglé. Pour Delphine Aslan, porte-parole de l’association FièrEs elle aussi présente à la réunion du 5 mars, il se dégage deux grandes tendances sur cette question: «D’un côté, certaines personnes veulent mettre les droits des trans au cœur du mot d’ordre de cette année. D’autres veulent un mot d’ordre plus global qui porte sur le bilan du PS au gouvernement, quelque chose de plus choc, de plus médiatique. Mais il faut bien se rappeler que la Marche des Fiertés, ce n’est pas que pour les médias ou pour le grand public, c’est aussi pour nous, c’est un événement communautaire. Il faut qu’on soit capable de dire “les droits des personnes trans, c’est notre priorité”. Et ce n’est pas forcément non médiatique.»

Partisan d’une thématique unique, Thomas Linard mise aussi sur une seule revendication bien identifiable auprès des médias: «Il y a eu un vote consensuel au sein de l’Inter-LGBT en faveur de cette proposition sur une thématique sur les droits des trans. On se dirige donc a priori vers un mot d’ordre sur cet enjeu, ce qui est cohérent avec le contexte d’une année charnière. C’est le moment où l’on pourra mettre l’accent sur la proposition de loi sur le changement d’état civil, sur la probable condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’homme.»

De son côté, Gwen Fauchois explique que, peu importe le mot d’ordre, c’est avant tout la façon de diffuser le message qui aura un impact cette année: «Si le mot d’ordre n’est pas lié au rapport de force qui existe aujourd’hui, alors il ne sera pas audible, met-elle en garde. Si on communique sans cette idée en tête, alors on va juste véhiculer l’idée d’un “ils en demandent encore plus” auprès de l’opinion publique.»

L’INTER EN RETARD
Concrètement, ce n’est pas en 2016 qu’une réelle coordination du mot d’ordre des différentes marches des fiertés verra le jour, comme cela avait été évoqué pendant les États généraux du militantisme LGBTI. D’ailleurs, certaines organisations en régions ont déjà décidé du leur, sans attendre la réunion du 5 mars. En raison de difficultés à se concerter avec les autres marches? A cause de délais trop serrés? «Un peu des deux», selon la présidente de FièrEs: «On est d’accord sur des thématiques, mais pas forcément d’accord sur ce qui est à mettre en avant. Par exemple, à Paris, il est possible d’opter pour un mot d’ordre contre le PS. Mais certaines régions n’ont rien à reprocher au PS au niveau local et régional. Les problématiques ne sont pas les mêmes partout.»

Mais la question du temps est néanmoins cruciale: à Paris, l’Inter-LGBT joue contre la montre, comme l’explique à Yagg la co-présidente de l’Inter-LGBT Aurore Foursy: «Préparer la Marche des fiertés, ça ne prend pas six mois, c’est très compliqué et ça prend énormément de temps. Et nous sommes tout.e.s bénévoles.» Elle rappelle que l’interassociative n’a pas fermé la porte aux échanges: «La question du mot d’ordre a été travaillé au sein de l’Inter-LGBT, ainsi que le plaidoyer qui va avec, on a poursuivi la discussion, écouté les propositions. On a décalé notre calendrier habituel, ce qui fait qu’aujourd’hui, nous sommes début mars et rien n’est lancé. Il faut se dire que c’est la première année que nous procédons de cette façon, on prend nos marques. À moins de six mois de la marche, si on en est encore à faire des réunions, c’est qu’on a la volonté que ça fonctionne», défend Aurore Foursy. Une volonté qui a pourtant ses limites: «Il y a une volonté d’ouverture, mais l’Inter-LGBT n’est pas prête à lâcher les rênes, explique Thomas Linard. Le message officiel c’est “si vous voulez participer à la préparation de la Marche, venez et adhérez à l’Inter-LGBT pour prendre part aux décisions”.»

Une réunion de l’Inter-LGBT – initialement prévue le 9 – aura lieu le mercredi 16 mars, pour débriefer les échanges de ce samedi. En attendant de connaître enfin le mot d’ordre de cette Marche des fiertés 2016.