«L’espace public est politique. Nous produisons de la pensée et sommes, ensemble, l’avant-garde éclairée.» Ce sont les mots de Thérèse Clerc, qu’Isabelle Colet a lu mardi 23 février, lors des obsèques de la militante. La directrice de la Maison des Femmes – Thérèse Clerc de Montreuil, a beaucoup de choses à préparer lorsque nous la joignons au téléphone: «Nous allons organiser une grande fête avec la famille, la Maison des Femmes , et aussi la mairie de Montreuil. C’est Thérèse qui nous l’avait demandé», précise-t-elle.

Thérèse Clerc est décédée le 16 février, à l’âge de 88 ans. C’est en juin 2006 que cette militante féministe spécialisée dans la communication l’avait rencontrée: «Elle cherchait une directrice pour la Maison des Femmes. Ça a été un vrai coup de foudre entre nous. Thérèse, c’était une femme de projet, une femme de féminisme. Une grande gueule, aussi. Avec Thérèse, c’était toujours “nous”, le collectif avant tout.» Pour saisir toute l’ampleur de cette personnalité féministe hors-du-commun, Yagg a discuté avec plusieurs personnes qui l’ont connue à différentes étapes de sa vie, qu’elle a consacré corps et âme à la lutte pour les droits des femmes.

COMME UNE RENAISSANCE À QUARANTE ANS
Thérèse Clerc n’a pas toujours été la militante passionnée que l’on connaît aujourd’hui, grâce à la Maison des Babayagas, ou plus tard dans le documentaire Les Invisibles. Née en 1927, issue d’un milieu catholique et bourgeois, mariée à vingt ans, mère au foyer élevant ses quatre enfants, rien ne la prédestinait à s’investir pour la cause féministe. C’est en 1969 que sa vie a changé: Thérèse Clerc est hospitalisée plusieurs semaines pour un abcès au poumon. C’est pendant cette période qu’elle rencontre d’autres gens, discute, se rend compte qu’elle a des choses à dire. Qu’il y un monde à découvrir hors de la cuisine où elle passe ses journées. «Elle s’ennuyait dans cette vie de couple, ça bouillonnait à l’intérieur», raconte à Yagg son amie Danielle Michel-Chich, qui est l’auteure de Antigone aux cheveux blancs (aux éditions des femmes-Antoinette Fouques), biographie consacré à Thérèse Clerc. Quand Thérèse Clerc sort de l’hôpital, il lui faut un an pour préparer sa nouvelle vie. Thérèse Clerc divorce, passe le permis, commence des petits boulots, comme celui de démonstratrice dans un magasin de jouets. Et s’investit sans compter dans le militantisme féministe alors en pleine effervescence. «Elle disait qu’elle était née à quarante ans», affirme Isabelle Colet. Elle milite au Mouvement de libération des femmes (MLF), ainsi qu’au Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC). «Elle-même a pratiqué des avortements clandestins chez elle, sur la table à manger de la cuisine», insiste la directrice de la Maison des Femmes.

C’est bien plus tard, à la fin des années 90, qu’elle monte cette structure à Montreuil – qui porte désormais son nom.

«Elle disait que c’est là qu’elle a été le plus heureuse, se souvient Isabelle Colet. Car ce n’était pas qu’un lieu de rencontres, de ressources, d’expositions, de formations, c’est là aussi qu’elle trouvait énergie, joie et bonheur.»

«Elle venait toujours, même si elle n’était plus présidente de l’association. Elle était malgré tout présidente d’honneur. Venir ici, c’était une remise en dynamique. Comme Thérèse, toutes les femmes qui s’investissent ici ont besoin de retrouver cette énergie.» Au début des années 2000, Thérèse Clerc fait naître un autre projet, qui va aussi changer sa vie, la Maison des Babayagas, un lieu de vie autogéré et solidaire pour les femmes seniors leur permettant d’être autonomes et indépendantes. Hasard du destin, c’est – en partie – grâce à Christine Boutin que le projet des Babayagas a pu être lancé, puisque c’est elle, alors ministre du Logement sous Nicolas Sarkozy en 2007, qui débloque les fonds nécessaires au financement.

