Fabrice Houdart

Pour les entreprises mondialisées, plaider pour l’inclusion des personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) dans les sociétés et les économies peut être un exercice périlleux. Elles doivent réconcilier leurs objectifs de responsabilité sociale; les pressions exercées par leurs employés et actionnaires; leurs cibles de résultat et éviter de froisser les gouvernements et les clients des marchés où l’homophobie reste très présente. Alors qu’il est maintenant largement admis que la discrimination contre les personnes LGBT est une plaie économique auto-infligée significative (voir la vidéo de la campagne «LIBRES ET ÉGAUX » de l’ONU sur le coût de l’exclusion), relativement peu d’entreprises ont pris position sur la question.

Il y a deux ans, Jim Yong Kim, le président de la Banque mondiale écrivait dans une tribune:

«La suppression des discriminations n’est pas seulement une nécessité morale : elle est essentielle à la promotion d’une croissance économique durable, équilibrée et sans exclu dans toutes les sociétés ».

Des études récentes ont démontré que les lois anti-LGBT impactent négativement l’investissement étranger et le développement du secteur privé. D’autres études ont fourni des estimations du coût élevé de cette discrimination sur les économies (comme en Jamaïque ou en Inde).

EXPLOSION DE LA RHÉTORIQUE ANTI-GAY
Paradoxalement, ces économies émergentes, qui ont le plus besoin de ces investissements, cherchent souvent à restreindre les droits de la communauté LGBT et l’on y constate une véritable explosion de la rhétorique anti-gay. Par exemple, l’Egypte a connu récemment une vague d’arrestations d’hommes homosexuels, alors que, de son côté, le parlement kirghize envisage une interdiction législative de la «propagande homosexuelle» sur le modèle de la loi similaire adoptée en Russie.

De même, il y a une contradiction manifeste lorsque la Tunisie organise un évènement «Investir en Tunisie, start-up démocratie» tandis qu’une décision de la justice place un homme de 22 ans derrière les barreaux après un examen anal archaïque destiné à prouver la sodomie. (Lire sur Yagg : Tunisie: le procès en appel des six étudiants condamnés pour homosexualité a été ajourné). Les investisseurs privés ne tentent pas de réconcilier ces messages contradictoires; ils se contentent d’aller investir dans un autre environnement des affaires moins erratique.

Pourtant, les entreprises mondiales ont encore du mal à prôner publiquement le changement. Google a fait les manchettes outre-Atlantique en 2012 avec sa campagne «Légaliser l’amour» qui appelait à la dépénalisation de l’homosexualité et la fin de l’homophobie dans le monde entier. La campagne avait des objectifs ambitieux comme Mark Palmer-Edgecumbe, le vice-président de l’entreprise en charge de la diversité et de l’inclusion, le décrivait à l’époque: «Nous voulons que nos employés qui sont gays ou lesbiennes ou transgenres puissent avoir la même expérience en dehors du bureau que dans le bureau.» Pourtant, dès 2013, la campagne s’éteint discrètement.

COALITION GLOBALE
La leçon est qu’une entreprise multinationale ne peut pas mener cette campagne seule. En 2013, Richard Branson, le patron de Virgin, était l’un des rares chefs d’entreprise à prendre position publiquement contre le projet de loi anti-homosexualité de l’Ouganda. Branson avait écrit à l’époque: «Je suis régulièrement courtisé par diverses personnes et des représentants du gouvernement pour faire des affaires en Ouganda. Je le considérais sérieusement. Cependant, la chasse aux sorcières affreuse contre la communauté homosexuelle [..] rendrait contraire à ma conscience de soutenir ce pays. Je recommande aux entreprises à travers le monde de faire la même chose. L’Ouganda doit revenir sur ses positions sous peine d’être ostracisé par les entreprises et touristes du monde entier.» D’autres sociétés mondiales se seraient sans doute fait l’écho de ces préoccupations si une coalition globale était en place. L’Ouganda est en effet le principal bénéficiaire d’investissements étrangers en Afrique de l’Est.

Dans le mouvement anti-apartheid, les Principes de Sullivan, qui constituaient un code de bonne conduite pour les entreprises étrangères établies en Afrique du Sud, avaient joué un rôle clé dans la pression sur le pays. Les entreprises privées pourraient aujourd’hui adopter un code de conduite en matière de discrimination contre les personnes LGBTI. En France, plus de 40 entreprises, organisations et collectivités locales se sont ainsi engagées en signant la Charte d’engagement LGBT de l’Autre Cercle.

Les plus grandes entreprises du monde ont aussi signé les principes volontaires sur la sécurité et les droits de l’homme (PDF) conçus en 2000. C’est dans cet esprit que, lors du Forum économique mondial de Davos en Janvier 2016, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme Zeid Ra’ad Al Hussein a annoncé que notre organisation, en collaboration avec l’Institut pour les entreprises et les droits de l’homme (IBHR), les Nations Unies et des entreprises partenaires, travaille sur l’élaboration de mesures que les entreprises peuvent et doivent prendre pour lutter contre la discrimination et d’autres violations de Droits de l’Homme contre les personnes LGBT et intersexuées à l’échelle mondiale.

ÉCONOMIES INCLUSIVES
Ce jeudi 3 mars, la revue The Economist sera l’hôte d’un événement fascinant à New York, Londres et Hong Kong intitulé «Fierté et préjugés – l’entreprise et les arguments économiques pour l’inclusion des personnes LGBT» avec plus de 200 leaders du monde des affaires, de la politique et de la société civile afin d’aborder de front les questions concernant l’avenir du mouvement LGBT et son impact sur l’entreprise et l’économie. Il est temps pour les grandes entreprises mondiales de passer à l’étape suivante et d’utiliser leur influence pour créer des sociétés et des économies inclusives, pour les personnes LGBT et intersexuées dans le monde.

Fabrice Houdart

Fabrice Houdart est spécialiste des droits de l’Homme au Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l’Homme (HCDH) à New York. Auparavant, à la Banque mondiale, il a dirigé diverses initiatives visant à estimer le coût de l’impact de la discrimination contre les personnes LGBT pour les économies. Contact sur Twitter : @HoudartUN

En savoir plus: Yagg est présent au Forum de la mixité, à Paris, lundi 7 mars, au Forum des images. Christophe Martet, directeur de publication de Yagg, animera une table ronde intitulée: «Comment rendre son entreprise gay-friendly?». Plus d’infos sur Yagg Sortir.