Sommaire

Histoire de la violence d’Edouard Louis
Peau de Dorothy Allison
Les guérir d’Olivier Charneux
Nous serons des héros de Brigitte Giraud
Paradis amer de Tatamkhulu Afrika
Hine Te Hana de Jennifer Fulton
Ne suis-je pas femme? de bell hooks
Allô, Dr. Laura? de Nicole J. Georges
Letter 44, 2 – Décalage spectral de Charles Soule et Alberto Jiménez Alburquerque
Mon neveu Jeanne de Patrick Bard
Sonnets de l’amour obscur de Federico Garcia Lorca
Le Paris gai de Robert Olorenshaw

edouard-louis-histoire-de-la-violence-editions-du-seuilHistoire de la violence, Edouard Louis, Seuil, 240 p., 18€. Après le succès phénoménal de En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis revient avec un second roman, Histoire de la violence. Il y raconte l’agression dont il a été victime un soir de Noël. Un jeune homme kabyle l’aborde, le drague et le convainc de monter chez lui. Après avoir eu des relations sexuelles, le jeune homme lui dérobe plusieurs objets. Lorsque le narrateur tente de les récupérer, celui qui était son amant quelques minutes auparavant change soudainement de registre et devient violent. Après la violence homophobe – aussi bien physique, verbale que sociale -, l’écrivain raconte la violence d’une tentative de meurtre et d’un viol et, en s’intéressant à l’origine de son agresseur, à la violence du racisme. Ou plus précisément, il raconte et fait raconter. Une bonne partie des événements est en effet mise dans la bouche de sa sœur, qui rapporte les faits à son mari, après les avoir entendus. Elle permet de mettre ainsi en perspective le récit même de l’écrivain. Edouard Louis décrit la violence pour mieux la détruire, explique-t-il dans les interviews qu’il donne actuellement. À vous de juger s’il y parvient. Xavier Héraud

 

peau-dorothy allisonPeau : A propos de sexe, de classe et de littérature, Dorothy Allison, Éditions Cambourakis, 288 p., 22€. En 1999, Peau était le premier titre publié dans la collection de Guillaume Dustan, Le Rayon Gay. Les éditions Cambourakis ont sorti fin 2015 une réédition augmentée de cet indispensable de la littérature lesbienne. À la fois politique et profondément intime, Peau est une succession de textes qui dépassent largement la dimension du témoignage. Dorothy Allison explore d’abord ses origines sociales et son passé, elle qui vient d’une famille pauvre du sud des États-Unis, qui a été abusée par son beau-père pendant son enfance. Devenue une infatigable militante féministe après s’être extirpée du carcan familial, Dorothy Allison raconte comment elle a réussi à aller au-delà de la violence et du traumatisme, à vivre pleinement son identité de lesbienne. Dans les différents textes de Peau, elle explore aussi son rapport à la sexualité, revient sur les Sex Wars et sa confrontation avec les féministes abolitionnistes et anti-pornographie dans les années 70. L’écriture comme un acte de résistance et d’empowerment pour faire valoir son vécu et son expérience est enfin un élément central de ce recueil particulièrement intense, loin de tout misérabilisme et au contraire, empreint d’une formidable énergie. Maëlle Le Corre

 

