Adapté du roman de David Ebershoff, Danish Girl est l’histoire de la peintre danoise Lili Elbe, qui fut la première personne trans à subir une opération de réassignation sexuelle dans les années 30. Avant Lili, il y a Einar, d’une timidité touchante et tout en tics nerveux, le cou enserré dans un col qui l’étouffe, qui peint des paysages et remporte nettement plus de succès que son épouse (pour la simple raison qu’elle est une femme), la fougueuse Gerda. Et puis un jour pour l’aider sur un de ses tableaux, Einar pose pour elle, enfile collants et talons et place sur son corps une robe de tulle. La mise-en-scène agit comme un déclic. Être Lili est d’abord un jeu de rôle, de travestissement avec Gerda, puis rapidement beaucoup plus…

LA TRANSITION TOURNÉE EN DRAME
La première demie-heure de Danish Girl est agréablement surprenante et audacieuse dans ses partis pris esthétiques. Ce n’est pas seulement la lumière et la composition très picturales des premières scènes qui se déroule dans le Copenhague des années 20, c’est aussi l’attendrissante complicité du couple qui fonctionne à merveille. À ce titre, Alicia Vikander tire véritablement son épingle du jeu en interprétant une Gerda exaltée et impétueuse. Mais passée cette première partie, l’intrigue se déplace dans le milieu artistique parisien. C’est là que le film patine et sombre dans les larmes et le pathos. Alors que Gerda prend Lili comme modèle pour ses tableaux, le film ne se concentre plus que sur le «drame» que génère la transition de Lili. Dès lors, on n’assiste plus qu’à une succession de disputes et de sanglots. Dommage alors qu’il aurait été intéressant de mettre en scène les sentiments de Gerda pour Lili. Dans les faits, un flou plane d’ailleurs sur l’orientation sexuelle de la peintre, qui selon certaines sources, était peut-être lesbienne ou bisexuelle. Un aspect que le film évite soigneusement, tout comme il ne montre jamais les œuvres très érotiques qu’elle a produites, dont bon nombre sont des scènes de sexe entre deux femmes. Hollywood est-elle encore trop frileuse pour montrer une histoire d’amour entre deux femmes dont l’une est trans? Au lieu de ça, Tom Hooper a choisi Matthias Schoenaerts pour incarner (sans convictions) un vieil ami de Lili qui va séduire Gerda.

PAS UN FILM QUI FERA AVANCER LES DROITS DES TRANS
Danish Girl est-il réellement le film qui portera les questions trans sur le devant de la scène, comme le présentent beaucoup de médias à l’approche de sa sortie? Clairement, non. Au fond, si Danish Girl tombe à point nommé à une période où la question de la transidentité est plus populaire dans les médias, le film ne fait que reprendre l’histoire déjà racontée dans Laurence Anyways de Xavier Dolan en 2012: l’un et l’autre prennent le parti de ne pas se focaliser sur la transition d’un personnage trans, mais sur l’histoire d’un couple avec en filigrane une question: va-t-il survivre à la transition d’un.e des deux partenaires? Dans l’un et l’autre films, la réponse est non. Si Lili et Gerda restent ensemble dans le film, elles ne sont quasiment d’office plus considérées comme formant un couple, malgré l’amour qu’elles éprouvent l’une pour l’autre. On notera que la situation administrative du couple est totalement occultée par le film, alors que dans les faits, Lili Elbe avait bel et bien obtenu son changement d’état civil, non sans que son mariage avec Gerda ait été annulé par le roi du Danemark.

Le film présente enfin Lili Elbe comme une martyre, une sacrifiée pour la médecine. Les médecins occupent d’ailleurs une place ambivalente, d’abord oppresseurs qui persécutent Lili, la traitent de «pervers» et refusent de reconnaître son identité de genre, c’est finalement d’un médecin, le Dr. Warnekros à Dresde, qu’elle trouvera son «salut». En défendant d’ailleurs la position selon laquelle Lili Elbe «trouve le courage d’être elle-même» – pour reprendre l’accroche de l’affiche – en choisissant de se faire opérer, n’y a-t-il pas un risque que Danish Girl véhicule l’idée que les personnes trans doivent passer obligatoirement par la case chirurgie, à l’heure où justement la revendication principale de la communauté trans porte sur le changement d’état civil libre et gratuit?

À cela s’ajoute, le toujours problématique choix d’un acteur cisgenre pour incarner une personne trans, qui renforce la perception qu’une telle interprétation est une performance de comédien.ne, et dans le cas présent, un rôle taillé pour les Oscars. En 2014, c’est Jared Leto qui remporte la statuette du meilleur second rôle pour son interprétation de Rayon dans Dallas Buyers Club. Cette année, Eddie Redmayne est sans surprise en lice pour recevoir la fameuse récompense (qu’il a d’ailleurs déjà reçue l’an dernier pour Une Merveilleuse Histoire Du Temps) pour le rôle de Lili Elbe.

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