Le jeudi 18 février, l’Ouganda votait pour élire son nouveau président et samedi 20 février, la commission électorale a annoncé la réélection de Yoweri Museveni, depuis 30 ans au pouvoir, pour un cinquième mandat, à la tête du pays.

L’Ouganda, ancienne colonie britannique autrefois surnommée par le premier ministre Churchill «La Perle de l’Afrique», a pourtant acquis une autre réputation ces dernières années. Celle d’être un des pays les plus violemment homophobes du continent africain. La législation en vigueur, héritée de la période coloniale, punit jusqu’à la prison à vie les actes sexuels, définis comme «contre nature», entre deux personnes de même sexe. Récemment, nous nous sommes rendus sur place et avons rencontré des membres de la communauté LGBTI, bien décidés à ne plus baisser la tête. Reportage.

En ce début du mois de février, les murs, les palissades et les commerces de Kampala, la bouillonnante capitale de l’Ouganda, sont parsemés d’affiches de différentes couleurs et figurant les portraits des nombreux candidat.e.s aux élections. Dans ce pays d’Afrique de l’Est de 37,5 millions d’habitants, on ne vote pas seulement pour élire le président de la République mais aussi pour renouveler le Parlement et les élu.e.s locaux (photo ci-dessous).
   affiche élection ouganda 2  Affiches électorales dans les rues de Kampala
Dans les programmes des candidat.e.s, aucune trace d’homophobie ou de propos discriminants. Pourtant, il y a quelques années, l’Ouganda faisait régulièrement la une pour son attitude envers les LGBT.
«KILL THE GAYS!»
En 2009, un député du parti du Président, un certain David Bahati, avait rédigé une proposition de loi punissant de la peine de mort les homosexuels. Cette proposition de loi faisait suite à de virulentes campagnes contre les gays à l’instigation de membres de l’église évangélique, très puissante en Ouganda. Comme l’avait montré en 2010 le documentaire Au nom de Dieu, de Dominique Mesnin, le pays était devenue dans les années 2000 une terre d’expérimentation pour les très influents pasteurs évangéliques américains, qui avaient décidé de porter la croisade antigays sur le continent africain. La propre femme du président, Janet Museveni, est elle-même membre de cette église.
D’après les témoignages que nous avons pu recueillir sur place, cette campagne présidentielle n’a pas donné lieu à un déchaînement d’homophobie comme cela aurait pu être le cas tant les questions de société permettent de masquer les véritables enjeux pour l’immense majorité des citoyen.n.es ougandais.es: lutte contre la pauvreté, accès à l’eau, modernisation des infrastructures, démocratisation. C’est notamment le point de vue de Moses Kimbugwe, directeur de l’association Spectrum (et que nous avions interviewé lors de son passage à Paris en février 2013). Installée dans une maison cachée par de hauts murs (photo ci-dessous), l’association a été fondée en 2004 pour défendre l’accès aux soins dans un contexte où la prise en charge du sida pour les Hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) était totalement absente.
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Les locaux de l’association Spectrum, à Kampala
D’après Moses, la campagne a bien été l’occasion pour certains petits candidats de parler négativement de l’homosexualité, mais le candidat sortant Yoweri Museveni du parti au pouvoir (National Resistance Mouvement, NRM) n’a pas prononcé de discours sur ce thème, ni les principaux candidats de l’opposition, Kizza Besigye du Forum for Democratic Change (FDC) ou Amama Mbazazi (indépendant), l’ancien Premier ministre. C’est un signe encourageant pour Moses qu’il explique par l’importance pour le président de maintenir de bonnes relations avec les pays occidentaux, qui n’avaient pas manqué de dire tout le mal qu’il pensait de la loi antigays.
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Moses Kimbugwe de l’association Spectrum
LE CHAUD ET LE FROID

Depuis 2009 et les premières tentatives de passage de la loi controversée, Museveni a semblé souffler le chaud et le froid sur la question.  Parfois, il soutenait le député Bahati, dans une stratégie politicienne de s’allier la jeune garde de son parti. Mais préoccupé par les annonces de réduction de l’aide étrangère à son pays, il a voulu ensuite donner des gages aux Occidentaux. Il semblerait que cette attitude reste en vigueur aujourd’hui. Annoncé à maintes reprises, le vote de la loi a été repoussé de nombreuses fois. Finalement votée, elle a été jugée anticonstitutionnelle en août 2014 grâce à l’action de Nicholas Opiyo, un avocat ougandais particulièrement déterminé. Depuis, la loi semble avoir rejoint les placards du Parlement.

Quant à David Bahati, il a été nommé en mars 2015 au gouvernement (en PDF). Un poste important pour cet homme de 42 ans. Mais une nomination qui a un prix, celui de la solidarité gouvernementale et une mise en sourdine de ses revendications homophobes. De là à penser que Bahati s’est servi des gays pour sa propre promotion… Il n’en demeure pas moins que d’après mes interlocuteurs, la violence contre les LGBT a sensiblement diminué ces derniers mois.
«MINORITÉS MARGINALISÉES»
Durant la campagne, certains LGBT ont ouvertement soutenu un des plus importants candidats de l’opposition, Amama Mbabazi dont le manifeste intitulé Go Forward (en PDF) évoque explicitement la protection des «minorités marginalisées». À l’époque de la controverse sur le loi antigays, Mababazi s’était démarqué de la plupart des politicien.ne.s, favorables à la loi, en demandant de prendre le temps de la discussion. Une manière habile de marquer son opposition sans se montrer pour autant gay-friendly. La cote de Amama Mbabazi est d’autant plus forte que sa cheffe de cabinet, Salome Nakaweesi Kimbugwe est connue pour ses prises de position pro-féministe et pro-LGBT. «C’est une alliée, confirme Moses qui ajoute: «Le responsable du service de presse de Mbabazi est LGBTI.» Spectrum n’a pas pris position pour tel.le ou tel.le candidat.e durant la campagne mais a laissé à ses membres la possibilité d’exprimer leur préférence.