les guerir olivier charneuxLes Guérir, d’Olivier Charneux, Robert Laffont, 198 p., 18,50€. Après Tant que je serai en vie (Grasset), son roman sur 30 ans d’épidémie de sida vue à travers sa vie et celles de ses proches, un récit prenant qui lui avait valu le prix du roman gay en 2014, Olivier Charneux s’est inspiré de faits réels, et en particulier de la vie d’un médecin danois SS, le Dr Carl Værnet pour Les Guérir. Durant la Seconde Guerre mondiale, Værnet, appuyé par l’un des plus hauts dignitaires du régime nazi, Heinrich Himmler, conduit des expérimentations médicales à base d’hormones sur des homosexuels emprisonnés dans le camp de concentration de Buchenwald. Une histoire vraie et peu connue. Dans l’interview qu’il nous a accordée, Olivier Charneux explique qu’il a choisi le roman afin de «mieux saisir le chaos de cette période et de mettre en scène la vie quotidienne». De 1914, année du départ du jeune Carl Værnet de la ferme familiale jusqu’en 1965, en Argentine, où il mourra tranquillement dans son lit, Les Guérir fait le portrait terriblement humain d’un médecin banal, obsédé par ses recherches visant à guérir les homosexuels et comment son projet morbide va rencontrer celui des nazis. La description de ses rencontres avec Heinrich Himmler, l’un des responsables de la machine de mort du IIIe Reich contre tout ce qui n’est pas «aryen», est glaçante. On peine à imaginer qu’un médecin ait pu se rendre au camp de concentration de Buchenwald sans voir ce qu’il s’y passait. Et qu’il ait pu conduire tranquillement, sans état d’âme, ses expérimentations cruelles sur des homosexuels, en pensant agir «pour leur bien». L’écriture d’Olivier Charneux est précise, ténue, sans fioriture ni pathos. Mais le récit n’en est pas moins bouleversant. Et l’on découvre à la fin du roman pourquoi cette histoire est toujours malheureusement d’actualité. Comme le souligne Olivier Charneux dans son interview sur Yagg, «les homos seront toujours la proie de ce genre de situations. Il n’y a qu’à voir les cliniques spécialisées dans la “guérison” des LGBT qui s’ouvrent aujourd’hui en Chine ou en Amérique du Sud.» Les guérir nous force à réfléchir autrement à la place des LGBT dans des sociétés qui les méprisent et à ne jamais baisser la garde. Christophe Martet

 

nous-serons-des-heros_brigitte giraudNous serons des héros, Brigitte Giraud, Stock, 198 p., 17,50€. Arraché à son Portugal natal après la mort de son père, dans les geôles du dictateur Salazar, Olivio découvre à 8 ans la France des années 70 et devra par la suite s’habituer à un beau-père qui ne peut que lui faire regretter, en creux, l’absence de son héros de père, dont trop peu de souvenirs lui restent. Dans une banlieue lyonnaise, Olivio va tenter de se construire avec son voisin Ahmed comme pair… Par subtiles touches auréolées de cette saudade stylistique qu’on associe au Portugal – à une légère tristesse poétique et musicale, nimbée de mélancolie douce -, Brigitte Giraud rend Olivio très proche de nous et avec une grande sensibilité, laisse entendre que les deux garçons auront à faire face à une société peu ouverte à leurs différences… On n’a plus qu’une seule envie: les retrouver, continuer à partager leur adolescence balbutiante. Eric Garnier (en partenariat avec Homomicro)

 

paradis amer tatamkhulu afrikaParadis amer, Tatamkhulu Afrika, Presses de la cité, 304 p., 21,50€. Il est très facile de passer à côté de, sans doute, l’un des chefs d’œuvre de l’année 2015, sorti en septembre! Pas de presse – mais une belle mise en évidence à la librairie Les Mots à la bouche – et pourtant, il y a de quoi presque regretter d’avoir lu ce livre au moment de le quitter: peut-on se remettre de notre rencontre avec «Paradis amer»? Comment quitter Tom et Danny, au terme de ce demi-siècle écoulé, qui a vu naître leur rencontre dans des camps de prisonniers de guerre (entre 1942 et 44), en Italie puis en Allemagne. Tom (l’auteur en fait, ce roman est une quasi-autobiographie) va d’abord être sauvé par Douglas qui le materne avec une telle passion qu’il l’étouffe. C’est Danny qui va l’aimanter, l’amanter? Cruel trio, huis clos terrible… Mariés, contraints à la promiscuité et au besoin d’humanité dans un monde de rudesse sans femmes, les deux hommes vont cheminer sans réelle conscience vers l’avenir de leur amitié devenue exclusive. La pratique du théâtre et de rôles obligés de femme interroge Tom sur la profondeur de sa virilité d’avant guerre. Viendra la libération synonyme de «Paradis» et de l’«amer»tume de la séparation. On entre là dans la dernière partie du roman, si bouleversante qu’elle en est irracontable. L’auteur, mort en 2002 peu avant la sortie de son livre le plus intime, écrit près d’un demi siècle après les faits, était né turco-grec mais connu, enfant, l’Afrique du Sud, aimée au point de refuser le statut de blanc et de passer dix ans dans les prisons, voisin de Mandela… Un grand homme (qu’est-ce qu’être un «homme»? questionne ce livre) et un livre in-ou-bli-able. EG

