Mardi 2 février, aux abords de l’Assemblée nationale. Une file se forme devant le portique de sécurité du 101 rue de l’Université. Il n’y a presque que des femmes, et la moyenne d’âge tourne autour d’une soixantaine d’années. A l’entrée du bâtiment, on reconnait un autre visage qu’on n’avait plus vu depuis un certain temps dans les instances parlementaires. Virginie Merle-Tellenne (autrefois connue sous le sobriquet de Frigide Barjot) est là, accompagnée de Jean-François Iung, militant «Manif pour tous». Toutes ces personnes sont venues assister aux Assises pour l’abolition universelle de la maternité de substitution (ou GPA) qui se tiennent en fin d’après-midi à l’Assemblée nationale.

Dans la salle Victor Hugo où vont se tenir les Assises, quelques centaines de personnes s’installent. Beaucoup se connaissent ou se reconnaissent, donnant ainsi l’impression d’atterrir dans une réunion militante de féministes issues de la deuxième vague. Du moins, au premier abord. On croise d’abord Marie-Josèphe Bonnet, militante au mouvement de Libération des Femmes (MLF) et au Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) dans les années 1970, qui avait fait polémique en mai 2014 avec ses propos sur le mariage pour tous, qualifiant cette avancée de «demande d’intégration normative et petite-bourgeoise».

Il y a aussi Christine Le Doaré, ancienne présidente de SOS homophobie, puis du centre LGBT de Paris-Ile de France jusqu’en 2012, dont la présidence a été émaillée par de vives controverses, notamment concernant la prostitution, elle-même étant fervente abolitionniste, et de profonds désaccords avec Act Up-Paris et le Strass. C’est enfin Sylviane Agacinski, philosophe engagée contre la reconnaissance de l’homoparentalité qui fait son entrée. Sa présence n’a rien de surprenant, elle est membre du Collectif pour le Respect de la Personne (CoRP), co-organisateur de ses Assises. Ont pris part à la création de cet événement deux autres associations, la Coordination des associations pour le droit à l’avortement (Cadac), ainsi que la Coordination lesbienne en France (CLF). Cette dernière organisation avait claqué la porte de l’Inter-LGBT en avril 2014. Les raisons invoquées lors de ce départ étaient justement «une divergence de positions concernant la légalisation de la gestation pour autrui (GPA) et le système prostitueur». Si l’Inter-LGBT, en tant qu’interassociative n’avait pas pris officiellement position sur l’un des deux thèmes, l’ambiguïté était, selon la CLF, devenue trop forte.

UN PUBLIC ACQUIS À LA CAUSE
Deux tables rondes ont été prévues, sur la situation internationale puis sur les leviers d’actions, avant la signature de la charte par plusieurs personnalités politiques. Les intervenant.e.s se succèdent au micro: la politologue et journaliste suisse Regula Stämpfli livre notamment un discours virulent, tombant parfois dans la provocation à outrance pour le plus grand plaisir de la salle, conquise: «Beaucoup de féministes disent qu’être une mère porteuse, c’est comme être une danseuse d’opéra», lance-t-elle. Face à elle, le public est parcouru par un frisson de désapprobation. Elle enfonce le clou un peu plus tard évoquant «un marché cannibale»: «La gestation pour autrui fait partie du processus qui fait que les humains sont devenus un capital. Avant, les êtres humains possédaient de l’argent, maintenant c’est eux l’argent. Nous sommes le porte-monnaie.» Elle poursuit son discours usant d’expressions imagées – déjà entendues dans les rangs de la «Manif pour tous» – allant de «nous sommes devenus de la chair et des données» aux «utérus à louer».

De son côté, la chercheuse et militante altermondialiste Geneviève Azam signale la naissance d’une économie de la vie dans les années 90, avec un «processus de privatisation du vivant»: «Le vivant est devenu un ensemble de pièces détachées: ovules, tissus, organes, cellules, sont fragmenté.e.s, séparables, substituables, sont devenus des ressources biologiques». Si la procréation s’est construite comme un «service économique», il est nécessaire de «rompre avec toute éthique». Elle conteste donc l’idée d’une GPA éthique, puisque «l’éthique a été exclue de la construction économique». Avec ironie, elle parle du «droit à avoir un enfant de qualité». Là encore, la salle réagit. «L’éthique est purement instrumentale, affirme-t-elle, elle met en scène un échange juste, un échange librement consenti, qui produit le bien.»