D’autres LGBTI ont en revanche apporté leur soutien au Président sortant. Museveni est vu par beaucoup comme «l’homme de la situation», dans un pays marqué il y a encore quelques décennies par des rivalités sanglantes. Au sein du gouvernement, le ministre de la Santé se montre «plus ouvert qu’auparavant et prêt à collaborer avec les associations de façon positive», précise Moses. «Le gouvernement fait plus d’efforts. Le plan stratégique de lutte contre le VIH mentionne désormais les trans, les problèmes des LGBT, ceux des HSH. Le Fonds mondial est un des grands donateurs à la lutte et soutient les HSH en Ouganda. Cela profite aussi au gouvernement.»

SIGNE DE DÉTENTE
En décembre dernier, l’association Smug (pour Sexual Minorities Uganda) a organisé un grand gala auquel ont assisté de très nombreux ambassadeurs étrangers sans que cela provoque de réactions hostiles des autorités. Cela est interprété comme un signe supplémententaire de détente par Moses.
Pour faire reculer l’homophobie, les associations se battent aussi sur le terrain judiciaire, et pas uniquement en Ouganda. On saura ainsi en septembre prochain si la plainte contre l’activiste américain Scott Douglas Lively, déclarée recevable aux États Unis, va pouvoir aboutir. En 2009, Lively, accompagné de plusieurs pasteurs évangéliques, avait organisé une série de rencontres en Ouganda durant lesquelles il avait notamment plaidé pour un renforcement des mesures contre l’homosexualité et avait décrit le mouvement gay comme une œuvre «diabolique». C’est à la suite de ce voyage que le projet de loi a mûri dans la tête de David Bahati… «Nous espérons tous que cette démarche va aboutir, confie Moses. Ce serait un grand pas.»
«PENDEZ-LES!»
Ce qui a aussi changé dans le paysage, c’est l’attitude de la presse ougandaise. Le Conseil ougandais de la communication a instauré une forme de régulation concernant l’homosexualité et qu’on pourrait résumer ainsi: ne pas en faire la promotion mais ne pas en parler négativement non plus. Concrètement, d’après de ce qui a été observé ces derniers mois, la presse s’autocensure sur la question. Il y a quelques années, un des tabloïds du pays n’avait pas hésité à publier des listes d’homosexuels (masculins) avec ce titre : Pendez-les!
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La Une de Rolling Stones en 2010

Le journal a été condamné après la plainte d’une association homosexuelle mais le mal était fait et plusieurs LGBT ougandais.es avaient dû fuir le pays au début des années 2010 (voir l’interview de l’une d’entre elles, Brenda).

QUINZE ANS DE PRISON POUR SODOMIE
L’article 145 du code pénal reste toujours en vigueur. Récemment, un homme gay, Chris Mubiru, a été condamné à 15 ans de prison et 50 millions de shillings Ougandais d’amende (environ 13000 euros) pour actes contre nature. La particularité de ce procès est que des sextapes, que l’homme enregistrait durant ses ébats avec des partenaires de rencontre, ont largement circulé sur les réseaux sociaux. C’est un de ces partenaires qui a porté plainte, arguant d’un viol. Une accusation non-retenue par la justice, faute de preuve. Mais cette affaire a d’après nos observations mis mal à l’aise la communauté LGBT. Moses confirme que Spectrum n’avait pas soutenu Chris Mubiru, notamment en raison de cette accusation de viol. Et parce que Chris «n’a pas été proche des LGBTI». Un groupe de juristes serait cependant en train de préparer une plainte contre le gouvernement pour demander la suppression de l’article criminalisant l’homosexualité.
Spectrum a choisi la voie de la discussion avec les pouvoirs publics, le ministère de la Santé, la justice et les médias. Une preuve du bien fondé de cette démarche d’après Moses est la diffusion en juin 2014 d’une série de recommandations officielles édictées par le ministère de la Santé pour un accès aux soins dans discrimination. Cependant dans les rues plus embouteillées que jamais de Kampala, la capitale du pays, nous n’avons pas vu de message spécifique destiné aux gays dans les campagnes de prévention du VIH pourtant très présentes.
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Une affiche de prévention à Kampala
Autre signe encourageant d’après les activistes, le fait que la commission ougandaise contre le sida soit désormais rattachée au ministère de la Santé, ce dont se félicitait en janvier dernier un activiste témoignant anonymement  sur le site spécialisé Erasing 76 Crimes.
Si le vainqueur de l’élection est sans suspense le président sortant, l’avenir des LGBTI ougandais reste toujours très problématique dans ce pays en forte croissance économique mais où les problèmes sociaux sont légion. Les LGBTI semblent en tout cas bien décidés à ne pas laisser disparaître la fragile tranquillité acquise ces derniers mois.
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