 

hine te ana jennifer fultonHine Te Hana, Jennifer Fulton, KTM, 231 p., 19€. Laissez derrière vous la grisaille et envolez-vous au paradis! Ou plus précisément sur Moon Island, dans les îles Cook, où Annabel et Cody (que vous avez peut-être déjà croisées dans Un Coin de paradis) s’apprêtent à accueillir des femmes d’horizons divers. Parmi elles, Merris, femme d’affaires désabusée depuis que son ex l’a quittée avec pertes et fracas (et en emmenant leurs enfants) et Olivia, auteure de chansons tubesques, elle aussi douloureusement trahie en amour. À leurs côtés, une anthropologue, Glenn, accompagnée d’une étudiante, Riley, qui se croit amoureuse, une jeune mère gravement malade, Melanie, Chris, qui tente de se remettre du décès soudain de la femme de sa vie et Trudy, dont le père veut racheter l’île. Ajoutez à cela une rencontre surnaturelle avec un dauphin et vous comprendrez qu’il faut un peu s’accrocher pour entrer dans ce troisième livre de la série Moon Island (le deuxième traduit par KTM). Malgré quelques raccourcis, sans doute dus à une volonté de mettre en scène un nombre un peu trop important de personnages, Hine Te Hana se lit néanmoins avec plaisir. Les vraies personnalités se révèlent, dans l’adversité ou la solidarité, et l’histoire se termine (à peu près) bien, parce que c’est aussi ce que l’on attend d’une romance, surtout au paradis. Judith Silberfeld

 

ne-suis-je-pas-une-femme bell hooksNe suis-je pas femme?, bell hooks, Éditions Cambourakis, 224 p., 22,50€. La collection Sorcières des éditions Camroubakis recèle son lot de pépites. Outre le formidable Peau de Dorothy Allison, chroniqué précédemment, on trouve aussi parmi les essais publiés Ne suis-je pas femme? de la militante et auteure américaine bell hooks, publié pour la première fois en 1981. Un livre essentiel pour comprendre comment les femmes de couleur ont été exclues de façon systématique des mouvements et groupes féministes aux États-Unis, subissant une double discrimination, celles d’être noires dans une société raciste, et celle d’être des femmes dans une société misogyne. Appuyant son analyse sur l’histoire de l’esclavage, bell hooks donne toutes les clefs pour saisir les concepts d’oppressions croisées et d’intersectionnalité. C’est la réalisatrice et militante afroféministe Amandine Gay qui signe la préface de cet essai, apportant un éclairage actuel aux propos de bell hooks, à l’heure où justement le militantisme afroféministe gagne en visibilité, notamment en France. Un ouvrage passionnant et hautement pédagogique. MLC

 

allo-dr-laura- n j georgesAllô, Dr. Laura?, Nicole J. Georges, Éditions Cambourakis, 264 p., 26€. Lorsqu’une chiromancienne lui révèle que son père, l’homme qu’elle croyait décédé quand elle était bébé, est en fait bien vivant, Nicole J. George décide de se plonger dans les secrets qui entourent sa naissance et sa famille. Pas évident, quand on entretient des relations tendues avec sa mère, qui semble-t-il, vous a donc menti pendant toute votre vie… Encore moins évident, quand on ne lui a toujours pas parlé de son homosexualité. Nicole J. Georges signe là un roman graphique (et autobiographique) dans la droite lignée d’Alison Bechdel (qui a d’ailleurs signé la préface le livre). Si la filiation (un drôle de terme dans le cas présent) avec l’autrice de Fun Home et C’est toi ma maman? est évidente, Nicole J. George parvient aisément à imposer son style et sa sensibilité en dépeignant le Portland des années 2000 et sa faune de hipsters. Le récit d’un passage à l’âge adulte touchant et atypique, parsemé d’animaux de compagnie et saupoudré de bonne musique indé… MLC

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Extrait de «Allô, Dr Laura?»

