Avec Le Chanteur, son sixième long-métrage, Rémi Lange (à gauche) réalise un film très émouvant, riche, d’une folle humanité, réunissant une pléiade d’actrices et d’acteurs attachant.e.s dans une formidable comédie musicale hors-normes. La veille de la sortie du film, mercredi 27 janvier, nous lui avons demandé de nous raconter les conditions bien particulières du tournage.

Rémi Lange, vous tournez des films depuis 1993. «Le Chanteur» est sans doute votre projet le plus abouti. Qu’est-ce qui a changé dans votre façon de travailler? Ce qui a changé, c’est que plus le temps a passé, plus je fais attention aux mouvements de caméra, aux cadrages, à la forme elle-même. Dans mes premiers films [Omelette, Les Yeux brouillés], j’étais dans une forme bien particulière, celle du journal filmé, avec des codes narratifs bien précis, ceux du film de famille. Plus j’ai évolué, plus je me suis tourné vers la fiction. J’essaie de devenir un cinéaste de fiction au niveau du style. J’essaie de me rapprocher de la fiction classique avec un fil conducteur, des films qui peuvent être vus du plus grand nombre. Je n’explore pas des choses taboues dans Le Chanteur, dont, et la forme et le fond, sont assez classiques.

La plupart des scènes sont improvisées, mais il y a effectivement un fil conducteur très tendu… Je voulais suivre l’histoire du chanteur, qui a un but précis, celui de réussir dans la chanson et de trouver son identité. Quand je tourne, j’adore improviser avec les acteurs. C’est le grand bordel au niveau du tournage, je leur donne des directives, mais ensuite, je filme les acteurs sans savoir vraiment ce qui va se passer. Si la scène est bonne, je fais faire une deuxième prise et une troisième prise. Au moment du montage, je me retrouve avec beaucoup de rushes et toute l’écriture du film se fait au montage, même si, dans Le Chanteur, chaque rencontre était prévue. Mais la description des scènes tient en une ligne. La scène entre Thomas (Polly, l’interprète principal du film à droite sur la photo, ndlr), le chanteur, et le client était rédigée ainsi: «Le client transforme Thomas en homme objet». Philippe Barassat, qui joue le client, a totalement imaginé la scène et Thomas a totalement improvisé ses réactions et a réagi à ce que lui demandait Philippe.

Et ça donne une une scène d’anthologie extrêmement forte et drôle… Oui, les gens m’en parlent tout le temps, de cette scène. Le cinéma, c’est l’art du montage. Je n’écris pas avec un stylo, mais avec la caméra et avec les logiciels de montage.

Les scènes étaient improvisées, mais ce qui pré-existait avant le tournage, c’étaient les chansons de Thomas. Comment l’avez-vous rencontré? J’ai découvert l’univers de Thomas avant de le rencontrer, j’ai écouté ses chansons. J’avais depuis 2005 ce projet de comédie musicale, avec un chanteur qui montait à Paris et les scènes étaient déjà là mais le projet n’a pas pu aboutir. J’ai demandé à Thomas si on pouvait utiliser ses douze chansons. Il a fallu ensuite imaginer ce qu’il se passait entre les chansons, toutes ses rencontres et comment illustrer les chansons de Thomas. Le film existe grâce à lui.

Quelles ont été les conditions de tournage du «Chanteur»? Le film s’est fait dans le cadre d’une association loi 1901, dans un cadre légal, où tout le monde est bénévole. Le CNC [Centre national du cinéma] accorde un visa d’immatriculation et d’exploitation mais ne donne pas d’agrément à ce type de film. Un film sans agrément fait que le producteur ne peut pas toucher de subventions, ni d’aide pour la sortie ou la diffusion à l’étranger. Le film ne peut concourir aux César. Un film sans agrément, c’est très compliqué à sortir. Je suis allé voir un distributeur qui débute et a peu de moyens. Destiny a mis un peu d’argent pour sortir le film, mais impossible d’avoir de la promotion puisque pas d’aide avec l’agrément. J’ai du faire l’attaché de presse moi-même. Heureusement, nous avons eu pas mal de presse et j’en suis content.

Plusieurs de vos précédents long-métrages sont sortis directement en DVD. Pourquoi c’est important de sortir en salles? C’était important pour moi, car je me suis aperçu qu’il n’y a pas de reconnaissance du milieu et des journalistes, si vous ne sortez pas votre film en salles, vous n’existez pas. Pour beaucoup de journalistes, Le Chanteur est mon troisième long-métrage alors que c’est mon sixième. Sans parler des courts. C’est pour cela que j’ai voulu ressortir en salles, ce qui me semble encore plus difficile qu’avant. Je voulais montrer que je sais faire autre chose que des journaux filmés. Pour mon prochain projet de film, coécrit avec Philippe Barassat, Les plus grands acteurs du monde, avec Jean-Christophe Bouvet dans le rôle principal, j’espère pouvoir convaincre les producteurs et être crédible comme réalisateur de fiction. Ce qui est certain, c’est que je ne recommencerais pas un tournage du type Le Chanteur, où tout le monde est bénévole, avec le risque que les acteurs partent à tout moment et l’obligation de tout faire soi-même. Je ne pourrai pas tout porter.

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