Elle subissait des pressions depuis plusieurs semaines, la menace a finalement été mise à exécution. L’association LGBT Shams a annoncé lundi 4 janvier que le gouvernement tunisien a suspendu ses activités. «L’association Shams a reçu une notification par huissier de la part du chargé du contentieux de l’État» décidant la suspension de ses activités pour 30 jours, a fait savoir Hedi Sahly, le vice-président de l’association sur les réseaux sociaux.

Fin novembre, le député du parti Ennahdha Abdellatif Mekki s’en était pris ouvertement à l’association lors d’une séance à l’Assemblée. Le secrétaire général du gouvernement Ahmed Zarrouk avait alors répondu que Shams, créée en mai 2015, n’a pas d’existence légale. Une affirmation démentie en bloc par l’avocat de Shams auprès de Yagg. Depuis sa création en mai dernier, l’association milite pour l’abrogation de l’article 230 du code pénal, qui criminalise les relations sexuelles entre personnes de même sexe. Contacté par le site d’informations Business News, Hedi Sahly a expliqué que cette suspension avait été décrétée au motif du non-respect des principes de l’État de droit.

UN CLIMAT DE PLUS EN PLUS RÉPRESSIF
La situation en Tunisie s’est considérablement dégradée au cours des derniers mois pour les personnes LGBT. Durant l’automne 2015, les ONG ont tenté de faire pression afin d’obtenir l’acquittement de Marwen, un étudiant tunisien de 22 ans condamné à un an de prison ferme pour homosexualité en septembre dernier après avoir été contraint de subir un test anal, puis libéré sous caution début novembre.

Si l’étudiant a finalement été condamné en appel à une peine moins lourde et une amende, d’autres condamnations, cette fois bien plus sévères ont été prononcées courant décembre contre six étudiants, jugés à Kairouan et condamnés à trois années de prison ferme – soit la peine maximum prévue par le code pénal tunisien – et cinq ans de bannissement de la ville, après avoir dû se soumettre eux aussi à des tests anaux. Laurence Cohen, sénatrice du Val de Marne membre du groupe Communiste, Républicain et Citoyen (CRC), a adressé une lettre au ministre des Affaires Étrangères, Laurent Fabius, demandant son intervention pour demander le respect des droits fondamentaux des personnes LGBT en Tunisie.

UNE ANALYSE DE LA POSTURE D’ENNAHDHA
Dans une tribune publiée mi-décembre sur le site Contrepoints suite à ce verdict, l’ancien diplomate et juriste tunisien Farhat Othman, également auteur de Ces tabous qui défigurent l’islam dont un des tomes est consacré à l’homosexualité, critique ce «jugement homophobe extrêmement sévère»: «D’après certaines indiscrétions diplomatiques, ce jugement serait la conséquence de la peur des milieux intégristes de voir le chef de file du parti islamiste se rallier à l’opinion de plus en plus répandue de la nécessité d’abolir l’homophobie en Tunisie. Déjà, dans une interview à des médias étrangers, il a été amené à faire acte de son opposition à la philosophie de l’actuel article homophobe, se basant sur le fait que l’islam protège la vie privée des gens.»

Farhat Othman fait référence aux entretiens que Rached Ghannouchi a accordé au journaliste français Olivier Ravanello dans lesquels il a déclaré au sujet de l’homosexualité que «l’islam n’espionne pas les gens». «Il préserve la vie privée. Chacun mène sa vie comme il le veut et chacun est responsable devant son créateur», avait-il alors affirmé.

Tout comme l’avocat de Shams auprès de Yagg, Farhat Othman analyse les récentes menaces sur les militant.e.s LGBT comme une posture politique destinée à renforcer l’image d’Ennahdha comme défenseur des valeurs morales et des traditions: «Ennahdha en Tunisie et le PJD au Maroc ne sont populairement qu’un colosse aux pieds d’argile qui se cachent derrière le fallacieux prétexte de l’islam et des valeurs de leurs sociétés, analysait-t-il dans un autre article sur le Huffington Post Maghreb fin décembre. Ils usent et abusent de ce mythe éventé du conservatisme social qui n’est que celui des élites soucieuses de garder des lois liberticides au nom de la morale pour contrôler la société en maintenant leur pouvoir et les privilèges qui y sont liés.»