Tout commence en 1987 dans le milieu gay de Berlin. Deux cinéastes, Wieland Speck et Manfred Salzgeber, décident de former un jury pour décerner un prix aux films LGBT. Les films sont diffusés dans une librairie gay. Le premier lauréat sera le sublime La Loi du désir de Pedro Almodovar. Au bout de cinq ans, les Teddy rejoignent la programmation officielle du prestigieux BerlinHalle, le festival international du film de Berlin. Désormais, des fictions, mais aussi des documentaires ainsi que des personnalités sont primées chaque année à Berlin et ce prix a suscité des vocations avec la création de dizaines de prix de part le monde. En France, la Queer Palm a vu le jour au Festival de Cannes en 2010. Pour Yagg, Wieland Speck explique les objectifs de cette manifestation cinéphile et revient sur trente ans d’histoire des Teddy.

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Wieland Speck. Photo: Marek Procházka

Quels étaient les objectifs à la création des Teddy Awards en 1987? L’idée était d’améliorer la notoriété des films que nous montrions à la Berlinale et comment créer une vie à nos films après le Festival. Nous étions le seul programme à avoir un focus sur le queer cinema, à cette époque on parlait du cinéma «gay et lesbien». Nous avons créé le marché du film européen sur ce thème parce que nous savions que c’était un cinéma plus difficile, plus politique, moins accessible et nous voulions le renforcer aux yeux du marché. Mon patron à l’époque a créé une société de distribution et j’ai créé le prix, le Teddy Award. Le but était aussi d’attirer l’attention des médias grand public sur les films queer ainsi que d’autres programmateurs à Berlin.

Quelle a été la réaction de l’industrie et des médias mais aussi des cinéastes? Les LGBT venaient au festival Panorama qui avait été créé en 1980. Nous montrions déjà du cinéma queer. Des cinéphiles LGBT connaissaient bien ce festival et ils savaient que Berlin était l’endroit où il fallait être. Et ce public ferait un excellent jury, ai-je pensé. En fait, c’est cette période pré Teddy qui a créé les  Teddy et cela se reflète dans la programmation spéciale de cette année. Nous montrons en effet de très nombreux films sortis avant la création des Teddy. C’est important de bien connaître l’histoire du cinéma queer et pas juste la production actuelle.

Comment avez-vous réussi à inclure les Teddy Awards dans la programmation officielle du festival du film de Berlin en 1992, soit 5 ans après votre lancement?
C’est parce que nous avons monté un premier festival, puis nous avons recommencé encore et encore. Nous avons eu la chance que les deux gagnants, la première année, sont devenus très célèbres, je veux parler de Gus Van Sant et de Pedro Almodovar. Personne ne les connaissait en 1987! Mais en 1992, c’étaient des stars. Pour les médias, ce qui les intéressait au début des Teddy, c’était les clichés de la drag-queen, le folklore. Ils ne s’intéressaient pas au contenu. Ca a pris du temps pour les convaincre que notre travail ne se limitait pas à des soirées, même si les soirées sont importantes!
Quelle était la situation des films LGBT à cette époque et comment voyez-vous l’évolution de ce cinéma? A cette époque, il n’y avait pas beaucoup de films, et la qualité n’était pas suffisante pour pouvoir les montrer à Berlin dans la compétition. Nous montrions donc des films plus politiques et importants pour la communauté dans une librairie gay. C’est comme s’il y avait deux festivals! Petit à petit, la qualité de ces films s’est améliorée, les lesbiennes sont devenues aussi plus actives et les trans aussi se sont impliqué.e.s. Nous avons donc d’abord nommé nos prix les prix gay et lesbien puis les prix gay, lesbien et trans identitaire. Maintenant, ce sont des prix queer… pour faire plus court! [Rires]

Vous l’avez mentionné, de nombreux cinéastes majeur.e.s ont obtenu le Teddy. Diriez-vous que le cinéma queer n’est pas juste un cinéma de niche? Absolument. C’était un des aspects des Teddy. Nous ne présentions pas un programme spécifique, mais les films queer étaient présentés en même temps que les autres films. On ne peut pas anticiper le succès de certains cinéastes qui ont eu le Teddy. Je serais bien incapable, même aujourd’hui, de prédire la vie d’un film après le Teddy, quel impact cela peut avoir sur la distribution par exemple. Néammoins, le fait que le logo soit présent, quel que soit le prix, attire davantage les critiques de films. C’est l’expérience que j’ai en tout cas.

Qu’avez-vous pensé des propos de Xavier Dolan critiquant la Queer Palm et trouvant ce genre de prix « dégoûtants »? Que dites-vous à ceux qui sont opposés à ce genre de prix? Tant mieux pour lui s’il n’a pas besoin de ce genre de prix. Il est tellement émancipé qu’il est solitaire, qu’il n’a pas besoin d’un mouvement politique. C’est peut-être ce qu’il veut mais je ne le pense pas. Je pense qu’il est plus intelligent que ça, mais ce qu’il a dit à ce moment-là n’était pas très malin.

Vous pensez donc que le Teddy peut aider des cinéastes? Oui, c’est l’objectif principal. Mais le fait de donner le Teddy ne ferme pas la porte au public hétérosexuel. C’est ce qu’avait l’air de dire Xavier Dolan, mais ce n’est pas vrai. Peut-être ça pourrait être le cas dans des pays très rétrogrades comme l’Arabie Saoudite, mais dans des pays comme les nôtres. Ce type de réflexion n’est pas très juste.

Quels sont vos meilleurs souvenirs de cette histoire des Teddy? C’est difficile. Un des meilleurs moments a été quand nous avons quitté les lieux gay, comme la librairie et le centre LGBT pour remettre le prix et que nous avons pu organiser la soirée officielle dans des clubs majeurs comme le Metropol. Faire une belle fête tout en montrant l’importance politique du cinéma queer, c’est ma plus grande joie.

Et un film en particulier? Oui, nous allons le montrer cette année. Hedwig and The Angry Inch [de John Cameron Mitchell], un film entre Berlin et les Etats-Unis, une comédie musicale punk rock. C’est la productrice indépendante Christine Vachon, qui va recevoir un Teddy Award spécial, qui a choisi ce film. Et je m’en réjouis.

Les Teddy Awards en 5 dates:

1987 Les cinéastes allemands Wieland Speck et Manfred Salzgeber forment un jury pour récompenser les films LGBT. Le premier Teddy revient à Pedro Almodovar pour La Loi du désir.
1990 Plus de 400 invité.e.s participent au festival dans le centre LGBT SchwuZ. Le prix du meilleur film revient à Coming Out, de Heiner Carow, produit en République Démocratique allemande.
1992 Together Alone, de P.J. Castellaneta reçoit le prix du meilleur film. Pour la première année, le Teddy fait partie intégrante du Festival international du film de Berlin.
2000 Le Teddy du meilleur film revient pour la première fois à un cinéaste français François Ozon… pour une adaptation d’une pièce de Rainer Weiner Fassbinder, Gouttes d’eau sur pierres brûlantes.
2016 Les Teddy Awards fêtent leur trentième édition et présentent une rétrospective de films LGBT.

La bande annonce des Teddy Awards 2016:

Si la vidéo ne s’affiche pas, cliquez sur Teddy Awards 2016

Toutes les infos sur la programmation sur http://blog.teddyaward.tv/en/