THÉRÈSE LA BABAYAGA
Sollicitées par Yagg, certaines personnes ayant travaillé avec Thérèse Clerc pour la création de la Maison des Babayagas n’ont pas souhaité s’exprimer, affirmant avoir coupé les ponts avec la militante en raison de désaccords profonds. Des réactions qui ne surprennent pas vraiment Danielle Michel-Chich:

«Comme avec toutes les personnes qui ont cinquante idées à la minute, qui sont charismatiques, qui veulent que les choses avancent, oui, il peut y avoir des dissensions.»

«La maison des Babayagas, c’était l’idée de Thérèse, mais elles ont été trois femmes à rédiger et à porter le dossier.» Un dossier qui a tout de même mis plus de dix ans à aboutir: «Ça a duré trop longtemps», constate Danielle Michel-Chich. Isabelle Colet a elle aussi vu le projet des Babayagas évoluer et les difficultés qui se sont mises en travers de la route des militantes: «Ça a pris tellement de temps que la dynamique du groupe s’est essoufflée. On s’investit dans un projet, on donne de l’énergie, mais les obstacles, les blocages au niveau politique, ont fait qu’il y a eu du découragement.» Parmi ces obstacles, justement, Isabelle Colet souligne un des aspects qui fait la spécificité du projet: «Le fait que c’était une maison destinée aux femmes, ça ne passait pas du tout!»

Et puis le projet des Babayagas a fait le buzz: «C’est là que Thérèse est devenue très médiatique, souligne Danielle Michel-Chich. Peut-être que ça a provoqué des jalousies.» Les médias ont été rapidement séduits par la personnalité et la prestance de Thérèse Clerc… qui le leur a bien rendu: «Elle adorait ça, mais elle le payait cher», affirme son amie et biographe.

«Thérèse était quelqu’un de cabotin, mais dans le bon sens du terme. Dès les premiers reportages autour des Babayagas, qui était un concept inédit, les journalistes ont tout de suite vu qu’elle passait très bien. Elle était bonne, et elle savait qu’elle était bonne.»

Mais cette notoriété n’a jamais été au service d’autre chose que des causes que défendait la militante: «Ce n’était pas pour se vendre elle, mais pour porter un projet, pour parler de la vieillesse, de l’homosexualité.»

UNE VIEILLE GOUINE FIÈRE
L’homosexualité, justement, un sujet qu’elle a toujours abordé sans fards et sans détours, frontalement, ce qui avait séduit Sébastien Lifshitz quand il recherchait les témoins de son documentaire Les Invisibles: «La première chose qui m’a marqué chez Thérèse, c’est son franc-parler, se souvient le réalisateur. «Elle n’hésitait pas à nommer les choses, à parler de la sexualité, de la vieillesse.» Dans le film, Thérèse porte une parole indéniablement politique, tout comme une autre femme qui témoigne dans le film, Monique: «Monique et Thérèse ont dû doublement se battre, d’abord comme femmes, et ensuite comme homosexuelles, affirme Sébastien Lifshitz. Ça a forgé leur parole, leur énergie combattive.»

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«L’homosexualité, c’est politique d’en parler affirmait Thérèse, se rappelle quant à elle Danielle Michel-Chich. Après son divorce, c’était le début des années 70, la révolution sexuelle… Thérèse a tout essayé, elle était profondément bisexuelle. Et puis comme elle disait “quand on vieillit, les hommes sont morts, ou alors ils ne bandent plus… alors il vaut mieux aimer les femmes!”» Thérèse Clerc a aussi participé au Projet 107, une galerie de portraits sonores sur la visibilité lesbienne, mené par l’artiste Adam M., dans lequel elle évoquait sa joie d’être visible, justement, malgré le poids de la lesbophobie:

«C’est vrai qu’il y a des insultes, des quolibets, des violences, c’est vrai encore pour les lesbiennes. Mais moi je suis pas un bon témoignage parce que je suis entrée à pieds joints, et dans la liberté, et dans le choix de mes pratiques, et en vieillissant, j’en ai rien à foutre qu’on me dise “oh regarde la vieille gouine, à son âge, elle a pas honte?”. Non justement, je serais plutôt fière.»

