Mort le 27 décembre dernier, à l’âge de 92 ans, Ellsworth Kelly a été l’un des plus grands artistes américains de la seconde moitié du XXe siècle. Présent dans de très nombreux musées, son œuvre picturale et sculpturale est immédiatement reconnaissable. À Paris, il est visible au Centre Pompidou ainsi qu’à la Fondation Louis Vuitton.

La plupart des médias français ont omis une information dans leurs articles sur Ellsworth Kelly. Le fait qu’il était gay et vivait depuis près de 30 ans avec le photographe Jack Shear, avec qui il était marié. Yagg a demandé leur réaction à deux journalistes qui ont rencontré Ellsworth Kelly: Elisabeth Lebovici, spécialiste de l’art contemporain, et le britannique Tim Teeman, auteur notamment d’une biographie remarquée de l’écrivain gay américain Gore Vidal.

Dans sa passionnante étude sur l’homosexualité dans l’art en Occident au XXe siècle, le britannique Emmanuel Cooper écrit: «Le fait qu’un.e artiste soit ou ne soit pas homosexuel.le, n’explique pas sa création […] C’est plutôt un point de départ pour un nouveau regard et pour découvrir ce qui a été originellement omis par l’histoire de l’art. Ce que nous pouvons faire avec profit, c’est de réexaminer la vie et le travail de l’artiste au-delà du secret, des préjugés et du mythe, et de chercher la présence de l’homosexualité et sa signification.»

FIGURE DE L’ART ABSTRAIT
Grande figure de l’art abstrait international, Ellsworth Kelly était gay. En France, dans les articles publiés à sa mort, comme dans Le Monde ou le Figaro, cette information n’a pas été publiée, à la différence des pays anglo-saxons, qui, à l’instar du New York Times, écrivent, selon la formule consacrée: «Il laisse dans le deuil Jack Shear, son mari.» Pas plus, mais pas moins.

C’est bien sûr son œuvre, immense, dont on se souviendra. Pour Elisabeth Lebovici, journaliste, spécialiste de l’art contemporain, qui avait interviewé Ellsworth Kelly pour Libération en 2002, la vie privée des artistes est rarement un sujet dans le milieu de l’art français. Pour celle qui comme elle l’écrit, a «Kelly dans la peau», –elle et sa femme se sont faites tatouer la reproduction d’un dessin de l’artiste– il ne faut cependant pas y voir de l’homophobie. «C’est ce que j’appellerais la méthode du placard hétéro, explique-t-elle. On n’en parle pas, ça n’a pas d’importance.»

MONTRER LES CHOSES VÉCUES
Pourtant, selon elle, c’est légitime de vouloir mieux connaître tous les aspects de la vie d’un artiste. «Ça me semble important de parler des réseaux, des amitiés, des affinités, pour montrer que les artistes ne sont pas seul.e.s devant la toile blanche. C’est ce qui m’intéresse, de voir comment les gens circulent, parlent ensemble, vont aux expositions ensemble. Montrer les choses vécues. Il y aura sûrement des choses à découvrir de la longue relation entre Ellsworth et Jack.»

Jack, c’est Jack Shear, né en 1953 et qui a partagé la vie d’Ellsworth Kelly pendant près de 30 ans. Il est photographe et il dirige la Fondation Ellsworth Kelly. Sur cet homme, le journaliste britannique Tim Teeman ne savait rien avant sa rencontre en 2012 avec Kelly. Ce qui vaut une anecdote savoureuse qu’il s’empresse de nous raconter: «Jack Shear, un bel homme très séduisant d’une cinquantaine d’années, est venu me chercher à la gare [Ellsworth Kelly résidait à la campagne, dans l’état de New York]. Je lui ai demandé qui il était et il m’a répondu qu’il était le compagnon et l’assistant d’Ellsworth Kelly. Je ne savais pas que M. Kelly était gay mais du coup, cela a orienté mon interview. Ainsi, lorsque nous avons parlé de sa rencontre avec le peintre Francis Bacon, j’ai demandé à Monsieur Kelly si ce dernier l’avait dragué et sa réponse amusée était intéressante.»

