Annoncée le 28 janvier pour «saluer la vitalité et la diversité de la bande dessinée, un art majeur», la promotion de huit auteur.e.s de BD au rang de chevaliers des Arts et des Lettres, par la ministre de la Culture et de la Communication Fleur Pellerin risque de ne pas avoir l’effet escompté. Quatre auteures ont rapidement fait savoir qu’elles refusaient ce titre honorifique: Julie Maroh, l’auteure du Bleu Est Une Couleur Chaude, Chloé Cruchaudet, à qui l’on doit Mauvais Genre en 2013, Tanxxx, auteure de Velue ou encore Esthétique et Filatures (avec Lisa Mandel) et Aurélie Neyret (Les carnets de Cerise).

SURPRISE… ET INDIGNATION
Les huit auteur.e.s concerné.e.s ont fait savoir qu’ils et elles ont été contacté.e.s bien après la publication du communiqué de presse: «Tout le monde le découvre de façon indirecte, encore aujourd’hui personne au Ministère n’a contacté les intéressés, ni leurs éditeurs ou attachés de presse, a déploré Aurélie Neyret sur sa page Facebook. Il n’y a qu’un communiqué de presse et quelques tweets de Fleur Pellerin… La surprise et l’incompréhension laissent vite place au sentiment d’être utilisée pour faire un coup de communication.»

C’est Tanxxx qui a été la première à réagir – avec le franc-parler qui la caractérise – et à annoncer qu’elle n’irait pas chercher sa médaille: «Quand je lis sur l’annonce que les auteurs et autrices ainsi promus “incarnent une bande dessinée engagée, en prise avec le quotidien, exprimant les inquiétudes et les enthousiasmes de leurs auteurs et de leur époque” j’ai envie de demander: Quel cynisme faut-il pour prétendre honorer l’engagement sans sourciller quand on est dans un gouvernement (et celui-ci comme n’importe quel autre)?» Notons au passage qu’en annonçant la liste de cette promotion, la ministère a révélé le patronyme de cette auteure.

UN MINISTÈRE QUI N’ÉCOUTE PAS LES AUTEUR.E.S DE BD
Alors que les créateurs et créatrices de BD réclament aujourd’hui des solutions pour lutter contre les conditions extrêmement précaires dans lesquelles ils et elles exercent leur métier, ces «médailles en chocolat» laissent un goût amer aux quatre auteures. Julie Maroh a publié un billet de blog intitulé «Chevalier de quoi?» pour dénoncer le coup de com’ du gouvernement: «Alors, si là soudainement et dans ce contexte un ministère comptait me faire croire que mon “art” mérite une médaille de la part du pouvoir politique en place, non seulement je me sentirais instrumentalisée mais de surcroît insultée dans mon intelligence. Qu’on n’essaye pas de me faire avaler ça, qu’on n’invoque pas mon talent lorsque la récupération politique est flagrante.» Plus loin elle ajoute: «Alors que la plupart d’entre nous étouffent dans un métier précaire voire sous le seuil de pauvreté – et désormais sous la menace RAAP – on voudrait en plus nous faire payer 100€ pour une médaille et la cotisation annuelle qui va avec?! Je ne peux pas croire que ce soit la réponse de notre ministère à nos appels de détresse…»

C’est enfin Chloé Cruchaudet qui est revenue sur cette annonce avec elle aussi une pointe d’ironie et beaucoup d’amertume: «Le hasard veut que je travaille en ce moment sur la période des croisades, avec des armures, de blancs destriers… Je vais rester avec ces récits pleins d’esprit chevaleresque, et ne pas me polluer la tête avec ces pseudo-récompenses factices qui mettent mal à l’aise tout le monde.» a-t-elle conclu. «Il y a tellement d’autres manières beaucoup plus efficaces et concrètes d’aider les auteurs. J’encourage la ministre a (re)prendre contact avec le SNAC BD, d’écouter attentivement leurs revendications, ce geste sera infiniment plus apprécié des auteurs.»

Les quatre autres auteur.e.s nommé.e.s par le ministère sont Marguerite Abouet, Christophe Blain, Mathieu Sapin et Riad Sattouf. Pour le moment, seul ce dernier a annoncé qu’il irait chercher sa récompense. Après le tollé provoqué par la liste 100% masculine du Grand Prix du festival d’Angoulême, qui a donné un coup de projecteur sur le sexisme qui gangrène le milieu de la bande dessinée, cette erreur de calcul du ministère de la Culture achève de donner à cette édition (qui s’est achevée le 31 janvier) un parfum de découragement. Les quatre auteures qui ont refusé le titre de chevaliers des Arts et des Lettres sont d’ailleurs toutes les quatre membres du collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme.

Voir notre article Les femmes queers aussi font de la BD: 13 auteures et leurs œuvres à découvrir.