La polémique autour de Serge Aurier a enflé tout le weekend jusqu’à la décision officielle du club dimanche soir d’ouvrir «une procédure disciplinaire assortie d’une mise à pied conservatoire», privant le défenseur du Paris Saint Germain de disputer mardi soir un match capital contre Chelsea. L’origine de la controverse: une vidéo filmée avec l’application Periscope, diffusée sur les réseaux sociaux ce samedi 13 février. On y voit un ami du footballeur de 23 ans en train de lire des questions d’internautes au joueur: «Laurent Blanc il fait souvent la folle ou pas?» Réponse de Serge Aurier: «C’est une fiotte!». Dans la vidéo (qui dans son intégralité dure 45 minutes), le joueur ne fait pas l’économie de propos clairement homophobes, non seulement envers l’entraîneur de son club, mais aussi envers des coéquipiers, Kevin Trapp ou Zlatan Ibrahimovic. «Des propos inadmissibles», lit-on dans le communiqué du Paris Saint-Germain.

PAS D’HOMOPHOBIE EN JEU POUR CERTAINS MEDIAS
La condamnation de l’homophobie évidente de ces propos ne figure pourtant pas dans la prise de position du club, ni dans les excuses du joueur. Et dans plusieurs médias, force est de constater que les insultes homophobes proférées à l’encontre de Laurent Blanc ne sont pas toujours qualifiées comme telles, comme le relève BuzzFeed. D’ailleurs dans Libération, on lit même que «l’accusation d’homophobie» relève «de la malhonnêteté intellectuelle»: «C’est hélas parfois ainsi que les gens s’expriment», justifient les journalistes. Hélas, effectivement. Plusieurs journalistes, dont la rédactrice en chef de la revue Well Well Well Marie Kirschen ont interpellé le quotidien:

C’est le directeur délégué de Libération Johan Hufnagel qui a rectifié le tir, d’abord sur Twitter, puis dans un édito:

Les anciens présidents du club du Paris Foot Gay sont aussi montés au créneau pour dénoncer la complaisance du journal envers les propos de Serge Aurier: «Pour information à ces journalistes, l’injure à caractère homophobe, c’est même un peu plus que cela: c’est un délit. Pour Libération le «malhonnête», c’est celui qui refuse que l’homophobie soit toujours autant décomplexée, banalisée dans le football. Pour Libération, c’est “son langage à lui”, à Serge Aurier. Comme Benzema qui nous explique que “tarlouze, c’est amical”. Entraîneurs, joueurs, supporters, si “c’est votre langage”, n’hésitez pas: tout le registre homophobe est à votre disposition. “Tu joues comme une tapette”, “Valbuena c’est un pédé”…»

Pour le sociologue Philippe Liotard, contacté par téléphone, les propos de Serge Aurier sont «un exemple d’homophobie ordinaire dans le sport».

«Ce que montre la vidéo, c’est un joueur qui prononce des insultes et des moqueries et utilise deux types de procédés rhétoriques, explique-t-il à Yagg: d’un côté une dévalorisation de l’autre avec des qualificatifs homophobes quand il dit que Laurent Blanc est une «fiotte», qu’il «suce», et de l’autre, une valorisation de soi grâce à une affirmation de sa virilité, mais aussi de son origine, quand il manifeste sa fierté d’être de Sevran par exemple. Il y a un équilibre entre ses deux pôles.»

Pour le sociologue spécialiste du sport, il est clair qu’on assiste bien à un «déni du caractère homophobe» des propos du joueur dans plusieurs médias.

DES JOUEURS TIRAILLÉS
Comme d’autres jeunes footballeurs avant lui, Serge Aurier vient de s’illustrer par des propos injurieux et homophobes. Pour Philippe Liotard, ces sportifs catapultés sous les feux des projecteurs ne sont pas préparés pour s’exprimer dans les médias. Ils tentent en outre de concilier leur statut de sportif de haut-niveau et de cultiver un lien avec leur milieu d’origine:

«Les joueurs comme Serge Aurier, comme Karim Benzema, comme Franck Ribéry vivent un écartèlement identitaire: ils doivent à la fois se construire une légitimité sociale dans un milieu dont ils n’ont pas les codes et continuer à affirmer leurs origines, à compter pour leurs amis proches.»

«Ce sont tous des joueurs qui sont issus d’un milieu social modeste. Leur carrière dans le football a ouvert la perspective d’une ascension très rapide, qui les a surexposés aux médias. Ils n’ont pas les mêmes parcours que d’autres sportifs dans le basket ou le rugby, eux, on les a rapidement déscolarisés et ils sont dans un contexte où l’école est vécue comme une contrainte et une perte de temps.» Un constat qui fait écho aux déclarations de Laurent Blanc lors de la conférence de presse qui s’est tenue ce midi, où a été évoquée la controverse: «J’ai côtoyé cette nouvelle génération, a affirmé l’entraîneur, il y a beaucoup de personnes dans cette nouvelle génération qui passe son temps à s’excuser. Je pense qu’avant de s’excuser, il faut réfléchir à ce que l’on fait.» Sauf que les joueurs n’ont pas forcément les clefs pour adapter leur comportement: «Dans les clubs de formation, on leur apprend des techniques pour échapper à des polémiques, poursuit Philippe Liotard. Par exemple, on leur apprend à ne jamais signer d’autographes avec leur vraie signature, ou bien à se cacher la bouche quand ils se parlent sur le terrain. Il y a une paranoia complète dans le milieu du football. Il y a un contrôle de la communication, mais le problème c’est qu’on leur apprend à ne rien dire, mais pas les codes pour s’exprimer dans les médias.»

«COMME UN PETIT GARÇON PRIS LA MAIN DANS LE SAC»
Dans le chat mis en ligne sur Periscope, une vidéo «faite sans se prendre au sérieux», pour reprendre les termes du principal intéressé, Serge Aurier s’exprime justement dans un rapport de proximité avec les internautes, comme s’il était «entre potes», sans filtre, sans distance… alors que les propos diffusés vont pourtant avoir la même valeur que s’ils avaient été tenus en interview. En témoigne au final le décalage effarant entre la vidéo du chat en question, avec un Serge Aurier qui cabotine, crâne en répondant aux internautes, et celle où il présente ses excuses, après l’annonce de sa mise à pied: «Il est comme un petit garçon pris la main dans le sac, tout penaud», décrit Philippe Liotard. Le sociologue a par ailleurs constaté qu’à partir du moment où Serge Aurier a présenté publiquement des excuses, l’homophobie a de nouveau fait son apparition: «J’ai observé une litanie de tweets qui disaient que c’était justement “des excuses de fiotte”, souligne-t-il. On voit que l’homophobie est à nouveau utilisée pour renverser la situation.» La polémique et ses conséquences risquent de suivre le joueur un certain temps, prédit le sociologue.

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