À l’occasion de la deuxième édition de la semaine LGBT chinoise qui a débuté le 4 février, sera projeté mercredi 10 février le film On est là!, un documentaire sur les débuts du mouvement lesbien et féministe en Chine, au milieu des années 90. Yagg a rencontré Shi Tou (à droite), l’une des réalisatrices, et sa compagne Ming Ming. Toutes deux sont des artistes contemporaines reconnues qui questionnent notamment à travers la peinture et la photographie les thèmes de la sexualité, du corps et du féminisme. Elles vivent dans le village d’artistes du Yuan Ming Yuan à Pékin. Shi Tou est par ailleurs l’une des actrices du premier film lesbien réalisé en Chine en 2000 par Li Yu, Fish and Elephant (Cet été, en chinois).

Que raconte le documentaire On est là!? L’origine du film, c’est la quatrième conférence mondiale sur les femmes des Nations Unies qui s’est tenue à Pékin en 1995. C’était un grand événement en Chine à cette époque, c’était quelque chose de nouveau d’une part, et ensuite, c’était sur les femmes. Et 300 lesbiennes sont venues. L’État, le gouvernement ont réagi à cette manifestation. Il était prévu au départ que la conférence ait lieu à Pékin. L’État avait entendu que des lesbiennes et des féministes allaient faire des actions nues à Pékin et comme il y avait aussi des ONG, qui sont plus difficiles à contrôler, ça les a beaucoup inquiétés. Ils ont donc séparé la conférence. Tout ce qui était officiel était à Pékin, le reste, les ONG, la conférence, avaient lieu en banlieue, à deux heures de voiture de Pékin. Comme c’est très loin, les habitant.e.s ne pouvaient pas y aller, et les journalistes non plus, afin d’éviter que les informations influencent la population. Juste avant l’ouverture de la conférence, les policiers, l’armée et le bureau de sécurité de l’État, sont arrivés à un village près de l’ancien palais d’été à Pékin, le premier village des artistes chinois à l’époque, avant l’ouverture.

Que faut-il retenir de cet événement? C’était le 20e anniversaire de cette conférence, l’an dernier. Moi et trois autres artistes et militantes avons pu réaliser et produire ce film. Ça nous paraissait important car en Chine, il n’existe pas de film qui retrace l’évolution, le changement qu’ont connu les femmes depuis 20 ans, c’était l’occasion de faire un film et d’interviewer des féministes, des lesbiennes qui ont participé à cette conférence.

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Aujourd’hui c’est possible de faire un film qui aborde les questions LGBT en Chine?

C’est possible, mais vous n’aurez pas de visa d’exploitation donc il ne sortira pas en salles. Et il ne sera pas possible de le diffuser sur Internet, ou bien il sera retiré.

Récemment, le réalisateur Fan Popo a découvert que son film qui parle justement d’homosexualité a été retiré d’un site internet. Il a porté plainte contre Administration générale de la presse, de l’édition, de la radiodiffusion, du cinéma et de la télévision. (Fan Popo a obtenu gain de cause devant la justice, mais il n’est toujours pas possible de diffuser son film en ligne, ndlr) Concernant Fish and Elephant dans lequel j’ai joué, il a obtenu pas mal de prix à l’étranger, mais il a seulement pu sortir à l’étranger. Il n’était pas autorisé à avoir une sortie en salles en Chine. Les gens qui l’ont vu en Chine ont seulement pu assister à des projections privées, ou à des festivals indépendants. En 2001, il a aussi été présenté au festival du film queer à Pékin, avant que le festival ne soit finalement interdit.

Peut-on dire qu’il y a une culture LGBT aujourd’hui en Chine? On peut parler de l’homosexualité dans les grands médias, mais difficilement. Il y avait une circulaire de l’Administration générale de la presse, de l’édition, de la radiodiffusion, du cinéma et de la télévision qui interdisait toutes les œuvres qui en parlaient, donc c’est un sujet tabou. Avant des gens pouvaient porter plainte, mais maintenant, on ne peut même plus trouver cette circulaire; donc on ne sait pas si elle est abrogée ou si c’est encore d’actualité, c’est encore flou. Mais on sait qu’on ne peut pas trop aborder le sujet dans les médias.

Le plus souvent, ce sont des sujets négatifs, des gens qui se suicident. Pour pallier à ça, on a des sites internet, ou des minis-festivals qui font des tournées dans les universités, et les étudiants peuvent venir voir des films LGBT.

Comment c’est d’être homo ou bi en Chine? Est-ce envisageable de faire son coming-out dans sa famille ou à son travail? Il n’y a pas de situation générale. Dans les grandes villes, il y a quand même des activités, des associations, des lieux pour les personnes LGBT, mais dans les petites villes, c’est plus difficile, car la Chine reste encore une société rurale. Les personnes LGBT qui vivent dans les campagnes partent souvent pour venir vivre en ville. Il y a de plus en plus de gens qui connaissent maintenant l’homosexualité, la notion d’homosexualité, mais l’État contrôle encore tous les sujets LGBT ou féministes, pour que cela ne crée pas un débat. Je ne comprends d’ailleurs pas quel est le but de l’État en interdisant tous ces sujets. Peut être est-ce parce que c’est contre les traditions ou contre les pensées révolutionnaires du parti communiste? Je crois que c’est parce que ils pensent que c’est anormal ou pervers.

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© Shi Tou

Les féministes font-elles peur au gouvernement chinois? Oui, mais on ne comprend pas pourquoi, car ce n’est pas un sujet principal. Le gouvernement est très sensible à tous ces mouvements, au fait que des gens agissent.

Il y a des personnes qui ne se contentent plus d’écrire, mais qui font des choses, qui réalisent des performances dans l’espace public, distribuent des documents et des tracts, manifestent devant un tribunal pour faire pression. Le gouvernement fait très attention à tous ces mouvements.

«En avril 2015, cinq militantes féministes ont été arrêtées alors qu’elles préparaient une grande action de sensibilisation contre le harcèlement sexuel en distribuant des autocollants dans l’espace public. Elles risquaient cinq ans d’emprisonnement et ont finalement été relâchées grâce à une mobilisation internationale. Selon l’enquête, ce sont des «troubles de l’ordre public». Auparavant elles ont manifesté, ont fait des performances pour attirer l’attention sur le problème du harcèlement dans les transports en commun. ou sur le problème des violences familiales, et sur les inégalités de chance en fonction de si on est une femme ou un homme. L’une d’elles est Wei Tingting une militante très visible qui est justement la productrice de On est là!.

Un grand merci à Yu Zhou pour la traduction.

La projection de On est là!, réalisé par Shi Tou et Jing Zhao aura lieu le mercredi 10 février à 20H, à la mairie du 3e arrondissement.