Lors de son intervention, Kajsa Ekis Ekman attaque d’emblée la pratique de la maternité de substitution en expliquant que la GPA consiste à «acheter un enfant sur Internet, un enfant sans mère». Pour cette journaliste et militante suédoise, la GPA est la «petite sœur de la prostitution», puisque les deux «industries sont à l’intersection du capitalisme et du patriarcat». Si elle et d’autres intervenant.e.s soulèvent à juste titre la question des inégalités de classe et de genre, l’ensemble reste teinté d’un conservatisme évident. «Une femme qui donne naissance à un enfant, c’est une mère», affirme doctement Kajsa Ekis Ekman sous les applaudissements du public.

A l’issue des discussions et de très brefs échanges avec la salle, plusieurs personnalités politiques livrent quelques mots avant de venir signer la Charte d’engagement: les député.e.s PS Elisabeth Guigou et Benoît Hamon, l’eurodéputé Jové Bové, la sénatrice du groupe Communiste Républicain et Citoyen (CRC) Laurence Cohen, ainsi que la députée du groupe écologiste Eva Sas.

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UN LIEN ÉVIDENT AVEC LA PROSTITUTION
Si la plupart des intervenant.e.s et des politiques invité.e.s ne font pas l’économie de parallèles avec la prostitution, ce n’est certainement pas un hasard: en effet, les Assises se tiennent la veille du jour où revient en troisième lecture la loi de lutte contre la prostitution à l’Assemblée nationale. Un timing parfait pour les associations qui se battent sur les deux fronts.

On remarque aisément que le sujet de la prostitution provoque dans l’auditoire des réactions vives et non dissimulées. Mais lorsqu’à l’issue des tables rondes, José Bové évoque à demi-mot – et c’est le seul invité politique à le faire – les courants conservateurs et leur haro sur la GPA, la salle ne bronche pas. «Certain.e.s essaient d’instrumentaliser le débat à travers un discours réactionnaire, lance-t-il. Ce sont les meilleur.e.s allié.e.s de ceux et celles qui veulent promouvoir la GPA. Ceux qui disent “un papa-une maman”, ceux-là sont les alliés objectifs de la GPA!» Le public, prompt à réagir, reste muet devant cette allusion.

Dans l’assistance, il suffit de tendre l’oreille pour être certain.e que l’événement n’a pas seulement fait venir d’anciennes militantes du MLF. Une membre de la Fédération des juristes de France évoque son engagement contre le mariage pour tous avec sa voisine de rangée. Plus tard, on peut voir cette dernière échanger ses coordonnées avec une membre des Juristes pour l’Enfance, cette association proche de la «Manif pour tous» qui intervient dans les procédures de demande d’adoption intrafamiliale pour les couples de femmes. «Unissons nos forces!» s’exclament les deux femmes avant de prendre congé.

FÉMINISTES ET RÉACS, UNI.E.S CONTRE LA GPA?
Quand on questionne finalement Nora Tenenbaum de la Cadac sur l’éventualité que la lutte contre la GPA fédère aux côtés d’associations et collectifs de gauche des groupes réactionnaires, c’est avec une certaine véhémence qu’elle balaie cette possibilité: «Pour l’instant, nous sommes d’accord sur le fait que l’on est contre la prostitution, en ce qui concerne la Cadac, mais aussi contre la GPA et pour le droit à l’avortement et à partir de là, la “Manif pour tous” ne peut pas nous rejoindre» tente de démontrer la militante. Pas de contradictions selon elle. Pourtant force est de constater que plusieurs groupes réactionnaires se sont réellement enthousiasmés de la tenue de cet évènement… et y ont même assisté pour certains: «On ne peut pas empêcher les gens de venir à une réunion publique!» s’agace Nora Tenenbaum.

«Pour l’instant nous souhaitons travailler avec des gens qui sont sur nos positions, en tout cas qui partagent des idées communes pour travailler contre la GPA, insiste-t-elle. Et si des gens de droite veulent nous rejoindre? Pour l’instant, la question n’est pas là. La question, c’est celle d’une prise de conscience de ce que représente la GPA, et que concernant les personnes LGBT, que les hommes gays qui souhaitent avoir des enfants comprennent ce que c’est, qu’on n’instrumentalise pas le corps de l’autre pour son profil personnel, et c’est cette instrumentalisation individuelle si elle se généralise conduit à asservir des pans entiers de personnes de par le monde.»