«Abasourdi», dit un salarié. «En colère», ajoute un autre. L’annonce de l’audience demain au Tribunal de Grande Instance de Paris pour décider du sort de Sida Info Service a été un véritable coup de tonnerre pour les salarié.e.s. La direction n’a pas souhaité communiquer mais nous avons obtenu de plusieurs personnes la confirmation que SIS Réseau n’était plus en mesure de payer les salaires de février et que de facto, l’association se retrouvait en cessation de paiement et devait déposer le bilan.

CLIMAT TENDU
Tous nos interlocuteurs ont souhaité s’exprimer anonymement, tant le climat est tendu depuis plusieurs mois. Officiellement, rien n’est sorti du Conseil d’administration qui a eu lieu lundi 22 février, mais hier dans l’après midi, le Comité d’entreprise a été informé que l’audience au Tribunal de Grande Instance, pour un examen de la situation financière de SIS, aurait lieu jeudi 25 à 16 heures. Concrètement, l’association remet son sort dans les mains de la justice, qui peut décider de la nomination d’un administrateur judiciaire pour entamer une procédure de redressement ou dans le pire des cas de la liquidation de l’association. Durant cette procédure, c’est l’Etat qui prend en charge les salaires, mais les fournisseurs ne sont plus payés.

D’après nos informations, trois structures sont concernées par la démarche auprès du TGI: SIS Réseau qui regroupe les fonctions administratives et de support (comptabilité, RH, etc.), SIS Association qui gère l’action historique de SIS, l’écoute, et aussi SIS Animation et ses nombreuses délégations régionales (Lille, Nantes, Strasbourg, Guyane, etc.) qui mènent des actions sur le terrain.

Les réactions sont diverses parmi les salarié.e.s que nous avons interviewés ce matin. «C’est dramatique, je tombe des nues, confie un salarié, qui travaille depuis de nombreuses années à l’association. Et en même temps, c’est une délivrance, poursuit-il. C’est peut être comme ça que les décisions vont s’accélérer.»

Pour un autre salarié, l’issue de l’audience est incertaine. «La subvention de l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé), d’un montant de 5 millions d’euros pour 2016, a été confirmée récemment. Je vois mal le Tribunal ne pas en tenir compte. Mais je m’attendais à cette procédure. Ce n’est pas faute d’avoir alerté la direction.»

«JE SUIS SOUS LE CHOC»
«C’est inadmissible d’en arriver là. Je suis sous le choc et en colère, ajoute cet autre salarié contacté ce matin. Mais nous ne sommes pas tombés des nues en apprenant la nouvelle, ça allait très mal depuis des mois.»

Certains pointent la responsabilité des pouvoirs publics. «A la base, c’est la baisse de la subvention de l’INPES qui est en cause, explique ce salarié. Et on parle d’une nouvelle baisse pour 2017, année pour laquelle la subvention passerait à 4 millions d’euros [-25%].»

En novembre dernier, Yagg publiait des extraits d’une lettre ouverte des salarié.e.s de SIS, dans laquelle ils dénonçaient «une accumulation de choix stratégiques allant contre les intérêts de l’association, associée à une incohérence des décisions prises sans véritable réflexion commune» ainsi qu’un «management des compétences incompréhensible entrainant des dysfonctionnements majeurs.»

Depuis, le dialogue social n’a semble-t-il pas été renoué et d’ailleurs, ce matin, un membre du personnel que nous avons contacté regrette amèrement que la direction n’ait pas pris la peine d’informer les salarié.e.s du non-paiement des salaires. «Nous l’avons appris par le Comité d’entreprise, cela montre le manque de courage de la direction.» Un autre pointe aussi l’attitude du Conseil d’administration: «Le CA n’a pas vraiment écouté le personnel et a pris position pour la direction, c’est dommage.» Ni le directeur général, Patrice Gaudineau, ni le Président de SIS-Réseau, Gérard Desborde, ne communiquent sur cette nouvelle étape de la vie de l’association. Ils attendent la décision du TGI.

EN SAVOIR +
La principale activité de SIS, c’est le dispositif des lignes d’écoute (Sida Info Service, mais aussi Ligne Azur, Hépatites Info Service, VIH Infos Soignants, Sida Infos Plus). L’association est financée à près de 93% par l’Inpes. Une subvention en baisse constante puisqu’on est passé en sept ans de 7 millions en 2008 à 5 millions d’euros de subventions en 2015 (-29%). En avril 2015 déjà, face à une situation financière et humaine jugée préoccupante, le Comité d’entreprise de SIS avait lancé un droit d’alerte et un cabinet extérieur (3e Consultants) était désigné afin de procéder à un audit. Le 18 novembre, un Comité d’entreprise extraordinaire (CEE) s’est soldé par un vote unanime des membres du CE pour saisir le conseil d’administration de l’association et pour émettre une motion de défiance à l’égard de la direction actuelle, demandant la nomination d’un mandataire ad’hoc. Fin novembre, une lettre ouverte aurait été signée par 62 des 98 salarié.e.s qui l’ont reçue, soit 63% du personnel.

L’AVIS D’ABDELLAH TAÏA

abdellah-taia-commentaire dans articleLe moins que je puisse dire, c’est que cette information est d’une tristesse absolue. Ces dernières années, on a constaté que la réalité du sida n’intéressait déjà plus suffisamment les gouvernements occidentaux. Il y a eu comme un effacement de cette maladie dans l’espace public. C’est cela qui est extrêmement dangereux. Le message envoyé par cette information est, je crois, catastrophique. Surtout quand on sait que beaucoup de jeunes n’ont plus les réflexes de protection nécessaires.