 

Portrait 4 – Thérèse Clerc (extrait):« Il faudrait à mon avis exhumer tous ces bouquins de 68 qui sont sortis un peu…

Posté par Projet 107 Lesbiennes sur samedi 12 septembre 2015

Adam M. a aussi fait joué Thérèse Clerc dans Thérèse(e) et Simone(e), un court-métrage réalisé en 2014, présenté dans plusieurs festivals et récompensé à Cineffable:

«La première fois que tu rencontrais Thérèse, tu savais que tu allais vivre quelque chose d’important.»

«Humainement elle était très chaleureuse, mais Thérèse, c’était aussi une façon de parler, un verbe. Je l’avais d’abord rencontrée pour le Projet 107. C’était facile d’avoir son numéro, d’aller la rencontrer chez elle, elle était très accessible. Thérèse ouvrait sa porte à tout le monde, elle avait envie de diffuser son message, elle était avide de nouvelles rencontres. J’avais commencé à travailler sur cette idée de film à partir de l’enregistrement d’un texte de Simone de Beauvoir et en rencontrant Thérèse, j’y ai trouvé un écho sur la question du féminisme, du vieillissement. Il m’a paru évident que c’est Thérèse qui devait être dans le film. Quand on lui en a parlé, l’idée lui plaisait bien, mais on a du lui préciser qu’elle serait nue dans le film, ce qui l’a un peu arrêtée. Mais elle a fini par nous dire “bon, je veux bien essayer”. Elle appréhendait un peu, elle ne trouvait pas qu’elle avait un beau corps. Mais pendant le tournage, elle s’est donnée à fond, sans pudeur.»

extrait de thereses et simones

Extrait de «Thérèse(s) et Simone(s)» d’Adam M.

UNE EMPREINTE SUR LES JEUNES FÉMINISTES
Le dernier grand projet initié par Thérèse Clerc est UNISAVIE, l’UNIversité des SAvoirs du Vieillir autrement, un programme dans la lignée des universités populaires, et un «lieu de réflexion et d’élaboration d’une vie citoyenne à part entière pour les femmes et les hommes qui pensent que “vieillir c’est vivre”». Des rencontres européennes autour du thème «Vieillir autrement» seront prochainement organisées. Un autre projet que d’autres poursuivront, car la militante n’avait pas son pareil pour insuffler l’énergie et l’envie de se battre: «Elle avait un effet modèle et elle communiquait une telle énergie, confirme Danielle Michel-Chich. Quand on faisait des entretiens pour Antigone aux cheveux blancs, j’étais en pleine ménopause. Elle m’a dit “tu vas voir, c’est dur maintenant, mais après, ce sera une nouvelle jeunesse”. À chaque fois que je repartais de chez elle, j’avais des ailes.»

Paradoxalement, si l’un des grands combats de Thérèse Clerc a été la reconnaissance du vieillir autrement, celles qui l’ont connue s’accordent pour dire qu’elle avait une capacité extraordinaire à transmettre aux jeunes son expérience: «Ce qu’elle avait vécu avait une résonance dans le monde actuel, assure Isabelle Colet. Je me souviens que quand elle intervenait dans des écoles, les lycéennes vibraient avec Thérèse. Elle avait une incroyable capacité de transmission de son expérience et de son vécu.» Un constat partagé par Adam M.: «J’ai rencontré beaucoup de féministes, je crois que Thérèse était la doyenne et malgré son âge, son combat était vivant. La question du vieillissement de la silver économie, personne ne la portait comme elle.»

«Mais elle allait vers les jeunes générations, et ça je ne l’ai pas beaucoup vu chez les autres féministes de sa génération.»

«Elle n’ont pas ce contact chaleureux et pédagogue qu’avait Thérèse, qui avait la main tendue vers les jeunes. C’est pour ça qu’elle nous a marqué, nous, les féministes de 20, 30, 40 ans.»

Lire aussi notre article sur le prochain documentaire de Sébastien Lifshitz consacré à Thérèse Clerc.