Aujourd’hui paraît aux éditions Robert Laffont Les Guérir, le nouveau et bouleversant roman d’Olivier Charneux. Pour ce livre, Charneux, dont le précédent roman, Tant que je serai en vie (Grasset) avait obtenu le prix du roman gay en 2014, s’est inspiré de faits réels, et en particulier de la vie d’un médecin danois SS, le Dr Carl Værnet. Durant la Seconde Guerre mondiale, Værnet, appuyé par l’un des plus hauts dignitaires du régime nazi, Heinrich Himmler, conduit des expérimentations médicales à base d’hormones sur des homosexuels emprisonnés dans le camp de concentration de Buchenwald. Un crime contre l’humanité resté impuni jusqu’à la mort de Carl Værnet en Argentine en 1965. Olivier Charneux explique dans cette interview ce qui l’a conduit à s’intéresser à cet homme et ce qu’il a découvert en travaillant sur ce roman.

olivier-charneux-les guerirOlivier Charneux, qu’est-ce qui a été à l’origine de ce nouveau roman, Les Guérir? Dans mes livres, j’ai toujours interrogé le passé qu’il soit personnel ou familial et ce roman est une suite logique de mes précédents livres. Mon livre précédent [Tant que je serai en vie] traitait du sida et se terminait sur les monuments commémoratifs. Je me suis donc rendu à Berlin. Je suis allé vers cette thématique des Triangles roses. Il y a eu pas mal de livres sur les Triangles roses et je suis tombé sur une petite note sur le Dr Carl Værnet. Il était passé à travers les mailles de la justice et les mailles de l’histoire. J’étais à la fois atterré et étonné. Le Dr Værnet est mort en 1965, je suis né en 1963. Ce n’est pas si vieux, il aurait pu être mon père.

Pourquoi avez-vous choisi la forme du roman? Le roman permet de rendre vivante l’histoire, cela permet aussi, pour moi en tout cas, de mieux saisir le chaos de cette période et de mettre en scène la vie quotidienne. Et donc de faire un grand tri. Ainsi, j’ai pu mettre en scène les discours d’Himmler. Les rendez-vous que le Dr Værnet a eu avec Himmler en 1944 sont l’occasion de mettre dans la bouche d’Himmler ses propres discours, même s’ils datent de plusieurs années en arrière. Pour moi, ce n’est pas tricher mais au contraire révéler que l’homosexualité était une obsession presque pathologique chez Himmler. Je ne voulais pas écrire un roman manichéen. Je ne voulais pas faire de Værnet un monstre, comme souvent les films hollywoodiens ont pu le faire avec des personnages nazis, comme le Dr Mengele. Je pense en particulier à Marathon Man. Le Dr Værnet est un bon père de famille, il est marié, il a une vie hétéronormée, draguant ses patientes. C’est un médecin qui a certes une obsession, celle de vouloir guérir les homosexuels. Ce qui me stupéfait, c’est son aveuglement. Comment est-il possible qu’il se rende à Buchenwald et qu’il ne voie pas ce qui s’y passe. Ou qu’il s’allie à Himmler trois mois avant la fin de la guerre. Il a un manque de distance total sur ses actes, et c’est cela qui fait froid dans le dos. Je ne sais pas qui c’est, j’essaie de trouver des réponses.

À partir de quels documents avez-vous construit votre roman? Il y a le livre d’Eugen Kogon, L’État SS, où l’auteur écrit deux pages sur Værnet, le livre de Florence Tamagne [L’Histoire de l’homosexualité en Europe, ndlr], qui évoque aussi Værnet ainsi que le livre de quatre journalistes danois, publié en 2003 [Carl Værnet, un médecin danois SS au camp de Buchenwald]. Ce sont les trois documents essentiels, plus les témoignages des déportés homosexuels. Et un livre qui m’a été essentiel sur la médecine de mort du biologiste Jean-Claude Dreyfus.

