Bloc Party était sur la scène de l’Alhambra le 1er décembre, à l’occasion d’une mini tournée européenne quelques semaines avant la sortie de Hymns, le cinquième album du groupe. Yagg a donc rencontré Kele Okereke, charismatique chanteur et guitariste du quartet, qui après le départ de deux de ses membres, a accueilli de nouvelles têtes. L’occasion pour lui de nous parler de ce vent de changement qui a soufflé sur un des groupes britanniques les plus intéressants des années 2000.

À l’entendre, Kele Okereke n’était même pas certain lui-même que Bloc Party allait poursuivre son chemin après le dernier album du groupe sorti en 2012. Selon lui, quelque chose avait changé: «Bloc Party repartait tout juste en tournée en 2013 pour l’album Four et l’ambiance n’était plus aussi bonne entre nous dans le groupe, se souvient-il. J’ai décidé que ce n’était plus ce dont j’avais envie. Dans un groupe, l’alchimie change, les personnalités changent. On a eu un nouveau batteur en route (suite au départ de Matt Tong, ndlr) et finalement ça m’a plu et je n’avais plus envie de jeter ça. On devait faire des changements et c’est ce qu’on a fait. J’ai ensuite fait Trick, mon album solo en 2012 et pendant la promotion de cet album, j’ai commencé Hymns

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NOUVEAUX MEMBRES, NOUVELLE ÉNERGIE
Deux nouveaux membres ont donc rejoint Kele Okereke et Russell Lissack, les deux membres restants de la composition originale du quartet. «À la basse, c’est Justin Harris, qui jouait avant dans un groupe américain que j’aime beaucoup, Menomena. À la batterie, c’est Louise Bartle, qui n’a jamais vécu avant le fait d’être dans un groupe en tournée. Elle a 21 ans, je l’ai découverte sur Youtube. Elle a un style et une façon de jouer incroyables.» Du sang neuf qui apporte une nouvelle énergie? «Honnêtement, ça se passe bien, assure Kele Okereke, je crois qu’on est au début d’un processus. On en est à notre dixième concert, ça ne fait pas encore très longtemps, il est encore tôt pour parler d’alchimie. Mais on a de la chance, car ce sont des musicien.ne.s accompli.e.s, peut-être bien les musicien.ne.s les plus accomplis qu’on ait eu jusqu’ici. Rien ne leur parait difficile. Mais nous n’en sommes encore qu’au début, on n’a pas encore écrit ensemble en tant que groupe, ce qui est important pour voir vers quoi on va ensemble, pour aller de l’avant. Ce sont des personnes très positives. C’est très intéressant pour moi de passer du temps avec Louise, je ne connais pas du tout de vingtenaires, on n’est pas de la même génération, alors c’est intéressant de voir comment elle perçoit le monde.»

BLOC PARTY, JAMAIS OÙ ON L’ATTEND
Dix ans après Silent Alarm, le premier album qui propulse Bloc Party sur le devant de la scène indé britannique, les premiers retours suite à l’écoute d’Hymns sont sans appel: Une fois de plus, Bloc Party a pris tout le monde de court. Certain.e.s s’enthousiasment de ce mouvement perpétuel, d’autres clament leur déception et réclament le son d’un album passé. «Je ne sais pas trop quoi en dire, constate Kele Okereke. Je crois qu’à chaque album que nous avons fait les gens ont dit, “ça ne ressemble pas à l’album d’avant”. Les gens se plaignent que l’album ne sonne pas assez comme les singles Helicopter ou Banquet. Quand on a fait A Weekend In The City, on nous a dit que ça ne sonnait pas comme Silent Alarm… Mais ils ont aussi compris que c’est ce qui nous identifie en tant que groupe. La plupart l’ont pigé et savent qu’on aime explorer de nouveaux territoires.»

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«HYMNS», ALBUM DE LA RENNAISSANCE
«Chaque fois qu’on a fait un album, c’est une réaction à ce que nous avons fait avant, explique le chanteur. Hymns est définitivement lié à ce que nous avons fait avec Four. Avec Four, on voulait faire un album avec beaucoup d’énergie, abrasif, avec des sons durs. Après avoir tourné pendant deux ans, je n’avais plus envie de ça, j’écoutais de la musique plus chaude plus ample, j’étais souvent DJ.» Une activité qui l’a conduit vers des sonorités différentes, qui ont influencé l’écriture d’Hymns, qu’il décrit comme «plus sensuel». «Apaisé» est un autre adjectif qui convient pour décrire l’atmosphère globale d’Hymns, et qui semble lui convenir aussi: «Je suis content qu’il soit perçu comme ça, c’était l’intention.»

«Quand on a commencé en tant que groupe, on voulait juste voir à quel point on pouvait jouer vite, à quel point on pouvait remplir l’espace, à quel point je pouvais chanter fort, c’était toujours une explosion d’énergie. C’était génial pour nous à l’époque, ce n’est pas ce qu’on cherche aujourd’hui.»

Hymns est aussi présenté comme l’album de la renaissance: «J’aime le concept de renaître, explique Kele Okereke, l’idée de prendre tout ce qu’on a appris et de recommencer. En un sens, chaque nouvel album a été une renaissance. Quand on ferme une porte, une autre s’ouvre. Je sais que le prochain album ne sonnera en rien comme celui-ci, mais au moment où on le fait, on documente où l’on est, ce que l’on ressent, ce qui nous inspire. Et avec le changement des membres du groupe, ça fait un peu comme un nouveau groupe, donc on a l’opportunité de faire quelque chose de différent. Et c’est ce qui se produit.» L’idée de renaissance, associée au titre de l’album, induit aussi une influence spirituelle: «Je ne suis pas croyant, je ne crois pas en l’idée judéo-chrétienne de Dieu. Mais j’ai eu une éducation religieuse, mes parents étaient croyants, donc je connais l’imagerie et les enseignements, mais j’ai su très tôt que ça n’était pas pour moi. Pas dans le sens que la foi en tant que telle n’était pas pour moi, mais plutôt que la chrétienté n’était pas pour moi.» Être gay a-t-il été aussi déterminant dans cette prise de distance avec la religion? «Oui, complètement, ça a joué un rôle.»

