Comme les vraies divas, Charlène Duval ne veut pas dire son âge. Ou plutôt l’homme derrière Charlène, Jean-Philippe Maran, préfère éluder la question.

« On va parler de Jean-Philippe ou de Charlène? », s’enquiert d’ailleurs notre portraitisé du jour lorsque nous le rencontrons. Les deux mon capitaine! Mais du point de vue de Jean-Philippe.

Pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, Charlène Duval c’est cette créature aux jambes interminables et aux robes glamour, qui chante et qui danse le répertoire de la chanson française légère allant de la fin du XIXè aux années 60, avec moult paillettes et plumes.

Jean-Philippe n’a pas été spécialement élevé dans l’amour de ce répertoire. Mais le terreau était propice. Dans sa famille, on aime chanter, on aime le théâtre et la musique. Sur son temps libre, sa mère organise elle-même des spectacles amateurs.  « J’ai toujours aimé chanter. C’était le désespoir de ma grand-mère que ma mère ne veuille pas me faire rentrer chez les Petits Chanteurs à la croix de bois », confie-t-il.

D’où vient alors ce goût pour la chanson française de la première moitié du XXè siècle? « J’ai écouté un soir l’émission « Les cinglés du music-hall », de Jean-Christophe Averty, raconte-t-il. Là, j’ai eu accès à un monde parallèle. Je suis tombé dedans. Puis on m’a offert un lot de 78 tours. Ça n’a fait qu’empirer. » Ce qui lui plaît dans ce répertoire, ce sont notamment les mots. « J’ai toujours aimé les mots et dans ce répertoire qui va de 1890 à 1960, les mots ont une réelle importance. Même les chansons les plus idiotes sont en général de bonne facture », note-t-il.

JOSEPHINE BAKER, BERNADETTE SOUBIROUS
En se promenant avec sa grand-mère dans les rues de Paris un beau jour de 1975, alors qu’il est enfant, il a le premier choc qui va changer sa vie. « C’était les vacances de Pâques. En sortant du Musée de l’homme. Il pleuvait comme vache qui pisse. Là à l’angle du Trocadéro, il y avait une affiche pour le spectacle de Joséphine Baker [Il prononce « Ba-querre »] à Bobino. Je pense que Bernadette Soubirous a eu la même réaction quand elle a vu la Vierge dans la grotte. »

L’artiste franco-américaine meurt quelques jours plus tard. Il est effondré:

« C’est à ce jour la seule personne dont j’ai pleuré la mort. »

Plus tard, il voit une photo de l’une des plus grandes meneuses de revues françaises dans un programme du Casino de Paris. « Je vois Line Renaud avec des faisans aux bras et sur la tête. Ça a été instinctif, immédiat: Quand je serai grand, je ferai ça. C’est une évidence qui s’est mise dans un coin. Parce que je ne savais pas par quel moyen j’allais y arriver. Sans me poser aucune question, à commencer par le fait que ce n’est pas un métier de garçon. » C’est le deuxième choc.

« JEAN-PHILIPPE S’EST ENCORE HABILLE EN FILLE! »
En famille, on s’amuse de son goût pour le travestissement et les imitations. Son frère et sa sœur le menacent parfois de répéter aux parents  que « Jean-Philippe s’est encore habillé en fille. » Quand la menace est mise à exécution, les parents n’y voient pas grand chose à redire. Au contraire, on lui demande parfois d’aller s’enrouler dans son dessus de lit et d’imiter Line Renaud (ce qu’il fait très bien).

Il n’a pas encore conscience de son homosexualité, même au contact des amis de sa mère, qui rétrospectivement « auraient pu jouer dans La Cage aux Folles ». « Je suis arrivé en internat à 16 ans, innocent. Je ne l’étais plus quand j’en suis sorti! », rigole-t-il. Cela n’a pas posé plus de problème aux parents que les imitations de Line Renaud.

En 1987, il commence à fréquenter le Piano Zinc, le piano-bar tenu par Jürgen Pletsch, rue des blancs manteaux à Paris. Il assiste d’abord aux spectacles, puis, un soir se lance au micro. « C’était un peu un rêve de pouvoir chanter avec d’excellents musiciens, une bonne sono, de la lumière. Beaucoup de gens que je connais encore maintenant sont des personnes que j’ai connues au Piano Zinc. Cela a été une vraie bascule, à tous les niveaux: sentimental, sexuel, artistique.  »

Il y croise Marie-Paule Belle ou la diva de Broadway Patti LuPone, qui, à sa demande, interprète un Don’t cry for me Argentina magistral (c’est elle qui a créé le rôle d’Evita dans la comédie musicale du même nom aux Etats-Unis).

Le personnage de Charlène Duval naît en 1994, sur les conseils de Jürgen Pletsch. « Au lieu de te travelotter n’importe comment, pourquoi tu n’inventes pas un personnage définitif, que tu fais vivre? « , lui lance ce dernier. « L’idée a fait son chemin. Charlène ça a été facile parce que lorsque Jürgen était en rogne, il m’appelait Charlène.