Pourrait-on qualifier le Dr Værnet d’homophobe? C’est difficile de le qualifier avec les mots d’aujourd’hui. Mais s’il est homophobe, c’est de la pire forme, celle qui veut le bien de l’autre. Ce qui me glaçait, ce qui le tient et qui fait froid dans le dos, c’est qu’il veut «notre bien». En toute bonne foi, il est persuadé que l’humanité avancera grâce à lui. Il se rend plusieurs fois à Berlin à l’institut de Magnus Hirschfeld, dont les travaux sur l’homosexualité avaient acquis une immense renommée. Il apprend aussi beaucoup sur les hormones et il va détourner le travail d’Hirschfeld à son profit. Il pense aussi que grâce à ses expérimentations sur les homosexuels, il va devenir riche et avoir la reconnaissance de ses pairs.

Le Dr Carl Værnet est mort tranquillement en Argentine. Qu’est-ce qui explique qu’après la guerre, il n’a pas été inquiété? Après la guerre, tout le monde était d’accord pour dire que la persécution des homosexuels, ce n’était pas si grave. Juste après la guerre, qui ne pensait pas que les homosexuels étaient des malades qu’il fallait soigner? La reconnaissance de l’existence de cette déportation homosexuelle n’a pas été sans heurts. Cette reconnaissance se mêlait à la mémoire de la Shoah, à celle des résistants et des communistes. Je ne suis pas le premier à travailler sur cette question et j’ai de grands aînés, en particulier en France Guy Hocquenghem, Dominique Fernandez et Jean le Bitoux.

Qu’est-ce que ce travail vous a appris? Ce qui m’a frappé, c’est la rapidité avec laquelle cette entreprise folle de vouloir guérir les homosexuels s’est mise en place. Le terrain était là, beaucoup de gens partageaient ce sentiment qu’il fallait guérir les homosexuels. Himmler en a comptabilisé quatre millions rien qu’en Allemagne, dont deux millions qui selon lui, n’étaient pas de « véritables » homosexuels. De son point de vue, cela fait deux millions de soldats et de procréateurs en moins. D’où cette volonté de les guérir. Trois-quatre personnes bien placées suffisent au Dr Værnet pour rencontrer Heinrich Himmler, personnage très important de l’appareil nazi. En une année, les choses se mettent en place. D’autre part, ce que j’ai appris, c’est que l’histoire est toujours racontée du côté des vainqueurs et/ou de la majorité. Raconter l’histoire du point de vue des minorités est d’autant plus capital.

Vous parlez peu du sort des hommes qui ont subis les expérimentations du Dr Værnet… Le sujet du livre n’était pas les victimes. Mais ce qui leur est arrivé est vertigineux. Les 13 qui ont survécu au camp n’ont pas pu en parler après, le plus souvent ils se sont mariés. Il a fallu attendre qu’ils soient tous morts pour qu’on leur propose une réparation. En 2000! Ils sont tombés dans la trappe de l’histoire. Le problème, c’est que Værnet n’a pas été jugé, même s’il a été cité dans le procès de Nuremberg ou dans celui de Dachau. Des preuves existent, mais ni les alliés ni les Danois n’ont cru bon de le rechercher.

Vous avez choisi en exergue une citation de l’écrivaine écossaise Ali Smith: «Cette histoire est vraie, elle a existé une fois dans le futur, il y a longtemps». Pourquoi? Elle est étonnante parce qu’elle mélange tous les temps: passé, présent, avenir. Hélas, les homos seront toujours la proie de ce genre de situations. Il n’y a qu’à voir les cliniques spécialisées dans la «guérison» des LGBT qui s’ouvrent aujourd’hui en Chine ou en Amérique du Sud. Il y a tout un marché, celui de la normalité. Qui dit normalité dit anormalité et faiblesse, infériorité. Mais où met-on le curseur de la faiblesse ou celui de l’efficacité?

«Les Guérir», d’Olivier Charneux, Robert Laffont, 188 p., 12,99€.

En savoir plus: Le militant gay britannique Peter Tatchell a été l’un des plus engagés pour faire connaître au monde l’histoire de Carl Værnet. Voir cette vidéo (en anglais) dans laquelle il raconte son combat.