A la une, France, Plus | 05.02.2016 - 17 h 22 | 1 COMMENTAIRES
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Tweets homophobes adressés à Jean-Luc Romero: le procès comme si vous y étiez

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Jean-Luc Romero avait porté plainte pour injures et menaces de mort après avoir reçu une série de messages sur Twitter. Le procès se tenait hier à Paris. Yagg y était et vous raconte cette audience passionnante.
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Jean-Luc Romero et son avocate Caroline Mecary - Photo : Christophe Martet

Comment démontrer qu'une personne est bien l'auteur.e d'un tweet ou d'un message facebook? Que c'est bien lui ou elle qui s'est assis.e derrière un écran et qui a rédigé le message et pas quelqu'un d'autre? Cette question était au cœur de l'audience qui s'est tenue hier, jeudi 4 février au Tribunal de grande instance de Paris. Jean-Luc Romero avait porté plainte après avoir reçu entre septembre et octobre 2013 une série de 6 tweets très injurieux, contenant pour certains des menaces de mort. La police n'a pu retrouver des traces que pour trois de ces messages. Elles ont mené vers Tarek Laboun, 31 ans, de nationalité algérienne. Il est donc poursuivi pour injure en raison de l'orientation sexuelle et menaces de mort à partir des trois tweets. Des faits passibles de 5 ans de prison et 75 000 euros d'amende.

L'affaire est jugée devant la 17ème chambre du TGI de Paris, celle où Christine Boutin a été jugée il y a quelques mois. L'audience n'a pas pour but de déterminer si le contenu des messages remplit bien les critères de l'infraction poursuivie. Leur simple lecture par la juge rapporteure du dossier suffit pour s'en convaincre.

Les voici:

"Juste écoeuré de voir cette saloperie de @Jeanlucromero vivre sa vie honteuse de sodomite avec mon pognon et ne rien produire", publié le 26 septembre 2013 à 22h25 depuis le compte @simoussin

"Le mariage est consommé! Félicitation aux époux! #mariagepourtous #ChrisJl27sept @JeanLucRomero @ChrisMichelF" (accompagné d'une photo montrant un drap blanc taché d'excréments), publié le 30 septembre 2013 à 19h18, depuis le compte @j_encule_romero

"@JeanLucRomero Et les "cathos friendly" te pissent dessus. Pour ma part, j'aimerais t'euthanasier au 9mm!", publié le 30 septembre 2013, depuis le compte @j_encule_romero

À la mention du drap, la présidente du tribunal, encadrée par ses deux juges rapporteures, ne peut réprimer un petit haut le cœur, suivi un coup d'œil acerbe au prévenu. Ce dernier ne semble lui inspirer aucune sympathie, comme on va pouvoir le vérifier tout au long de l'audience.

Tarek Laboun, le prévenu, est assez grand, le visage sec, le teint pâle. Il arbore autant que possible un demi-sourire. Pour se donner l'air serein? Après lecture des faits poursuivis, la juge rapporteure demande au prévenu de s'avancer au micro. Après avoir décliné son identité et l'adresse de son domicile, il déclare calmement qu'il conteste les faits.

Le début de l'audience est laborieux. La juge rapporteure se perd sans cesse dans son dossier pour tenter de rappeler ce que l'enquête de police a déterminé. En résumé: les policiers ont pu établir que les tweets poursuivis ont été envoyés depuis un ordinateur appartenant au père de Tarek Laboun, Mohamed Laboun, ordinateur qui se trouvait au domicile de ce dernier. Plus précisément, les tweets ont été envoyés depuis la session de l'utilisateur "Tarek". Lors de la perquisition, Mohamed Laboun a indiqué aux enquêteurs que son fils, qu'il hébergeait au moment des faits, utilisait la session "Tarek" de son ordinateur et que le vocabulaire employé dans les tweets ressemblait à ce que pourrait dire son fils. Il déclare également que lui et son fils sont en conflit, un point très important du dossier.

Ces affirmations - excepté celles sur les relations exécrables qu'il entretient avec son père - sont niées par le prévenu. Tarek Laboun prétend qu'il n'utilisait pas l'ordinateur de son père, mais un autre, prêté par son frère. Ce dernier a apporté un ordinateur aux policiers, qui n'ont rien trouvé dessus. "Je n'ai jamais eu de compte Twitter", affirme-t-il en outre.

"Aujourd'hui, qu'est-ce que vous vous dites?", lui demande sèchement la présidente du tribunal.

"À quel sujet?", répond-il.

