denis quinqueton 440L’égalité, c’est le fait que l’ensemble des citoyen·ne·s, quelles que soient leurs conditions sociales, leurs positions géographiques, leurs genres, leurs vies privées, leurs origines, la religion qu’ils pratiquent ou ne pratiquent pas, est soumis aux mêmes lois, dispose des mêmes droits et encoure les mêmes sanctions. C’est pour répondre à cette volonté d’égalité que les révolutionnaires de 1789 ont doté la France d’un Code pénal unique en 1791 puis, après force débats, d’un Code civil, lui aussi unique, en 1804. Tout cela succéda à un maquis de règlements et autres édits variables en fonction du lieu où l’on se trouvait, de sa condition, de son origine. C’est aussi sur la base de ce principe d’égalité que l’on a construit le droit de notre nationalité qui ne distingue pas celles et ceux qui l’ont acquise au cours de leur existence de celles et ceux qui sont nés avec (1).

Dans la même veine, nous sommes un certain nombre à consacrer de l’énergie à nous battre pour l’égalité des droits des lesbiennes, des gais, des bis et des trans. Pour être précis, nous devrions parler d’égalité en droit. Nous ne cherchons pas, en effet, à accumuler des droits comme on collectionne des points sur une carte de fidélité. Nous voulons être citoyen·ne à part entière dans les termes de la loi, dans l’esprit public et dans la vie quotidienne. Cet engagement ne nous enferme pas. Au contraire, il nous associe à l’œuvre commune – dont certain·ne·s prétendent nous exclure – et aiguise notre acuité sur cette fameuse question de l’égalité : nous savons bien qu’on ne bricole pas avec.

Dès lors, on ne peut que trouver effarant le projet d’inscrire dans la Constitution – dans la Constitution ! – deux catégories de citoyen·ne·s. Et on hésite pour tenter tout de même d’expliquer l’inexplicable, entre l’onéreuse tactique et la stratégie mortelle.

« LOIS SCELERATES »
«Pour un parti qui se vante d’avoir des principes, ce sont de grandes fautes que les petites habiletés » écrivait Léon Blum pour contester les «lois scélérates» de 1894 qui, déjà, faisaient au terrorisme la vaine offrande d’une part de nos libertés et de l’égalité (2). Le futur leader socialiste redoutait dans la phrase d’après que les dispositions législatives en question tombent entre les mains de dirigeants peu scrupuleux. La question demeurerait avec l’actuel projet puisque la constitution renverrait à une simple loi la liste des crimes qualifiés «d’atteinte grave à la vie de la nation». N’importe quelle majorité de l’Assemblée nationale, de gauche, de droite ou d’extrême droite, pourrait, à loisir, modifier cette liste.

S’il s’agit d’une stratégie de l’exécutif, elle est mortelle. On se demande pourquoi mêler la question de la nationalité à la lutte antiterroriste et, dès lors, quel intérêt on pourrait retirer de cet emprunt au programme des réactionnaires ? Le philosophe italien Antonio Gramsci, hier (3), ou le linguiste américain Georges Rakoff, aujourd’hui (4), soulignent qu’on ne gagne rien à se déterminer sur le terrain idéologique et sémantique de l’adversaire. On ne fait qu’accentuer sa domination sur l’esprit public. C’est le résultat auquel on arrivera.

Domination que confirment d’ailleurs les « arguments » des quelques défenseurs de ce projet. Les uns, engagés dans un frénétique tri parmi les victimes et parmi les bourreaux, prétendent que l’on «ne peut pas laisser impunément des Français tuer d’autres Français». Sans doute un témoignage des insondables abîmes des fameux «éléments de langage»… D’autres se font jardiniers de la folie en condamnant «une partie de la gauche » qui « s’égare au nom de grandes valeurs en oubliant le contexte». Pourtant, si les valeurs ne sont pas là pour permettre de ne pas être esclaves du contexte, on sera dubitatif sur leurs qualités uniquement décoratives. Ajoutons l’argument massue du sondage: les Français sont massivement pour… Si l’on veut bien ne pas nous prendre pour des simples d’esprit, ces sondages signifient que nous sommes surtout pour que l’on trouve les moyens de se préserver d’autres attentats.

Et les moyens concrets de lutter contre le terrorisme, nous savons qu’ils relèvent d’abord du travail de renseignement, du travail de la police, républicaine, de celui de la justice, qui, tous, nécessitent les moyens humains et matériels d’un État pas trop paupérisé. C’est simple et extraordinairement complexe à la fois. Mieux
vaudrait rester concentrés.

Denis Quinqueton, Président d’HES (socialistes lesbiennes, gais, bi et trans)

(1) Pour être précis, le Code pénal – et non la constitution – prévoit la possibilité, dans certains cas, de la déchéance de nationalité pour les naturalisés depuis moins de 15 ans. Cette mesure n’est pas plus convaincante que celle envisagée
aujourd’hui.

(2) Francis de Pressensé, Émile Pouget, Léon Blum, Les lois scélérates de 1893-1894, éditions de la Revue blanche, Paris, 1899.

(3) Lire à ce sujet Gaël Brustier, À demain Gramsci, éditions du Cerf, Paris, 2015.

(4) George Lakoff, La guerre des mots, ou comment lutter contre le discours conservateur, coédition Celsa-Les petits matins, Paris, 2015.