 

501 LETTER 44 T02[BD].inddLetter 44, 2 – Décalage spectral, Charles Soule et Alberto Jiménez Alburquerque, Glénat Comics, 160 p., 16,95€. La «lettre 44», c’est celle qu’a laissée son prédécesseur Francis Carroll au 44e Président des États-Unis, Stephen Blades. Il y explique qu’une présence extraterrestre a été repérée dans la ceinture d’astéroïdes entre Mars et Jupiter. Un vaisseau, le Clarke, a été envoyé dans le plus grand secret avec à son bord un équipage de neuf personnes, militaires et scientifiques (dont deux femmes), pour tenter de comprendre ce que fabriquent les aliens, qui semblent construire une sorte d’Étoile de la Mort. Au début du tome 2, Stephen Blades a décidé d’employer les armes ultra-modernes développées pour combattre les extraterrestres pour mettre fin aux guerres sur Terre. Sur le Clarke, l’équipage poursuit sa mission avec un nouveau membre, Astra, la petite fille mise au monde par sa chef de mission, Charlotte Hayden, tandis que le lieutenant Alberto Gomez, le seul gay du groupe, se sent de plus en plus proche des aliens. Le scénario de Charles Soule donne parfois l’impression que l’on est devant une série télé tant le rythme est soutenu, de rebondissements en cliffhangers. L’action rattrape le léger manque d’âme des personnages, auxquels on a un peu de mal à s’attacher. On attend avec impatience le troisième épisode, annoncé en avril prochain. JS

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Extrait de «Letter 44»

 

mon neveu jeanneMon neveu Jeanne, Patrick Bard, Loco, 144p., 24€. Journaliste, photographe-voyageur et romancier (édité au Seuil), Patrick Bard a photographié de la petite enfance jusqu’à sa cinquantaine naissante son neveu Jean-Pierre. Photos du garçonnet, de son mariage, de ses deux enfants puis les vingt années de sa transformation en Jeanne. Aujourd’hui, sa carte d’identité arbore fièrement «Jean-Pierre Jeanne». Avec la tendresse d’un parent toujours bienveillant, le «neveu Jeanne» de Patrick Bard se voit offrir avec ce livre les plus belles lettres de noblesse d’une vie qu’il-elle a toujours voulue la plus vraie possible. Les textes qui accompagnent les photos – elles aussi authentiquement émouvantes – décrivent, analysent avec une empathie tranquille et forte une vie passionnante, qui illustre à merveille la profondeur du «genre», la recherche vitale du soi: une merveille d’oncle et de livre! EG

 

sonnets de lamour obscurSonnets de l’amour obscur, Federico Garcia Lorca, Eros Onyx, 80p., 15€. «Entre nous deux, de ton cœur à mon cœur/ Un souffle d’étoiles, un frisson de plante/ Une épaisseur d’anémone évente/ Un an tout entier d’obscure douleur». Quatrain extrait d’un des onze sonnets du grand poète espagnol, délibérément tué à 38 ans, en 1936, par les nervis de Franco, parce que Républicain (un vrai, pas à la sauce sarko) et homosexuel. Présentée dans un écrin bilingue de très belle facture par ErosOnyx, cette part de l’œuvre du poète et dramaturge toujours célébré quand Franco est exécré, passionne pour au moins deux raisons: la beauté de fiévreux sonnets d’amour lyrique, teintés de surréalisme, et par la postface indispensable d’Yvan Quintin, professeur de lettres en classes prépa. Yves Quintin démonte (avec quelle acuité!) les tentatives récurrentes de faire de Lorca un poète hétérosexuel, comme ce fut entrepris pour les sonnets de Shakespeare! L’éditeur illustre les sonnets de reproductions de magnifiques toiles érotiques de Luis Caballero… Un grand petit livre dont on comprend que les 500 premiers tirages aient déjà trouvé aficionados… «Comme j’ai peur de perdre la merveille/ De tes yeux de statue, et l’inflexion/ Que vient souffler la nuit à mon oreille/ Rose sauvage, ta respiration.» EG

 

Couv_Paris_gaiLe Paris Gai, Robert Olorenshaw, Editions Alexandrines, 136 p., 7,90€. La collection Le Paris des écrivains propose de courts ouvrages pour flâner dans la capitale au rythme des œuvres et de la vie de grand.e.s auteurs et autrices. Un des derniers nés de cette belle série de guide est Le Paris Gai. Pointu tout en étant concis, ce petit ouvrage truffé de références et d’anecdotes évoque toutes les grandes figures littéraires homo ou bisexuelles, de Colette à Gertrude Stein, en passant par Marcel Proust et Michel Foucault. Car Paris est depuis bien longtemps (et restera) une ville éprise de liberté où les écrivain.e.s qui y sont né.e.s ou qui s’y sont installé.e.s, ont pu vivre leurs amours et écrire leur œuvres. Idéal pour voir Paris autrement et se replonger dans ses classiques. MLC