Duval, on l’a trouvé chez une amie à lui un soir de beuverie à 5 heures du matin. On cherchait le nom et elle nous a dit [il prend l’accès anglais] « Chéri, appelle la comme moi, Duval. »

Et on s’est dit: ça marche bien, c’est prononçable dans les langues anglo-saxonnes, je connais des espagnols qui s’appellent Duval. Après il a fallu faire vivre le personnage. »

DE THÉÂTRE EN THÉÂTRE
Depuis lors, Charlène promène ses gambettes de théâtre en théâtre. Beaucoup à Paris, mais pas seulement… Ainsi, en 2002, Jean-Philippe est invité à Palm Springs pour faire un tour de chant. Le matin, il doit participer à la gay pride locale. À l’américaine, il doit défiler sur une immense Lincoln continental Blanche, la même marque que celle du président Kennedy le jour de son assassinat! Là-bas, en pleine campagne pour l’invasion de l’Irak, Charlène représente en quelque sorte la France. Jean-Philippe a peur de la réaction du public. Une peur finalement infondée puisqu’il est accueilli par des « We love Paris! We love France! ». Le soir, le show est complet. C’est l’un de ses meilleurs souvenirs.

Il y a aussi Ça monte et ça descend, spectacle monté avec son vieux complice Christophe Mirambeau en 2006 où, pour la première fois, Charlène Duval mène une revue. « Après le spectacle, dans le taxi, je me suis mis à pleurer, se souvient Jean-Philippe. Je me suis dit: « tu as fait ce que tu voulais faire quand tu étais gosse! » »

Autre souvenir marquant de son parcours, la revue Mistinguett (et puis c’est tout!), au Vingtième Théâtre. Nous en avions filmé les répétitions (Voir Charlène Duval dans les pas de Mistinguett). Il était content du spectacle, mais lorsqu’il a écouté les bandes, il s’est exclamé intérieurement: « Ce n’est pas vrai! c’est nous qui avons fait ça? ». Le spectacle sera repris au Vingtième en mai.

LES FEUILLES MORTES
Aux funérailles de son ami Kevin Gagneul, l’été dernier, il nous avait confié avoir l’impression de revenir 30 ans en arrière, à l’époque où le sida a emporté de nombreux gays. Il s’y replonge un instant: « La première personne que j’ai vue partir, c’était un des employés de Jürgen, Pierre, que je n’ai croisé que deux fois. Il avait l’habitude de chanter Les feuilles mortes. Un soir de 87, je l’ai vu chanter cette chanson, c’était un monsieur très émacié, très maigre, avec une voix sur le souffle. J’ai découvert d’un seul coup ce que ça pouvait être. En fréquentant le Piano Zinc par la suite, j’en ai vu beaucoup d’autres. Il y a eu quelques uns où tu pensais que tu les voyais pour la dernière fois, et puis non, ils sont toujours là. On a pu voir aussi les dégâts causés par l’AZT, ça transformait le corps des malades. C’était violent. »

Paradoxalement, ce sont les meilleures années du Piano Zinc. « Plus personne n’allait dans les bordels, tout le monde avait peur de tout, explique-t-il. Les grandes terrasses n’existaient pas encore. Au Piano Zinc, on pouvait discuter, c’était convivial, il n’y avait pas de sexe – ou très très peu, c’était des soirées entre homos où il n’y avait pas de risque. La désaffection du Piano a commencé quand les gens ont commencé à aller mieux, ils n’avaient plus besoin de se cacher, ils avaient envie de se montrer, les terrasses ont ouvert. » Le Piano-bar a fermé ses portes en 1998.

Un tel lieu lui semblerait toujours possible aujourd’hui. Mais pas fait n’importe comment. Financièrement, il faudrait des reins solides et peut-être s’ouvrir un peu plus aux hétéros, sans aller pour autant jusqu’à faire du Michou. « Si c’est fait intelligemment il y a la place. Ça existe bien à Londres, à Berlin… »

Pour lui, la France n’assume pas son répertoire de chansons légères et les interprètes qui vont avec. « En Angleterre, dans le West End, on a fait une production spéciale de « Hello Dolly » avec Danny Larue [célèbre performer travesti britannique mort en 2009]. A Paris, aux Voix contre le sida, on faisait ce numéro. Je présentais la soirée. Les chanteurs ont fait du lobbying pour que je sois la Dolly et ça a été refusé catégoriquement par le chef de chœur. »

Charlène Duval se produit au Café de la Danse (du 7 au 9 janvier) dans Yes! de Maurice Yvain, sur une « mise en jeu » de Christophe Mirambeau. Si Jean-Philippe a longtemps été intermittent du spectacle, il ne l’est plus aujourd’hui et travaille à côté. Il préfère ne pas s’étendre sur le sujet, pour « laisser une part de rêve ». « Charlène est un produit de luxe », concède-t-il.

Sa part de rêve à lui semble en tout cas bien intacte. « Lorsque nous avons commémoré les 20 ans de la mort de Joséphine Baker au Piano Zinc, j’ai rencontré un collectionneur qui m’a fait offert l’affiche de son concert à Bobino. Je l’ai chez moi, bien roulée et je n’arrive pas à la mettre au mur. Il y a un truc trop puissant. Ça me met mal à l’aise.  » Joséphine, ange gardien?

CHARLENE DUVAL EN 5 DATES

1975 Jean-Philippe voit l’affiche de Joséphine Baker au Casino de Paris

1987 Découvre le Piano Zinc

1994 Première apparition de Charlène Duval pour le 13è anniversaire du Piano Zinc

2006 Ça monte et ça descend, première revue

2016 Yes! au Café de la Danse