Lancée fin novembre, une enquête de l’Institut national d’études démographiques (Ined) s’intéresse aux modes de vie, à la santé et aux situations d’insécurité des personnes LGBTI. Disponible en ligne jusqu’en mars 2016, elle devrait permettre d’établir des statistiques afin de mettre en place «des politiques publiques en matière de protection et de santé pour les LGBT».

Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnes ayant répondu à l’enquête ou bien tenté de le faire, ont critiqué, parfois avec colère et indignation, la formulation de certaines questions. Selon ces internautes, l’enquête ne prend pas en considération les vécus des personnes trans, intersexes, non-binaires ou ne souhaitant pas se définir dans un genre précis. Elle reproduirait «la violence de leurs conditions de vie», et ne reflèterait donc pas la réelle diversité des personnes LGBT en perpétuant de telles exclusions.

Christelle Hamel, Tania Lejbowicz et Mathieu Trachman sont les trois chercheur et chercheuses qui ont travaillé sur la préparation de cette enquête. Elles et il ont répondu aux questions de Yagg à propos de l’importance de cette enquête mais aussi de la polémique qu’elle a déclenchée et les solutions apportées.

Quel est l’intérêt aujourd’hui de recueillir des informations sur les modes de vie et les situations d’insécurité concernant les personnes LGBT en France? L’objectif de l’enquête Ined-LGBT est d’avoir des informations sur les vies ordinaires des LGBT: leur condition de travail et de logement, leur vie amoureuse et conjugale, leur rapport avec leur famille par exemple. Depuis les années 1980 et l’épidémie de sida, ce sont souvent les questions de santé, et les populations gaies qui ont été au centre de l’attention des chercheur.e.s et des pouvoirs publics. Puis les questions de discriminations sont apparues. Ces enquêtes sont bien sûr nécessaires, mais en mettant l’accent sur les problèmes spécifiques (réels ou supposés) des LGBT, elles laissent dans l’ombre des aspects moins singuliers de leurs expériences. Souvent ces études concernent les gays plus que les lesbiennes, les bisexuel.le.s et les trans. Il est temps aujourd’hui d’être plus inclusif et moins spécifique.

Comment expliquez-vous qu’il y ait peu d’enquêtes consacrées aux personnes LGBT? Y a-t-il un désintérêt de la part de la recherche sur les questions qui touchent à la diversité des orientations sexuelles et des identités de genre? Il s’agit peut-être moins d’un désintérêt des chercheurs/euses que des difficultés propres à ces enquêtes. Les débats sur «la théorie du genre» ou le mariage pour tou.te.s ont montré le poids de mouvements traditionnalistes en matière de famille et de sexualité, et un certain pouvoir de nuisance dans le débat public. Il n’est alors pas étonnant que les chercheurs/euses ne se précipitent pas sur ces sujets… Depuis les années 1990, il y a quand même eu un certain nombre d’enquêtes sur les homosexualités, sur les bisexualités, sur les personnes trans. Ce sont la plupart du temps des enquêtes qualitatives, qui portent sur tel espace, telle association, et un petit nombre d’individus.

L’enquête Ined-LBGT est une enquête statistique, ce qui implique de saisir un grand nombre de personnes, dans tous les espaces sociaux – par exemple en régions et dans les espaces ruraux, qui restent un point aveugle des recherches.

De plus, le même questionnaire a été adressé à la population hétérosexuelle cisgenre, ce qui permettra de comparer les conditions de vie des hétérosexuel.le.s et des LGBT.

Au lancement de l’enquête fin novembre, des personnes se sont adressées à vous pour signaler qu’elles ne pouvaient pas répondre à certaines questions, parce qu’elles sont trans, intersexes ou non binaires. Vous attendiez-vous à ces critiques, qui étaient parfois assez virulentes? Nous nous attendions en effet à ce que l’enquête suscite des réactions: parce que, comme pour toute enquête statistique, les individus interrogés ont le sentiment d’être «mis dans des cases» qui ne leur correspondent pas ; mais aussi parce que les LGBT sont une population pour une part militante, et critique sur les études qui leur sont adressées. Et c’est très bien que les projets scientifiques soient discutés et contestés par les premier/ères intéressé.e.s. Mais en effet nous ne nous attendions pas à des critiques aussi virulentes: on nous a accusé de réaffirmer les valeurs de la «Manif pour tous», de poser des questions sexistes, de faire violence aux enquêté.e.s, ou même d’avoir un point de vue hétérosexuel – peut-être l’accusation la plus surprenante.

Pourquoi n’avez-vous pas inclus de façon explicite dans les intitulés les personnes intersexes et non binaires? Cela présentait-il une difficulté particulière dans le cadre d’une enquête? Si oui laquelle? Nous nous sommes appuyé.e.s sur les études existantes, qui montrent que la majorité des intersexes ne revendique pas l’intersexuation comme une identité à part entière. La majeure partie ne la considère pas non plus comme une orientation sexuelle. Pour toutes ces personnes, les catégories ordinaires de définition de soi conviennent. De plus, faire une enquête statistique auprès de tous les LGBT, et vouloir les comparer avec les hétérosexuel.le.s cisgenres impliquent des contraintes: on doit laisser de côté certaines expériences spécifiques aux populations minoritaires et privilégier des problématiques plus «ordinaires», pour lesquelles la comparaison est possible. Nos choix de départ ont donc un coût, mais c’est une enquête parmi d’autres, qui n’a pas pour objectif de rendre compte de tous les aspects des vies LGBT.

On peut aussi penser que l’absence de données sérieuses, même partielles, sur les LGBT, non binaires ou pas, favorise la circulation de données fausses ou stigmatisantes. D’où l’importance de commencer à produire nous-mêmes des chiffres.

Depuis quelques années, on assiste à une multiplication des définitions pour toute personne qui ne se retrouve pas dans une définition hétéro-cisgenre. Cela complique-t-il justement votre tâche de chercheur et chercheuses? La multiplicité et la complexité des définitions de soi en matière de genre et de sexualité n’est pas nouvelle: plusieurs études historiques le montrent, pour le début du 20e siècle par exemple.

Plus récemment, il y a une revendication un peu différente, qui ne porte pas nécessairement sur l’affirmation d’une identité singulière, mais sur un refus d’assignation, une volonté d’indétermination.

Faire une enquête statistique, c’est tenter de saisir les contours d’une population, et laisser de côté les singularités: essayer de faire un état des lieux qui permet d’avoir une image, même grossière, et qui permet les comparaisons avec d’autres populations. Répondre à un questionnaire statistique, c’est donc nécessairement «rentrer dans des cases»: pas pour en affirmer la légitimité, mais justement pour montrer leur poids social, ou leur limite et peut-être, finalement, pouvoir s’en défaire.

Avez-vous opéré des changements dans les formulations des questions, ou bien dans les choix proposés? Et si oui, lesquels? Oui, nous avons tenu compte des critiques pour essayer d’avoir la plus grande diversité de LGBT possible dans le cadre de cette enquête, c’est-à-dire dans les limites scientifiques et financières qui sont les nôtres. En ce qui concerne la première question, nous avons précisé qu’il s’agissait simplement d’enregistrer l’état civil, et non l’identité de genre. En ce qui concerne l’orientation sexuelle et l’identité de genre, nous avons ajouté des champs libres qui permettent de saisir toutes les identifications possibles. Enfin les intersexes peuvent se déclarer comme tel-le-s.

L’enquête de l’Ined est disponible ici.