Un album en forme de quête spirituelle, en somme: «Hymns a été comme une tentative d’explorer ce que j’ai trouvé de sacré dans la vie en tant qu’être humain. les choses qui m’émeuvent de façon spirituelle: j’ai découvert que j’avais une forte connexion avec la nature et à la terre, à la vie en extérieur. Que j’étais sensible à la lumière, aux cycles de la nature. Le sexe, l’intimité, ce sont aussi des choses qui comptent pour moi. Je me suis rendu compte à la fin du processus, que c’est de ça dont il est question dans l’album, que j’ai voulu explorer ce que je ressens. Si je veux être honnête, c’est un album qui je crois est pour mes parents, car ça les a rendus très tristes que je ne crois pas dans les mêmes idées qu’eux. Je crois que c’est une tentative de dire “regardez, voilà ce en quoi je crois”. J’ai fait un album lié à cette idée de spiritualité mais qui n’était pas connecté à la religion comme un dogme. C’est comme ça que je l’ai pensé.»

ÊTRE OUT IL Y A DIX ANS
En septembre 2014, Kele Okereke publie sur Vice une tribune sur le fait d’être noir et gay dans les milieux du rock et de la dance: «En 2014, on a vu qu’il y a plein de musiciens homos, de Sam Smith à The XX, mais si on revient en 2005, il y avait une insistance tenace pour que je clarifie ma sexualité dans les médias, qui a atteint son point culminant dans Q, un des plus gros magazines de musique au Royaume-Uni, qui m’a outé. Faire son coming-out pour un.e artiste est une expérience délicate et à vingt ans, alors que je cherchais à gérer la vie sous les projecteurs, ne pas pouvoir faire mon coming-out à ma manière a été un moment pénible.» Aujourd’hui, il évoque à nouveau cette nette évolution de la présence croissante d’artistes ouvertement homos, une évolution qui coïncide à une meilleure acceptation selon lui: «L’acceptation est liée à la visibilité. Le manque de tolérance était le plus souvent lié au fait que les gens ne connaissaient pas, ou ne voyaient pas d’autres gens qui ne vivaient pas comme eux. Je crois que c’est une des bonnes choses dans la façon dont le monde est connecté et s’exprime aujourd’hui. Les expériences de tout le monde sont valables, il y a une démocratisation de la perception des différents groupes. Non pas que nous en soyons à un stade où tout est parfait, il y a encore des problèmes, mais le fait est qu’il y a beaucoup de façons d’être représenté.e, quand on est homo, quand on est trans. Le fait de se voir à la télévision, d’être visible, peut aider des gens à être plus à l’aise pour être eux-mêmes et à vivre la vie qu’ils veulent vivre. »

Croit-il toujours en l’importance de faire son coming-out? «Je crois que ça dépend vraiment de chacun, je ne peux pas dire que tout le monde doit faire son coming-out, c’est une décision personnelle. Pourquoi devraient-ils le faire? Je comprends que ce soit inspirant pour certain.e.s, mais à la base, il s’agit quand même de soi, et si tu ne peux pas faire face aux conséquences après, c’est toi seul que ça empêchera de dormir. J’ai appris que Michael Sam, ce footballeur américain qui a fait son coming-out, avait du se mettre en retrait à cause de problèmes de santé. C’est vraiment très triste, je peux imaginer ce qu’il traverse, ce qu’il doit gérer, d’être eu cœur de l’attention. Ça ne rend pas les choses plus faciles, loin de là.»

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NOIR ET GAY DANS LE ROCK ANGLAIS
La tribune publiée dans Vice revient aussi sur le manque de diversité du milieu du rock anglais: «Le rock est un des seuls domaines en musique où la diversité n’a pas l’air d’être encouragée. Quelqu’un se souvient de la dernière fois où un magazine de musique anglais a mis un visage non-Blanc en couverture? Quand Bloc Party a commencé, on nous a dit que ça serait dur pour nous car le rock indé était un monde de mecs majoritairement Blancs et hétéros, alors on a été étonnés que nos disques se vendent, que nos concerts affichent complet. On s’est rendus compte que les fans de musique n’avaient pas de problème avec la couleur de ma peau ou mon orientation sexuelle, c’était les journalistes de rock, toujours des mecs blancs journalistes, qui semblaient avoir un souci avec ça.» Ce constat de la différence de Bloc Party, Kele Okereke le voit aussi comme une force:

«Bloc Party est de toute façon une anomalie sur la scène musicale anglaise, car je ne crois qu’il y ait un seul autre groupe qui nous ressemble, qui sonne comme nous.

On a toujours pu faire ce qu’on avait envie de faire, sans avoir à jouer un genre de jeu. Dans ce milieu, il y a toujours beaucoup de portes à franchir, des gens à qui tu dois plaire, ou au moins on doit penser que ce sont des gens à qui tu cherches à plaire. Je ne m’en rendais pas compte pendant la première année avec le groupe. Chaque groupe a un attaché de presse, et si un groupe fait une couverture, c’est parce que derrière en coulisses il y a un arrangement, et une centaine d’autres groupes n’auront pas de couverture. Ce ne sera pas parce qu’ils sont moins talentueux, c’est juste qu’il y a une énorme machine derrière ce genre de choses. Alors je suis très content qu’on n’ait pas à faire ça. Ça rendrait les choses moins amusantes.»