Yadh Krendel, le président de Shams, raconte comment a été créé l’association et pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, ses militant.e.s ont besoin d’aide face aux pressions du gouvernement tunisien.

Vivant en France depuis quelques années et ayant accepté mon homosexualité grâce à SOS homophobie et l’excellent forum Et alors?, j’ai décidé de créer en novembre 2014 une page de soutien aux minorités sexuelles en Tunisie. A l’époque, je l’ai appelée «Pour la dépénalisation de l’homosexualité en Tunisie». Le nom en disait long sur l’objectif principal de cette page. Elle était avant tout un espace de débat. Je voulais que ce dernier soit mené dans le respect mutuel. Très vite, les messages haineux et homophobes affluèrent. Fort heureusement je reçus aussi beaucoup de messages de soutien ainsi que quantité d’appels à l’aide et de messages de désespoir et de détresse de la part de jeunes homosexuel.le.s et bisexuel.le.s. Une association pour défendre ces minorités sexuelles, pour les aider au milieu de cette société homophobe et pour lutter pour l’abrogation de l’article 230 était plus que nécessaire.

Il y a quelques années, sous la dictature de Ben Ali, militer pour cette noble cause aurait été absolument inenvisageable, voire suicidaire. Le vent de liberté apporté par cette révolution inachevée a rendu le terrain favorable à la création de l’association. Je dis bien inachevée, parce que nous attendons toujours les révolutions culturelle et sexuelle.

De jeunes militant.e.s très motivé.e.s voulurent se joindre au mouvement. Le 23 janvier 2015, je suis allé à Tunis pour organiser avec quelques-uns d’entre eux/elles l’assemblée générale constitutive à l’issue de laquelle tou.t.e.s les membres du bureau exécutif furent désigné.e.s. Nous dûmes réitérer le dépôt de la demande jusqu’à ce que nous fussions autorisés à entamer nos activités. Le nom de l’association quant à lui, fait référence au grand mystique soufi Shams de Tabriz, l’amant du professeur théologien mystique Djalâl ad-Dîn Rûmî. Cet amour transforma Rûmi en un poète. J’ai eu cette idée après avoir lu Soufi mon amour, un roman d’Elif Shafak qui, aujourd’hui, compte parmi mes romans préférés.

Dès lors, une campagne médiatique acharnée, malsaine et sans aucune éthique journalistique fut lancée par la plupart des médias locaux. Nous commençâmes à recevoir des menaces de mort ainsi que des messages haineux sur nos messageries. Certains membres ne pouvaient même plus rentrer chez eux parce qu’ils avaient reçu la visite de fanatiques à leurs domiciles.  Nous dûmes alors héberger les membres en danger dans notre local.

Après ces moments périlleux, il y eut les différents événements que nous avons organisés ou auxquels nous avons participés. Des réunions publiques, des débats médiatiques, des meetings, des activités culturelles telles que la projection du film Politique de Walid Tayaâ, des interventions de personnalités publiques, de leaders d’opinion et d’artistes – citons à titre d’exemple: Raja Ben Slema, Lina Ben Mhenni, etc. Nous avons par ailleurs, projeté un court métrage qui traite de la situation des homosexuels en Tunisie produit par Shams et réalisé par un de nos membres, Ayoub Moumen. Une conférence de presse a été organisée le 3 octobre 2015 pour présenter nos activités et notre stratégie. Nous avons aussi participé à une autre conférence de presse avec l’association tunisienne de défense des minorités lors de laquelle nous avons débattu sur les libertés constitutionnelles. Un front associatif pour les libertés individuelles a été créé. Ce front est formé par les associations: Damj, Beyti, Free Sight, FTDH (Fédération Tunisienne des Droits de l’Homme), le Réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme et Shams. Enfin, nous avons participé aux États généraux LGBTI en France en présence de plusieurs associations françaises. Nous avons aidé des jeunes rejetés par leurs familles en les hébergeant dans notre local. Pour toutes ces activités, nous dûmes nous autofinancer parce que l’État tunisien a bloqué la parution de la création de Shams sur le JORT (Journal Officiel de la République Tunisienne), étape obligatoire pour pouvoir ouvrir un compte en banque.

Il y eut ensuite les affaires d’arrestation des jeunes homosexuels. De là commencèrent les ennuis. Nous lançâmes les campagnes «Free Marwen», «Test de la honte, jusqu’à quand?» et «Free Awled Kairouan» pour soutenir les victimes de cet article poussiéreux qui, aussi bizarre que ça puisse le paraitre, date de 1913 et aussi pour dénoncer les tests de la honte. Ces campagnes finirent toutes par de relatifs succès.

La première affaire d’homosexualité médiatisée après la création de notre association est celle de Marwen. Elle a fait polémique à cause de cette nouvelle pratique médicale ignoble qu’est le test anal. Marwen fut ensuite libéré et nous pensions que ces pratiques nauséabondes allaient s’estomper. Eh bien, non! Quelques semaines après, six jeunes ont été arrêtés à Kairouan. Leurs ordinateurs et leurs téléphones portables furent fouillés de fond en comble. Des vidéos gays ont été trouvées et les jeunes durent passer le test de la honte. L’un d’entre eux a témoigné à un membre de Shams qu’il avait refusé de faire le test et que ça lui a couté un passage à tabac. Le malheureux dut, à la fin, se soumettre à cette humiliation inhumaine. Les six jeunes ont ensuite été condamnés à trois ans de prison, soit la peine maximale prévue par l’article 230.

Les conditions de détention étaient plus que déplorables. À leur entrée, ils furent même obligés de dormir par terre sans couverture pendant les nuits glaciales et humides de décembre. La rumeur sur l’origine du délit circula très vite au sein de la prison. S’ensuivit une humiliation consternante par les surveillants pénitentiaires et les codétenus. La barbarie qu’ont subie les jeunes est sans égale. L’un d’entre eux a même tenté de se suicider.

La fin de l’année 2015 fut célébrée par la regrettable décision de suspension de nos activités émanant du président du tribunal de première instance de Tunis suite à une plainte déposée par un représentant du gouvernement. Nous dûmes faire opposition à cette décision. L’affaire devait être jugée le 12 janvier 2016 mais a, en fin de compte, été reportée à l’audience du 19 janvier.

La plainte se base sur trois motifs. Nous avons d’abord été accusés d’avoir changé le nom de notre association de «Shams» en «Shams pour la défense des homosexuels». Or, ce sont les médias qui nous ont attribués ce nom. Le deuxième motif étant la création d’une antenne à Sousse qui ne nous a jamais appartenue. En vérité, il s’agissait d’une page créée par des sympathisants de la cause pour nous soutenir et qui a ensuite été fermée. Il est scandaleux qu’un État, dit démocratique, aille chercher ses informations sur les réseaux sociaux. Le dernier motif est le fait qu’on ait mentionné dans notre statut les minorités sexuelles alors que nous défendons les homosexuel.le.s. Ce fondement ne tient vraisemblablement pas la route puisque les homosexuel.le.s font partie intégrante des minorités sexuelles. Nous reconnaissons donc le fait de défendre les homosexuels et ce, conformément à notre statut.

Aujourd’hui, Shams a besoin de soutien. Comme nous l’avons précisé dans notre communiqué, nous avons besoin du soutien de tout le monde. Ne serait-ce que pour le respect de cette démocratie tant convoitée. Nous cherchons aussi du soutien sur la scène internationale afin de faire pression sur le gouvernement tunisien pour qu’il respecte toutes les conventions internationales qu’il a signé.

La pétition de soutien à Shams.

 
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