Sur les aspects personnels de la vie d’un artiste, Tim Teeman, qui dit être « LGBT » lui-même, m’explique: «Je n’ai aucun scrupule à poser des questions personnelles sur les gens que j’interviewe. En tant que journaliste, cela fait partie des questions que je dois poser. Cela peut être fait de façon respectueuse. Bien sûr, je comprends que dans la mesure où M. Kelly était d’une autre génération, il ait pu avoir plus de réticence concernant les questions sur l’orientation sexuelle.»

 

Ellsworth Kelly Fondation VuittonEllsworth Kelly, Spectrum VIII, 2014 (Fondation Louis Vuitton) Photo C. Martet

Ellsworth Kelly a passé sept ans à Paris, une période très formatrice pour lui et durant laquelle il a rencontré des figures du milieu homosexuel américain expatrié, dont le musicien John Cage et le chorégraphe Merce Cunnigham. De retour aux États-Unis, ces artistes ont défini une scène artistique alternative qui va devenir majeure dans les années 50. Une période pourtant marquée par un retour aux valeurs morales, dans une Amérique confrontée à la guerre froide et dans laquelle l’homosexualité, et le communisme, sont considérés comme des fléaux qu’il faut combattre. Ce n’est sans doute pas pour rien que cette période est aussi celle où des artistes à la marge inventent de nouvelles formes.

«DIRE SANS DIRE»
«En parallèle des artistes très machos, comme Pollock ou De Koning, analyse Elisabeth Lebovici, il y a dans ces années-là tout un réseau d’artistes gays ou queer: Rauschenberg, Twombly, Kelly, Warhol, Kellly. Dans la société très homophobe des années 50, on pourrait voir son travail comme une façon d’exhiber et en même temps de cacher, de dire sans dire, de montrer sans montrer. Quand je regarde le travail de Kelly, y compris ses dessins de fleurs, il y a quelque chose qui me parle. »

 

Comme l’a écrit Charles Kaiser dans Gay Metropolis (non publié en français), «une raison qui fait que les gays et les lesbiennes font souvent de grands artistes, est qu’être gay et créer nécessite de la force: la faculté de créer un monde original et personnel, et une volonté d’abandonner la vision conventionnelle en favorisant ses propres convictions».
L’auteur énumère alors une liste d’artistes qui ne sont pas allés dans le sens du courant conservateur dans les années 50, et cette liste (loin d’être complète) dévoile l’ampleur de l’apport des gays et des lesbiennes à l’art américain de la seconde moitié du XXe siècle: les poètes et poétesses Allan Gisberg et Audre Lorde, John Ashbery, Franck O’Hara, les peintes Paul Cadmus, Jasper Johns, Robert Rauschenberg et Ellsworth Kelly,  les compositeurs Leonard Bernstein, Ned Rorem, John Cage, Aaron Copland, les dramaturges et scénaristes Gore Vidal, William Inge, Arthur Laurents, Edward Albee, Tennessee Williams.

«En tant que gay ou lesbienne c’est important de parler de cet aspect de la vie des artistes, pour notre histoire», affirme Elisabeth Lebovici. «Pour l’histoire LGBT, c’est capital, renchérit Tim Teeman. La discrétion est parfois un cache sexe poli pour dire que le secret est une bonne chose. Je vois dans l’attitude de certains beaucoup de snobisme. Lorsque j’ai interviewé Gore Vidal, sa vie personnelle, sa vie intime m’ont permis d’apprendre beaucoup de choses.»

Si la vidéo ne s’affiche pas, cliquez sur President Obama Awards the 2012 National Medals of Arts and Humanities

En 2012, Ellsworth Kelly reçoit des mains du président Obama la National Medal of Arts, la plus haute distinction, pour son travail en tant que sculpteur, peintre et dessinateur. La citation disait ceci: «Un observateur attentionné de la forme, de la couleur et du monde naturel.  Il reste une influence vitale dans l’art américain.» À ses côtés ce jour-là, Jack Shear.