La présidente, exaspérée: "Qui a envoyé ces tweets?"

"Je n'avais pas de compte Twitter, répète-t-il. Je ne connaissais pas Jean-Luc Romero".

"C'EST VOTRE PÈRE, MONSIEUR, QUI A ENVOYE CES TWEETS?"
Il met en avant l'un de ses axes de défense: "Je suis ingénieur des Mines, je n'ai jamais eu de problème, je n'en veux à personne. Je ne colle pas du tout avec le profil de la personne qui a écrit ces propos. Mon père dit que je suis un bon à rien qui ne cherche pas de travail. Or j'en ai trouvé un à ce moment-là (il l'a perdu depuis)".

Il déclare ensuite que le 5 septembre, date à laquelle a été envoyé un tweet non-poursuivi (Jean-Luc Romero a signalé 6 tweets, seuls 3 ont été retenus), il n'était pas à Paris mais à Lyon chez des amis.

Le procureur s'étonne: "Pourquoi ne pas fournir de justificatif? Cela vous disculperait."

"Je n'ai ni carte bancaire, ni de chéquier, je n'en ai jamais eu. J'y suis allé en voiture, j'ai payé en liquide et je n'ai pas gardé les tickets de péage.", explique-t-il.

La présidente, excédée: "C'est votre père, monsieur, qui a envoyé ces tweets?"

Tarek Laboun: "Je ne sais pas. Mais c'est possible."

La présidente: "Qui a accès à cet ordinateur?"

Tarek Laboun: "Mon père".

La présidente: "Alors!"

LES "GENS NORMAUX"
Le procureur intervient alors et livre l'une des raisons de l'agacement des magistrats. À chaque étape de la procédure, Tarek Laboun s'est montré très agressif et insultant. Le procureur raconte que le prévenu, agacé qu'on lui demande d'ouvrir son sac pour passer le portique de sécurité, a lancé "Nous ne sommes pas sous l'Allemagne nazie!" Après avoir traité un policier de fou, il a ajouté: "Des propos homophobes, ça n'a rien de grave. Tous les jours des gens normaux se font agresser et vous ne faites rien." Cette terminologie des "gens normaux" va revenir constamment dans les propos rapportés du prévenu.

À la barre, ce dernier explique la source de sa frustration. Il a été menacé de mort par un "dealeur, braqueur, récidiviste", a porté plainte il y a trois ans et sa plainte n'a toujours pas abouti. Il note par ailleurs qu'il n'a jamais été poursuivi pour outrage à agent de la force publique. Preuve selon lui que son comportement n'a pas dépassé les bornes.

La juge rapporteure: "Que pensez-vous des propos poursuivis?"

Tarek Laboun: "Ils sont lamentables, orduriers. N'importe qui visé par ce type de propos a le droit de se défendre."

La présidente du tribunal: "Pourquoi un dealer, braqueur, récidiviste vous menace-t-il de mort?"

Tarek Laboun, gêné: "Je ne sais pas".

Alors que la présidente insiste, l'avocat du prévenu intervient et s'adresse à son client: "Pourquoi vous ne le dites pas?"

Il explique alors, que c'est un "ami d'un ami d'un ami". Il aurait dit à son colocataire que c'était une mauvaise fréquentation. Ce dernier l'aurait rapporté au dealer en question. Et le dealer aurait ensuite menacé Tarek Laboun. Tout ça pour ça?

L'avocat de Tarek Laboun, Maître Piétrois, lit ensuite trois lettres, signées respectivement du père, de la mère et du frère de Tarek Laboun. Le père déclare qu'il revient sur la mise en cause de son fils. Il aurait exagéré ses propos en raison de leur conflit. La mère, dans une longue lettre, explique que les déclarations du père étaient mensongères et que Tarek n'utilisait pas l'ordinateur, parce qu'il dormait souvent chez des amis. Le frère, lui, confirme simplement avoir prêté son ordinateur.

La présidente: "Comment expliquez-vous que vous ne trouviez pas de travail en ce moment?"

Tarek Laboun: "Ma carte de séjour. Et je suis suivi médicalement, c'est pour ça que j'ai perdu mon travail. Le fait d'être poursuivi m'a travaillé".

"RAREMENT QUELQUE CHOSE M'AURA AUTANT AFFECTÉ"
C'est au tour de Jean-Luc Romero d'être auditionné.

D'une voix posée, celle d'un homme qui a l'habitude de parler en public, l'élu rappelle les circonstances dans lesquels ces tweets ont été envoyés. "Chaque jour, comme tous les militants, je suis insulté. Je ne porte pas plainte. Mais cette fois-ci, c'était particulier. Je venais de me marier. Je n'ai pas consulté mon téléphone pendant quelques jours, parce que nous sommes aussitôt partis à Londres."

"Des amis m'ont prévenu que je devrais regarder mon compte Twitter. La photo du drap avec les excréments, c'était très violent. C'est quelque chose qui vous atteint. Les associations m'ont dit que cette fois, il fallait faire quelque chose."

"Rarement quelque chose m'aura autant affecté", insiste-t-il. Il se dit heureux de voir cette plainte déboucher sur un procès et rappelle comment il en a eu connaissance: "Je l'ai su par Tarek Laboun, qui a appelé mon assistante pour se plaindre avec véhémence que les "gens normaux" ne voyaient pas leur plainte aboutir. Mon assistante était choquée."

Tarek Laboun se justifie: "J'ai simplement demandé quelles étaient les méthodes de M. Romero pour voir sa plainte aboutir. Je trouvais que c'était une inégalité de traitement."

Toujours au micro, Jean-Luc Romero lui répond à son tour, sans rancœur: "Pour vous rassurer, moi aussi j'ai des plaintes pour menaces de mort qui n'avancent pas."

L'avocat de Tarek Laboun demande alors à son client s'il est choqué de se trouver face à Jean-Luc Romero et son mari (qui se trouve dans la salle). "Pas du tout, répond-il. Je n'ai aucune leçon à donner à personne."

LES DEUX VISAGES DE TAREK LABOUN
La parole est à Caroline Mecary, l'avocate de Jean-Luc Romero. Elle commence par raconter une anecdote. À la sortie de la précédente audience, Tarek Laboun avait quitté la salle du tribunal en faisant le V de la Victoire. "Vous êtes un témoin?", s'agace l'avocat du prévenu.

Sans ciller, Caroline Mecary poursuit. Pour elle, Tarek Laboun, c'est Janus, le dieu romain à deux têtes. "Il y a la face A: le bon fils, le bon élève, l'ingénieur des Mines. Et il y a à mon avis la Face B: le V de la victoire, son agressivité qui ressort constamment dans le dossier." "Il a toujours une explication à tout. Mais après.", ajoute-t-elle. Puis elle s'adresse à lui, en haussant la voix:

"C'est quoi les gens normaux, monsieur Laboun? Ce sont les hétérosexuels comme vous?".

"Cette expression, cela dit quelque chose de l'homophobie", affirme-t-elle. Elle juge le comportement de Tarek Laboun typique de "la honte de celui qui est homophobe, et de la honte de celui qui est lâche." Selon elle, les éléments de la police confirment bien que Tarek est l'auteur des tweets, pas son père. Elle s'appuie sur les déclarations initiales du père, qu'il a faites "librement" devant la police, avant de se rétracter plus tard.

Elle balaie d'ailleurs d'un revers de main les courriers des parents joints au dossier. "On a compris que l'homme est comment dire... menaçant.", lance-t-elle. Elle en veut pour preuve cette autre saillie de M. Laboun, que nous avions rapportée, lancée à sa sortie du tribunal lors de l'audience précédente: "l'avocate, elle va avoir des surprises". D'ailleurs, s'interroge l'avocate, pourquoi ne pas avoir fait citer les parents devant le tribunal? L'avocat de M. Laboun avait évoqué un peu plus tôt le coût d'une telle procédure. Un argument qui ne convainc pas Caroline Mecary. "Cela coûte environ 100 euros par citation", rappelle-t-elle, avant d'expliquer qu'il y avait de toute façon un autre moyen: "ils auraient pu venir à l'audience. Et la présidente du tribunal pouvait décider de les entendre à ce moment-là. Il y avait un enjeu de défense", souligne Maître Mecary.

Sur son banc, Tarek Laboun manifeste sa désapprobation en haussant les épaules et en lâchant un petit rire à chaque fois qu'il est mis en cause. La présidente du tribunal n'en perd pas une miette. Pas de quoi calmer l'exaspération qui émane d'elle depuis le début de l'audience.

"Jusqu'au bout, Jean-Luc Romero et Christophe Michel auraient pu attendre des excuses, des regrets", poursuit l'avocate. "Il n'y a rien eu. C'est cohérent au fond avec les messages poursuivis, qui sont une dénégation de l'autre, une dénégation de l'humanité." "Pour lui [le prévenu], les gays ne sont pas des "gens normaux" et peuvent être légitimement injuriés et humiliés", conclue-t-elle.

Elle demande que Tarek Laboun soit condamné à verser 1 euro à Jean-Luc Romero au titre des dommages et intérêts et 4000 euros au titre des frais de justice.

"ENTRE DEUX BORDEES D'INJURES"
Au tour du procureur. Chaque fois qu'elle a dû mentionner le compte @j_encule_romero, Caroline Mecary a utilisé l'expression "le compte j" pour épargner à la Cour une grossièreté supplémentaire. Le procureur commence son réquisitoire en déclarant qu'il lui emprunte cette expression. Il revient ensuite sur les différentes déclarations, en précisant à chaque fois "entre deux bordées d'injures", de Tarek Laboun lors de la procédure. Et il pointe du doigt certaines explications tardives, comme le fait que l'ordinateur du père se serait situé dans une pièce fermée à clé à laquelle il n'aurait pas eu accès.

Pour lui, "le dossier est symptomatique de la violence charriée par les réseaux sociaux."

"Tarek Laboun est l'archétype de la personne qui utilise des réseaux sociaux pour insulter en se croyant impuni. Il a démontré sa capacité à se comporter de façon ordurière", ajoute-t-il. Il s'étonne que l'accusé ait pu fournir dans le dossier des témoignages de ses parents, mais pas ceux de ses amis à l'occasion de son fameux déplacement à Lyon.

Il se montre plus sévère que la défense et demande "Trois mois d'emprisonnement, intégralement assortis de sursis."

La parole est à l'avocat de la défense, Maître Piétrois. Il confie tout d'abord son admiration pour Jean-Luc Romero et son parcours: "Vous êtes un symbole de l'homme politique tel que je le conçois." "C'est difficile de plaider contre quelqu'un qu'on admire." ajoute-t-il un brin flagorneur.

C'est alors que la présidente explose:

"Votre client rit souvent de manière ostensible!", reproche-t-elle à Maître Piétrois. Un peu surpris, l'avocat demande à son client de cesser. Il reprend sa plaidoirie en corrigeant des erreurs factuelles ou d'interprétation de la défense et du procureur.

Puis, en reprenant un à un les éléments du dossier, il montre qu'on ne peut avoir aucune certitude. "Il y a une possibilité que ce soit lui qui ai envoyé les tweets, mais cela n'en fait pas un coupable.", plaide-t-il.

Il conteste également l'enquête de la police qui s'est appuyée essentiellement sur les déclarations d'un père en conflit avec son fils. "Selon sa mère, c'est par jalousie. Jalousie de sa réussite scolaire, des mentions à ses examens.". Pour lui, le comportement agressif de Tarek Laboun lors de la procédure ne suffit pas à expliquer les tweets.

Il le martèle: "il existe un doute" et rappelle qu'en droit français, "c'est à l'accusation de faire la preuve de la culpabilité". Naturellement, il plaide la relaxe, avec la "quasi certitude d'être entendu et écouté." "Dans cette affaire, il y a une grande place pour le doute.", conclue-t-il, en rappelant que le doute doit ici profiter à l'accusé.

DOUTES ET CERTITUDES
C'est la fin des plaidoiries. La juge rapporteure demande à Tarek Laboun s'il a quelque chose à rajouter. C'est le cas. Le jeune homme s'avance de nouveau au micro. Il tient à préciser que son expression les "gens normaux" désigne selon lui "les gens qui ne sont pas connus", vs les gens connus, pas les homosexuels. Il s'avoue ensuite décontenancé par "la théâtralité de l'audience" (sourire de la juge rapporteure). Il dénonce enfin lui aussi l'enquête de la police et réaffirme son innocence.

On sort de cette audience avec une certitude: les tweets injurieux et menaçants adressés à Jean-Luc Romero ont bien été envoyés de l'ordinateur situé au domicile des parents du prévenu, où ce dernier était hébergé à l'époque. Rien ne permet d'affirmer à 100% qui de Tarek ou son père, Mohamed Laboun, a envoyé les tweets. L'attitude agressive de Tarek Laboun pendant la procédure, ainsi que le manque de preuve qui auraient pu facilement le disculper, sont-elles suffisantes pour prouver qu'il est bien l'auteur des messages?

Verdict le 31 mars.

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Co-fondateur de Yagg. Rédacteur en chef. Photo. Comédies musicales. Harvey Fierstein. These are a few of my favorite things.
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LES réactions (1)
  • Par boris322 05 Fév 2016 - 21 H 38
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    Il pue ce mec qui a l’injure facile.

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